Parabole au Théâtre Forum Meyrin

Mise en scène par le célèbre Peter Brook et sa collaboratrice Marie-Hélène Estienne, la pièce « The Prisoner » est au programme du Théâtre Forum Meyrin le vendredi 5 et le samedi 6 avril 2019. L’Agenda a assisté à la répétition générale, ouverte principalement aux étudiant∙e∙s de l’Université de Genève, et a eu l’occasion d’échanger de quelques mots avec l’équipe de création à la fin de la pièce.

Texte: Margarita Makarova

— Vous voyez bien les acteurs?
— Oui. À un moment donné, le personnage principal se met sur le bord de la scène et on le voit tout près.

Photo: Simon Annand

Ayant retenu son souffle dès la première minute, sans produire un bruit, le public, placé aux premiers rangs par Peter Brook lui-même, suit attentivement chaque mouvement des acteur∙trice∙s. C’est un échange réciproque, notamment lors d’une scène de plusieurs minutes illustrant une alternance des jours et des nuits. Mavuso, protagoniste et prisonnier, qui a tué son père, est assis en face de la prison, purgeant ainsi sa peine. Il fixe le public de son regard pensif, alors que les projecteurs s’allument et s’éteignent. La lumière éclaire la salle, et ses prisonniers se laissent observer par Mavuso. 

Peter Brook raconte l’histoire des trois acteurs au public

Dans son préambule à la répétition, l’auteur et metteur en scène nous raconte l’histoire de trois acteurs sur une île déserte, qui se mettaient tantôt à la place du public, tantôt à la place des artistes. En effet, l’inversement des rôles est au cœur de la représentation. Il se manifeste, d’ailleurs, non seulement au niveau de la forme, mais aussi du contenu. Une série de questions que Mavuso (et donc le spectateur∙trice) se pose(ent) sont relevées sur le site du Théâtre Forum Meyrin: « Comment une société choisit-elle ses normes? Certaines idées de la justice créent-elles de l’injustice? Comment vivre avec nos fautes? ». Néanmoins, il en reste d’autres, plus ou moins moralisatrices. Par exemple, l’emprisonnement aide-t-il à se déculpabiliser, ne fait-il que chasser les remords? L’Agenda vous invite à vous interroger grâce à ce spectacle parabolique et allégorique.

www.forum-meyrin.ch/spectacle/prisoner

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Le Reflet de l’amour et du hasard

Samedi soir, sur les planches du Reflet  – Théâtre de Vevey se jouait un classique: « Le Jeu de l’amour et du hasard ». Un décor tout de marbre et de verdure, un brillant casting et une comédie d’amour intemporelle, tel fût le programme de la soirée.

Texte: Yann Sanchez

C’est au 6e rang du parterre que je m’installe, les yeux rivés sur le sublime décor mis en place pour l’occasion et les oreilles enchantées par le son du violoncelle de Vérène Westphal, déjà installée sur les hauteurs de la scène. Au travers d’une fenêtre ouverte au 1er étage de la demeure, la musicienne sera présente du début à la fin pour quelques interludes musicaux de toute beauté.

Du côté des comédien·ne·s, on retrouve Vincent Dedienne, l’exégète tarabiscoté comme il aime à se définir sur Instagram. Chroniqueur TV, humoriste, auteur et acteur, il est le lauréat d’un Globe de Cristal 2019 du meilleur comédien pour cette pièce-ci. Laure Calamy est également de la partie. Une notoriété grandissante auprès du grand public grâce à son personnage de Noémie dans la série « Dix pourcent », elle est quant à elle la lauréate d’un Molière 2018 de la comédienne dans un spectacle de théâtre privé également pour cette pièce-ci. Le reste du casting n’est pas en reste car il est composé ce soir de Clotilde Hesme, Emmanuel Noblet, Cyrille Thouvenin et Alain Pralon, sociétaire honoraire de la Comédie-Française. À la mise en scène, c’est Catherine Hiegel qui tient les rênes, elle aussi nommée aux Molières dans la catégorie théâtre privé. Quand je vous parlais d’un brillant casting…

