Petit théâtre, grands acteurs

Dès l’entrée dans le T/50 , caché dans la ruelle du Couchant, le décor nous appelle, comme s’il nous invite à le rejoindre. La scène est aménagée comme un confortable intérieur londonien et déborde de babioles qui sauront faire effet au moment le plus importun. Mais pour le moment, on découvre cet univers à la fois familier et étrange, ce « No man’s land » dans lequel évolue Hirst, propriétaire des lieux et hommes de lettres miné par l’alcool. Il a invité Spooner, poète à ses heures, qui serait bien incapable de dire pourquoi il est là et s’il convient mieux de rester ou fuir. Deux autres personnages rejoindront cette tragi-comédie sombre et prenante.

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La scène devient alors un laboratoire d’observations des réactions humaines, selon les différents rapports entre les personnages qui ne sont jamais établis pour de bon. Par exemple, Hirst est-il un pantin ou le marionnettiste? Les tensions qui se développent à plusieurs niveaux (dans cette imprécision du texte, dans la gestuelle des comédiens, dans l’humour arrivant toujours en contrepoint) créent toute la saveur de cette mise en scène. Ajoutons le jeu admirable des quatre comédiens (Jaques Maître, Vincent Jacquet, Nicolas Fortini et Thomas Durant) et il devient alors impératif de découvrir cette adaptation de « No man’s land » d’Harold Pinter par la Compagnie Virgule. Jusqu’au 29 novembre au Théâtre T/50 à Genève.

Texte: Marie-Sophie Péclard

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Guillaume Tell, plus vivant que jamais

Un mythe suisse complètement revisité, c’est le projet qu’a choisi Nora Granovsky pour sa nouvelle pièce « Guillaume Tell, le soulèvement », interprétée par la troupe BVZK. Originaire du nord de la France, elle a présenté sa pièce mercredi 12 novembre au théâtre Forum Meyrin face à un public qui n’est pas resté impassible.

Si la majorité des Suisses connaît la légende de Guillaume Tell, Nora Granovsky y apporte un nouveau souffle avec sa propre version. Cela se passe dans un pays comme la Suisse, la Nouvelle-Zélande ou encore le Kazakhstan. Peu importe l’endroit, pourvu qu’il y ait des sommets à conquérir et un horizon à perte de vue. Dans ce pays à la fois imaginaire et tellement familier, un peuple subit l’oppression de celui qui les gouverne, une oppression totalitaire et absurde portée à son paroxysme par le personnage de Gessler. Mais petit à petit, éveillant les consciences, un petit groupe d’opposants s’organise clandestinement pour mettre fin à ce règne intransigeant. Bien au-dessus de la mêlée vit notre héros, Guillaume Tell. Obsédé par la conquête des sommets, il observe d’en haut la lutte de ses compatriotes pour la liberté tandis qu’il tutoie les nuages. C’est pourtant lui qui mènera le combat final face à Gessler dans une scène mondialement connue, composée d’une pomme et d’une arbalète.

Photo : ©Ludovic Leleu

Photo : ©Ludovic Leleu

Mythe datant du XVème siècle, l’histoire de Guillaume Tell résonne encore aujourd’hui dans notre société, suisse ou française, et le projet de Nora Granovsky ne fait que le rendre toujours plus actuel. Avec des thèmes comme l’engagement, la résistance ou encore la solidarité, cette dimension universelle a également été relevée par les spectateurs du Forum Meyrin à la fin de la représentation lors d’un échange avec la metteure en scène. Face à ce soulèvement populaire, le personnage de Guillaume Tell surprend par son détachement et son individualisme, agissant seul et selon ses propres intérêts. Totalement indépendant, il plane au-dessus des montagnes et rien ne semble pouvoir délimiter sa liberté, encore moins la parole d’un dirigeant aussi exubérant que le personnage de Gessler. Bien qu’opposés, Nora Granovsky jongle avec la solidarité et l’individualisme qui font tous deux partis de la lutte sociale et de ce soulèvement.

