Art et Intelligence artificielle : le déploiement de l’imaginaire

Lorsqu’une graine d’artiste passionnée par le cerveau et l’intelligence artificielle rencontre des docteurs en psychologie, des performeurs et des curatrices désireuses d’exposer un travail de recherche artistique, un univers riche et actuel se construit sous vos yeux.

 Texte : Gauvain Jacot-Descombes

Photos : Nadia Elamly

L’espace Topic et ses curatrices, Ghalas Charara, Maïté Chenière et Nadia Elamly, invitent les visiteurs à découvrir l’élégante proposition d’Emma de Filippo. Cette jeune artiste — bachelière diplômée en 2017 de la Haute École d’art et de design de Genève — propose un espace à la frontière des arts visuels et des sciences.

Pour guider le public dans son univers, l’artiste a accroché au mur toute une série d’éléments permettant de décrypter et de revivre les différentes étapes de sa recherche. Elle a choisi de montrer, entre autres, comment une intelligence artificielle a passé le test de Rorschach. Ce test permet d’explorer la personnalité d’un sujet en se basant sur son interprétation de formes créées par des tache d’encre. Ce dernier est invité à partager ce que ces taches d’encre lui évoquent. L’exposition retrace donc cette étape avec des diapositives sur lesquelles sont disséquées les réponses données par l’IA. Mais, les interpréter et les rendre exploitables n’est pas à la portée de tout le monde.

C’est pourquoi l’artiste a fait appel à l’expertise des docteurs en psychologie Pascal Roman et Alex Lefebvre. Ils ont accepté de relever ce défi, une étude hors norme pour des professionnels habitués à travailler avec des humains. Ils ont donc appliqué un protocole d’analyse précis et remis à l’artiste un rapport détaillé. Par la suite, les performeurs Thibaud Pedraja, Charles Mouron et Jérémie Nicolet s’en sont inspirés pour incarner des personnages lors du vernissage de l’exposition. Il en est ressorti principalement une difficulté pour les personnages, des intelligences artificielles fantasmagoriques, à s’intégrer socialement.

Mais, pour quelle raison l’artiste a-t-elle choisi de faire passer ce test conçu à l’origine pour les humains à une IA ? C’est là le cœur de sa recherche. En effet, la seule réponse attestant du bon fonctionnement d’une intelligence lors de ce test, c’est  que celle-ci identifie bien une  tache d’encre lors de l’exercice. Seulement, dans cette recherche, il apparaît que l’IA interprète l’image à sa façon. Elle déploie ainsi son « imaginaire » et nous livre des réponses étonnantes. L’artiste propose donc une autre image de l’intelligence artificielle fondamentalement étrangère et ouvre des perspectives pour d’autres projets artistico-scientifiques.

Venez découvrir cette recherche étonnante dans l’espace Topic jusqu’au 19 juillet 2018.

Et pour voir les autres travaux d’Emma de Filippo, rendez-vous ici

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Visite de l’atelier… du Minotaure

L’exposition présentée au Palais Lumière jusqu’au 7 octobre 2018 dans le cadre du projet « Picasso Méditerranée » propose de revisiter la figure du Minotaure, créature célèbre de l’Antiquité grecque.

Texte: Maureen Miles

Pablo Picasso – Dora et le Minotaure 5 sept 1936 © Sucession Picasso 2018 © RMN

Petit rappel express pour ceux qui auraient oublié leurs cours de culture antique: selon le récit le plus ancien du mythe, Poséidon, irrité contre le roi de Crète Minos qui ne lui a pas sacrifié un taureau splendide, condamne Pasiphaé, l’épouse du monarque, à éprouver de l’amour charnel pour l’animal. Avec ruse, la reine parvient à s’accoupler avec lui et enfante Astérios, à la face de taureau et au corps humain, soit le Minotaure. Ce dernier est maintenu dans un labyrinthe où tous les neuf ans lui sont livrés en pâture sept jeunes hommes et autant de jeunes filles, sans armes. Jusqu’au jour où le prince Thésée, fils du roi d’Athènes Egée, parvient à tuer le monstre et sortir du labyrinthe grâce au fil rouge offert par Ariane, fille du roi Minos… et donc demi-sœur du Minotaure. Vous suivez?

S’adressant à un public large, l’exposition du Palais Lumière « Picasso, l’atelier du Minotaure » s’attèle à faire découvrir non seulement, comme son nom l’indique, les œuvres majeures de Picasso représentant « la bête » mais aussi à lier entre eux les différents artistes – Mirò, Dalì, Masson, Breton pour n’en citer que quelques-uns – et domaines qui ont revisité le mythe: sculpture, collage, peinture, cinéma, tapisserie, poésie, chanson…

Un mythe intemporel

L’exposition suit l’évolution historique de la représentation iconographique du Minotaure de l’Antiquité à nos jours. Ainsi, tandis que les maîtres classiques représentaient le plus souvent l’affrontement de Thésée avec le Minotaure dans le labyrinthe et autres scènes du mythe, avec le temps la créature hybride va devenir centrale en tant que telle. D’un monstre anthropophage, les artistes modernes tirent d’autres caractéristiques de sa bestialité, que l’on peut mettre en parallèle avec les affres de l’époque: tantôt être animé par une gloutonnerie sexuelle, débauché et lubrique, tantôt tyran insatiable et sanguinaire réclamant sans cesse de nouveaux cadavres. Il faut dire que le Minotaure a de quoi inspirer les artistes du 20e siècle, période trouble marquée par deux guerres mondiales.

Pablo Picasso Minotaure et nu © succession Picasso 2018 © Photographie Claude Germain

Picasso Minotaure

Joan Miro – Couverture du n°7 de la revue Minotaure – 1935 © ADAGP, Paris © Photographie Bouquinerie de l’institut

Durant l’entre-deux-guerres les œuvres de Picasso sont hantées par le thème du Minotaure. Il réalise d’ailleurs en 1933 la couverture du premier numéro de la revue Minotaure, revue artistique et littéraire affiliée aux champs de recherches surréalistes. Il s’approprie le caractère hybride du mythe, exprimant la dualité de l’homme et de l’animal. Picasso humanise le Minotaure de plus en plus, en fait son autoportrait tout en utilisant sa bestialité pour exprimer ses propres pulsions obscures. Dans ses tableaux, le Minotaure amoureux, séducteur mais aussi violent est montré observant des femmes dans leur sommeil, trinquant avec elles, les embrassant, les enlaçant et même les violant… L’artiste se représente dans son atelier en Minotaure cédant à ses pulsions avec ses modèles-amantes.

Un mythe et de nombreux fils rouges

Comme souvent les mythes, celui du Minotaure propose de nombreux thèmes susceptibles d’inspirer les artistes de chaque époque: bestialité, cruauté mais aussi fragilité, sexualité débridée, labyrinthe, extérieur ou intérieur, dans lequel on se perd et qui condamne à errer sans fin, fil rouge… Point de vue original sur une légende bien connue, l’exposition est aussi l’occasion d’une belle promenade à Evian et d’une visite du Palais Lumière, ancien établissement thermal, emblématique du renouveau de la ville.

 

 

Picasso, l’atelier du Minotaure, à voir du 30 juin au 7 octobre 2018 au Palais Lumière Evian

www.ville-evian.fr/fr/culture/expositions/picasso-l-atelier-du-minotaure