Photo: Pascal Victor/ArtComPress

« Le Jeu de l’amour et du hasard » est sans doute l’œuvre la plus célèbre de Marivaux. Jouée pour la première fois au 18e siècle, cette histoire faite d’amour et de hasards plus ou moins orchestrés est très caractéristique du style de son auteur. Son nom a même donné naissance au verbe « marivauder » et par extension au mot « marivaudage » et ce, de son vivant. « Marivauder » c’est échanger des propos galants et raffinés, en résumé. C’est ce parlé si atypique, ces nouvelles expressions et sa façon de manier la langue française qui ont bâti sa réputation et son succès.

Les thématiques de cette pièce et les questionnements qui en ressortent sont toujours d’actualité. On parle du sentiment amoureux, de mariages arrangés, de lutte des classes, d’incertitudes vis-à-vis de son ou sa partenaire et de l’aspiration au bonheur. Deux marié·e en devenir, deux stratagèmes identiques, quatre arroseur·euse·s arrosé·e·s, deux personnages dans la confidence pour deux heures très rythmées de confusions, de rebondissements et de sentiments.

À la sortie du théâtre, j’ai le sentiment que ce cocktail marivaudesque fonctionne encore et toujours. Je ne dois pas être le seul à le penser car en observant le public quitter les lieux, je vois des visages ravis et j’entends des « Ça c’est du Marivaux! » et des « On aurait vraiment raté quelque chose si on n’était pas venu! ». Le rappel des comédien·ne·s couronné·e·s de longs et bruyants applaudissements m’en étaient déjà témoins.

À revoir: Samedi 20 avril au Théâtre du Crochetan à Monthey.

À la rencontre d’un auteur?

Se déplacer au théâtre, c’est toute une aventure: sortir de chez soi, se préparer à voyager et pourquoi pas inviter quelqu’un qu’on apprécie à nous rejoindre. J’ai découvert David Paquet en 2016 en travaillant « 2h14 » avec un groupe de théâtre. Le texte en question trace le destin de 6 personnages que la mort réunit à 2h14. Cette expérience m’a permis de goûter et d’apprécier tout spécialement les mots du dramaturge québécois. C’est pourquoi j’ai voulu pousser la porte du POCHE/GVE, et découvrir un autre texte de l’auteur: « Le Brasier ».

Texte: Maëllie Godard

Venir au POCHE/GVE, c’est stimuler ses sens: à peine rentrée dans la petite salle, la curiosité émoustillée détaille déjà les trois acteur·trice·s sur scène. La couleur de leurs habits, la consistance de leurs cheveux, les contrastes de lumières, … L’équipe de scénographe, costume, coiffure, maquillage transporte le·la spectateur·trice hors du temps avant même que le spectacle ne commence.

Photo: © Samuel Rubio

Et une fois le spectacle commencé? Ce sont trois histoires, trois générations dont les vies se croisent sous nos yeux. Trois triplés, deux amoureux, puis une femme. Ce ne sont pas des héros ou héroïnes grec·que·s, dont la destinée tragique influence le cours de l’Histoire. Ils·elles n’affrontent pas des armées colossales; ils·elles parlent à leur biscuit, rencontrent un psy, vont au cinéma, boire un café, achètent des bibelots, et une humanité désarmante imprègne la folie de ces personnages. David Paquet fait naître des sortes de marginaux qu’on rencontre à un tournant, un moment de prise d’initiative. Ils suivent un conseil, une intuition, une impulsion et leur destinée tragique se mêle avec humour à leur combat quotidien ordinaire.

« Le Brasier », c’est un verbe franc et puissant, des personnages hauts en couleurs. Le Québécois regorge d’expressions qui sont comme des feux d’artifice. Les mots nous prennent par surprise: leur exotisme les transforme à nos oreilles en métaphores surprenantes. On peut saluer le travail des acteur·trice·s qui servent vaillamment le texte savoureux, boucle infernale et poétique.