Photo : ©Ludovic Leleu

Photo : ©Ludovic Leleu

Pour nous faire ressentir le souffle de la révolte, Nora Granovsky a imaginé une mise en scène qui balaye les visages et enchante les yeux. Sur scène, ce sont neufs « performeurs », et non simplement « comédiens », qui enchaînent les personnages, changent leurs costumes, jouent de la musique, chantent, dansent, se filment… Accompagnés par le musicien Braka qui a composé l’intégralité de l’habillage sonore de la pièce, ils dégagent une énergie enivrante marquée par le choix de la pluridisciplinarité. Tantôt dramatique, tantôt drôle, le jeu embarque le public d’un sentiment à un autre et marque les esprits. Avec une mise en scène originale et un jeu haut en couleurs, l’audace de la metteure en scène pour reprendre la légende de Guillaume Tell n’était pas faite pour plaire à tout le monde, surtout pour les plus helvètes d’entre nous. Mais ceux qui resteront jusqu’au tomber du rideau n’en seront que transportés.

Texte : Anne Maron

Jim Shaw et ses œuvres choisies : l’Amérique dans son foisonnement de contradictions

Le bruit aigu d’une ponceuse, une femme agenouillée en pleine restauration d’un mur blanc immaculé dans un noir et blanc évocateur de mystère. C’est par cette vidéo que sera accueilli le spectateur qui ira découvrir les œuvres choisies de l’artiste Jim Shaw à la galerie Guy Bärtschi. Ce travail audiovisuel énigmatique est une bonne entrée en matière pour pénétrer l’univers particulier de ce californien d’adoption. Ce qui peut sembler très banal de prime abord se transforme après quelques minutes en interrogations et tentatives de décryptage, lorsqu’apparaît devant nous ce trou dans le mur (qui donne son nom à l’œuvre « The Hole » composée d’un diptyque audiovisuel et plastique) et laisse apparaître d’étranges zombies en costume-cravate marchant sans direction dans une épaisse fumée blanche. Après les avoir attentivement observé évoluant ainsi accompagnés d’une musique aigre et sombre teintée d’envolées de cordes angoissantes, le quidam sera laissé à son interprétation libre lorsque la scène basculera dans une sorte de quatrième dimension faite de formes et de sons abstraits.

« America is good at producing a lot of crap », l’Amérique est forte pour produire beaucoup de m… dixit Mr. Shaw dans l’une de ses interviews. Et c’est justement cet étrange univers qui nous cueille de prime abord, sans ligne directrice et extrêmement hétéroclite nourri de culture pop et d’influences tout-à-fait warholiennes dans une juxtaposition de formes et d’objets en tous genres. Le spectateur qui découvrira cet artiste sera sans doute un peu déboussolé par ce monde-là, tant il foisonne de créativité et de références diverses. Peut-être est-ce devant cette variation des messages que l’on reste dubitatifs, à la fois circonspects et attirés par ces couleurs et ces objets. Jim Shaw va puiser dans cette culture populaire américaine pour nous en faire apparaître tous les contrastes des plus grotesques aux plus pertinents, de supports à la réflexion en futilités mercantiles des plus hideuses. C’est dans cette fascination pour ce que produit le Nouveau monde en général que l’artiste tente de nous accrocher, poussant la démarche jusqu’à l’invention il y quelques années d’une nouvelle religion baptisée « O-ism », sorte de fille adoptive de l’église de scientologie et d’un prêtre mormon de l’Utah. Et c’est là justement que se révèle la face purement américaine du personnage, par cette volonté d’explorer tous les contrastes fascinants des Etats-Unis et de ce lien constamment tissé entre le spirituel et le matériel, entre la réalité et les vagues religieuses new-age qui ont façonné son histoire moderne.

Dream Object (I think I was half awake when I thought of this upright piano 2004 modelled after the cave monster from 'It conquered the world' using an old piano with keys sawed off to make the mouth...) Sculpture 238.8 x 177.8 x 76.2 cm 94 x 70 x 30 in (GB 03443)

Dream Object (I think I was half awake when I thought of this upright piano 2004
modelled after the cave monster from ‘It conquered the world’
using an old piano with keys sawed off to make the mouth…)
Sculpture
238.8 x 177.8 x 76.2 cm
94 x 70 x 30 in
(GB 03443)

La galerie Guy Bärtschi est un écrin idéal pour cette exposition, le bâtiment industriel et l’espace neutre et épuré collent tout-à-fait avec cet esprit et l’on se sent tout de suite comme arrivés en plein cœur d’un loft à SoHo. En parcourant l’étage dédié à cet événement, nous évoluons entre des formats de tableaux et d’installations plus ou moins volumineuses. La première d’entre elles est intitulée « Meatwave Sculpture », à savoir la sculpture de vague de viande. Le spectateur s’interrogera sur le message que veut faire passer l’artiste, esquissant l’hypothèse d’une réflexion sur la surconsommation de notre société et ses vagues destructrices et scélérates. Ou alors il pensera également comme moi à l’influence qu’aurait pu lui emprunter une ancienne gloire de la pop en pleine chute après une ascension aussi fulgurante qu’éphémère pour l’un de ses accoutrements.

Car au fond c’est là toute la question qui nous vient à l’esprit lorsque l’on évoque l’art contemporain, à savoir quelles en sont ses vertus et ses frontières ? Quels messages tente-t-il de véhiculer ? Est-ce que la provocation et une réflexion suscitées par certains artistes sont dignes d’êtres considérées comme de l’art ? Sans volonté aucune de m’improviser avocat du diable, je n’ai pu m’empêcher de penser aux merveilles et à la démarche des artistes impressionnistes totalement incompris à leur époque mais qui néanmoins avaient pour point commun d’être dans une certaine quête de beauté. Ils souhaitaient à leur façon magnifier la réalité qu’ils observaient en suscitant ainsi la réflexion. L’art contemporain en général s’inscrit tout-à-fait dans une autre optique, après la provocation de Marcel Duchamp et son fameux urinoir qui a en quelques sortes ouvert la voie à ces réflexions sur l’art comme message avant d’être art comme résultat. A ce stade de ma réflexion m’est inévitablement venu à l’esprit l’incroyable bulle spéculative et purement mercantile qui sévit aujourd’hui et qui a fait de l’art un immense marché globalisant transformant des artistes en produits, grâce aux grands marchands-traders comme le fameux galeriste Larry Gagosian qui impose des artistes bien trop surexposés et surfaits comme son poulain Jeff Koons.

Ainsi, cette exposition aura le mérite de donner à réfléchir. Les amateurs d’art contemporain y trouveront leur compte et seront probablement très intéressés par ce que Jim Shaw a à leur proposer. Pour ma part même si j’ai passé un agréable moment à me promener parmi les dessins, les tableaux et les collages, je n’ai pu m’empêcher de penser aux merveilleux artistes contemporains qu’étaient Jean-Michel Basquiat ou Keith Harring. Car même si comparaison n’est pas raison j’arrive à la conclusion que si Jim Shaw est peut-être un bon anthropologue, ce travail de réflexion et d’analyse des rêves d’une société teinté ici et là de questionnements, provocations et messages subliminaux ne suffisent pas à susciter l’émotion et la beauté intemporelle que peuvent nous offrir les grands artistes.

Texte: Oscar Ferreira

À voir jusqu’au 13 mars à la galerie Guy Bärtschi.

Retour sur le premier Salon des petits éditeurs romands

L’Association Tulalu !? était présente au premier Salon des petits éditeurs romands le 1er novembre 2014, à l’initiative des Editions Encre Fraîche au Grand-Saconnex. But de l’événement : rendre vivante la littérature dans un esprit de partage et d’échange.

La journée commence par un débat sur la place de la poésie dans le paysage éditorial romand avec :

– Huguette Junod, Ed. des Sables

– Denise Mützenberg, Editions Samizdat

– Tristan Donzé, Torticolis et frères

– Patrice Duret, Le Miel de Le Miel de l’Ours

Animation : Lisbeth Koutchoumoff (Le Temps)

Huguette Junod anime les éditions des Sables depuis 1987 et publie 9 recueils par année. Denise Mützenberg a créé les éditions Samizdat en 1992 et publie 12 œuvres par année. Les éditions du Miel de l’Ours existent depuis 2004 grâce à Patrice Duret qui a édité Jacques Chessex. Enfin les éditions Torticoli et frères sont assez éclectiques et publient aussi bien des romans que de la poésie. Eliane Vernay a publié une centaine d’ouvrages poétiques mais s’est retirée depuis peu.

Pour un petit territoire, la production est exceptionnelle et abondante.

Ces éditeurs travaillent tous par amour de la poésie. Constatant que les grandes maisons ne s’intéressaient guère à la poésie, ils se sont lancés dans l’autoédition, puis se sont ouverts à d’autres auteurs. Chacun fait part de l’origine de sa vocation, née le plus souvent dans l’enfance : réalisation de livres dès le plus jeune âge, lecture de Paul Eluard à l’adolescence. Pour eux, la poésie est une perpétuelle source d’inspiration, une forme d’exorcisme aussi.

Les détracteurs de la poésie prétendent qu’elle n’attire pas le public. Denise Müzenberg rétorque qu’en Amérique latine, au Moyen-Orient, en Islande et au Québec par exemple, la poésie est un genre très populaire et draine des milliers de lecteurs ou d’auditeurs, car elle est profondément liée à la musique. Elle est la mère de l’écriture, exprime des émotions, témoigne de l’humanité.

Alors pourquoi le monde francophone est-il si réticent face à la poésie jugée trop compliquée ou élitiste ? Peut-être craignons-nous de partager des émotions. Il faut souligner que la poésie n’est pas au-dessus de nous, mais au contraire, elle tisse un lien intime entre le poète et son lecteur. Elle est frémissement de l’être au contact d’un autre être. Il y a toutes sortes de formes poétiques capables de toucher le cœur et de circuler partout, il suffit le plus souvent de donner la possibilité au public de les découvrir lors d’événements et de lectures publiques.

Quel rôle jouent les médias ? Force est de constater qu’aujourd’hui la plupart des médias ne participent pas à la diffusion de la poésie. D’une manière générale, à part quelques revues spécialisées, ils ne laissent que très peu de place à la littérature.

Dans la cacophonie ambiante, il est important de faire entendre une voix, un langage qui ait du sens. Il est essentiel de créer une relation de proximité avec les amateurs. La poésie est une forme de résistance dans une société mondialisée qui ne parle que de profit, car elle permet de se recentrer, d’écouter le silence et les mots qui éveillent notre part d’humanité.

Le second débat donne l’occasion de s’interroger sur le rôle des petits éditeurs, petits, mais costauds ! Avec :

– Giuseppe Merrone, BSN Press

– Michaël Michael Perruchoud, Cousu Mouche

– Laurence Gudin, Editions la Baconnière

– Alexandre Regad, Encre Fraîche

Animation : Isabelle Falconnier (L’Hebdo)

Leurs points communs : questionner notre époque. L’exiguïté du territoire rend les relations plus faciles qu’en France, l’esprit convivial prévaut. Ils rencontrent les mêmes difficultés pour diffuser et exporter leurs livres. Ils se distinguent des grands éditeurs établis depuis longtemps en publiant des auteurs originaux qui n’entrent pas dans les créneaux commerciaux. Ils prennent paradoxalement davantage de risques vu leurs faibles moyens financiers, mais ils donnent la priorité au contact personnel avec leurs auteurs qu’ils suivent pas à pas. Ils publient les livres qu’ils aiment car ils sont d’abord des lecteurs avertis. Ils fonctionnent avec un comité de lecteurs bénévoles. Ils font un travail d’équipe gratifiant. La plupart se sont formés sur le tas, car en Suisse, contrairement à la France, il n’y a pas de formation professionnelle dans le domaine de l’édition. Il faut beaucoup d’énergie et d’engagement pour persévérer dans cette voie, mais le but est de prendre du plaisir dans cette activité, d’en être fier lorsque paraît un ouvrage sur lequel on a beaucoup travaillé main dans la main avec l’auteur. Des éditeurs vraiment costauds qui ont le courage de se démarquer des autres maisons d’édition. Il y a des inégalités criantes entre les grands et les petits éditeurs au niveau structurel et commercial.

Notons que les magazines parlent toujours des mêmes livres, les petits éditeurs sont les seuls à explorer d’autres formes d’écriture. Bien entendu, ils aimeraient avoir davantage de possibilités de diffusion. Ils publient environ cinq livres par année. Vu leur petite structure, il n’est pas possible d’en faire davantage.

L’émergence des petits éditeurs correspond aussi au désir de proximité qui se manifeste dans plusieurs domaines : vins et gastronomie par exemple.

Giuseppe Merrone souhaite davantage de professionnalisme comme en Suède, par exemple, où les auteurs et les éditeurs sont mieux soutenus. Il souligne la nécessité d’une coordination des efforts. Laurence Gudin va dans le même sens en proposant un label pour les éditeurs romands. Elle pose une question clé : existe-t-il un imaginaire spécifique en Suisse romande ? Elle se propose de mettre en avant l’originalité des auteurs de cette région. Aujourd’hui les choses changent, les auteurs sortent de leur solitude, il y a davantage de rencontres à tous les niveaux. Elle constate un manque cruel de critiques littéraires et souhaite relancer cela.

Depuis dix ans Encre Fraîche a publié 35 livres, ce qui est beaucoup. Alexandre Regad est très satisfait de voir que ces ouvrages ont encore une audience alors que la plupart des livres disparaissent aux yeux des médias au bout de trois ou quatre mois. Il veut créer la continuité, et pour cela, il faut y croire !

Cette journée s’est poursuivie par des lectures d’auteurs et des débats. Pari réussi car le public était nombreux et enthousiaste. Un Salon qui a permis aux auteurs et aux éditeurs de mieux se connaître et de créer des liens qui sont amenés à se développer.

Texte: Sylvie Blondel

Vice-présidente de l’Association Tulalu!?

et auteur du «Fil de soie » éditions de l’Aire

Wunderkammer

« Wunderkammer », traduit littéralement de la langue allemande en Chambre à Miracle, nous plonge dans un grenier clos où tout reprend vie pendant une petite heure. Accompagnées musicalement, nous regardons défiler les figurines qui mettent en scène différents symboles ; du mal, de la mort à la vie, de la tristesse à la joie et au temps qui passe. Chaque pantin est représenté avec un élément de l’apprentissage de la vie de tous les jours. Les émotions se bousculent les unes après les autres.

Avec de la ficelle et en bougeant uniquement les doigts, les trois marionnettistes nous envoient dans leurs souvenirs de l’enfance jusqu’à l’âge adulte, avec légèreté et rythmé d’une musique tambourine et scintillante. Les mignonettes vont faire apparaitre des expressions et des paysages de la vie de tous les jours.  Elles réinventent à chaque fois les trésors cachés de leurs propres histoires. La boite à musique en début de spectacle nous permet ainsi de remonter le temps d’une heure pour ainsi faire comme si rien ne s’était produit et faire de cette magie une douce illusion à la fin de la représentation.

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Sans un mot, les marionnettes sont mises en scène individuellement dans la première partie pour finalement se retrouver conjointement pour la deuxième partie. Elles apprennent à se copier afin de rentrer mutuellement en relation, cela nous renvoie implicitement à notre manière basique de communiquer : on communique plus facilement avec les personnes qui nous ressemblent.  L’absence de langage est un langage en soi. La puissance du silence touche parfois plus qu’un simple mot ou une simple phrase.

A découvrir jusqu’au 5 novembre au Théâtre des Marionnettes, 3 rue Rodo, 1205 Genève.

Texte: Jenny Raymonde

Au Mamco, la séquence automne-hiver du cycle « Des histoires sans fin » s’annonce riche et diversifiée, jusqu’au 18 janvier 2015

Après avoir été restructuré par l’artiste Tatiana Trouvé, le Musée d’art moderne et contemporain de Genève retrouve son espace originel, et fait de la place pour six expositions temporaires et quatre ensembles monographiques issus de la collection du musée. Vous pouvez tout de même vous remémorer l’exposition The Longest Echo de cet été, avec l’installation Prepared Space de Tatiana Trouvé au premier étage.

Comme à son habitude, le MAMCO présente ses expositions par étage, commençons donc par le quatrième. Son intégralité est consacrée à l’exposition d’Ulla von Brandenburg 24 Filme, kein Schnitt. Pour la première fois, l’artiste allemande présente tous ses films réalisés depuis les années 2000. Ulla von Brandenburg n’est pas cinéaste, le format vidéo s’est imposé à elle et elle propose ses 24 œuvres comme autant d’images par seconde dans un film. L’artiste travaille en plan séquence, sans montage, elle exploite uniquement ce que la caméra lui offre, ce qui donne des formats et des longueurs différentes. Le montage s’effectue au travers de l’installation, et le visiteur fait le sien au gré des salles. Les murs sont peints avec le nuancier de Johannes Itten, ce qui confère aux projections en noir et blanc une coloration qui participe de l’ambiance de chaque salle. Concernant les sujets, on retrouve des thématiques sociétales et familiales. Ulla présente des formes de tableaux vivants où les mouvements sont stylisés, mais aussi des ombres projetées, des découpages et travaille aussi beaucoup sur les réflexions en filmant le reflet d’une scène dans une sphère. D’une grande complexité mêlée d’étrangeté, on peut parler de son art comme d’un « cinéma théâtral ».

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Ulla von Brandenburg, Après L’Argent / After L’Argent / Nach L’Argent, 2014 (image still) Film 35mm transféré en vidéo HD, 2 min. Court. de l’artiste ; Art Concept, Paris ; Pilar Corrias, Londres ; Produzentengalerie, Hambourg. Photo : Ilmari Kalkkinen –  Mamco, Genève

Au troisième étage on retrouve la lauréate du Prix Manor, Sonia Kacem et son installation Loulou. Le titre est le nom du perroquet de Félicité dans Un cœur simple de Flaubert. Avec ce nom, Sonia Kacem insiste sur son goût pour l’imitation et la répétition. L’autre axe de son exposition est d’inspiration orientaliste, elle reproduit des formes pyramidales. Mais pas n’importe lesquelles: durant sa résidence à New-York, Sonia Kacem rencontre la sculpture minimaliste de Donald Judd ou Tony Smith, mais aussi le kitsch de Las Vegas avec ce casino pyramidal, le Luxor, qui se dresse dans le désert. En résulte un travail d’agencement de matières antagonistes avec des structures habillées de drapés. Ici, la rigidité du bois vient se frotter à la fluidité du tissu, ces formes pyramidales arrangées méthodiquement dans l’espace.

Sonia Kacem, vue de l'exposition Loulou, Mamco, 2014 Photo : Ilmari Kalkkinen –  Mamco, Genève

Sonia Kacem, vue de l’exposition Loulou, Mamco, 2014
Photo : Ilmari Kalkkinen –  Mamco, Genève

Les travaux de Dennis Oppenheim se trouvent aussi au troisième étage. Sous le titre Proposals, le Mamco propose soixante-deux dessins de projets d’œuvres d’art architecturales. Autour des années 1970, D. Oppenheim travaille sur la façon d’inclure des structures architecturales dans la nature, ou plutôt dessine les plans d’un paysage géométrisé. Ces dessins sont classés selon par période chronologique et différenciés par leur couleur.

Passons au deuxième étage, avec l’artiste Suisse Stéphane Zach et Les voix de la peinture. Ancien étudiant de l’ECAL, Stéphane Zaech est peu connu en Romandie. Il travaille principalement la peinture à l’huile, de façon « classique » dirait-on. Mais dans ses tableaux figuratifs, représentant des scènes familières, un détail vient se loger dans le registre de l’étrange: un troisième œil sur le front d’une jeune femme, par exemple. La rationalité est troublée par ces éléments singuliers, illustrant l’indépendance de la peinture de Stéphane Zaech.

Stéphane Zaech, Prime, 2010-2013 huile sur toile Photo : Ilmari Kalkkinen –  Mamco, Genève

Stéphane Zaech, Prime, 2010-2013
huile sur toile
Photo : Ilmari Kalkkinen –  Mamco, Genève

Certaines œuvres de Franz Gertsch sont aussi exposées. Au sommet de l’hyperréalisme, on peut notamment voir le portrait de Luciano Castelli, Luciano I (1976) considéré par Christian Bernard comme un chef d’œuvre.

Au premier étage, François Martin nous délivre un ensemble de deux cent cinquante-neuf dessins, fruit de sa collaboration avec Jean-Luc Nancy, son ami et philosophe. François Martin dessine, et Jean-Luc Nancy est libre d’y ajouter du texte. Le résultat et une forme de correspondance épistolaire, mais surtout une émanation de la relation entre l’artiste et le philosophe. L’Amitié en est le titre.

Amy O’Neill y présente aussi sa série Trucks. Travaillant sur la subculture américaine des chauffeurs de camions, les « trucks », l’artiste met en exergue les codes esthétique particuliers à cette subculture, sans jugement ni condescendance. Au travers de ses dessins, c’est l’âme américaine qu’elle essaye de transcrire.

Le Mamco expose aussi Photographies de Marcia Hafif, Un hommage à Claude Rychner par Taxophilia Abissa, Seven books of poetry de Carla Andre, et Cry me a river de Kristin Oppenheim.

Au-delà de ces accrochages, on peut aussi voir des œuvres ressorties des collections du Mamco : Piece Maker (1985) de Donald Lipski ou Le Grand Burundun (I à V) (1974) de Roberto Matta pour illustrer la thématique de la Violence dans l’Histoire.

Des histoires sans fin, séquence automne-hiver 2014-2015, c’est jusqu’au 18 janvier au Mamco !

Texte : Rachel Mondego