Jusqu’au 17 mars prochain, je vous encourage donc fortement à découvrir la mise en scène de Florence Minder, portée par Christina Antonarakis, Rébecca Balestra et Fred Jacot-Guillarmod, membres de la troupe permanente du POCHE/GVE. Le théâtre a cet avantage qu’il peut s’affranchir d’un réalisme plat, et l’équipe qui sévit dans la vieille ville de Genève saisit cette chance à pleine main, insufflant quelque chose de magique à ses spectateurs et spectatrices.

Le Brasier
Au POCHE/GVE, jusqu’au 17 mars

www.poche—gve.ch/spectacle/le-brasier

L’Hiver quatre chiens mordent mes pieds et mes mains

Au Petit Théâtre de Lausanne, d’une scène en planches de bois renait à chaque représentation un décor poétique et absurde pour un morceau de vie qui l’est tout autant, comme nous le souffle son titre: « L’Hiver quatre chiens mordent mes pieds et mes mains », à voir dès 7 ans.

Texte: Katia Meylan

Photo: Philippe Pache

Parce que dans les histoires les personnages apparaissent toujours en premier, un homme et une femme déposés là attendent qu’un écrivain leur donne quelque chose à dire, à faire… le problème est que ce dernier ne semble pas très inspiré. L’homme, bavard et impatient, comprend rapidement qu’ils devront se débrouiller seuls. À coup de réflexions entrecoupées d’injonctions de la femme, faisant littéralement avec ce qu’il a sous la main (ou les pieds), il commence par construire deux chaises, et une table qui leur tiendra lieu de toit.

Si l’on n’a pas à manger, il suffit de faire les gestes. Si l’on se sent seul, on peut faire signe au voisin… (« Il va construire un voisin aussi!? » s’exclame un enfant en voyant l’homme s’emparer d’une nouvelle planche). Mais est-ce un voisin ou un arbre? Est-ce qu’ « il y a toujours un moment où il faut envisager la guitare », même si notre chère et tendre est contre l’idée? Et ces enfants qui sont apparus dans le grenier, comment sont-ils arrivés ici? Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire avec eux maintenant qu’ils sont là… une dictée?

Selvi Pürro et Matthias Urban. Photo: Philippe Pache

Le texte de Philippe Dorin, Molière du meilleur spectacle jeune public 2008, est « du vrai Beckett pour enfants », nous dit le metteur en scène et comédien Matthias Urban, et ce qui était une impression floue jusqu’alors nous paraît comme une évidence.

Il fait le choix de rester près du texte, qu’il rythme par une mise en scène dynamique: les personnages restent sur scène tout au long de la pièce et se débrouillent avec ce qu’ils y trouvent (contrairement aux indications didascaliques), une contrainte qui va modifier l’espace peu à peu. Les moments plus explosifs d’inspiration constructrice ou musicale  en compagnie de Johnny Cash contrastent joliment avec la poésie cyclique quand tombe la neige, quand le soleil se couche d’un  mouvement du plat de la main.

Dans la pièce, les personnages qui ont des enfants sortent de scène pour vivre leur rêve. À L’Agenda, on n’a pas d’enfants, mais on est tout de même entré avec délice au Petit Théâtre pour rêver un autre univers.

L’Hiver quatre chiens mordent mes pieds et mes mains
Dès 7 ans
Au Petit Théâtre de Lausanne jusqu’au 18 novembre

www.lepetittheatre.ch

Le Coach

Le coach, cette créature à part entière, dynamique avec ses baskets, est souvent confondu avec un psy, un médecin, un ami. Difficile d’en donner une définition, nous allons essayer quand même: Le coach offre différentes méthodes d’accompagnement basées sur la confiance mutuelle afin de retrouver une harmonie dans un cadre privé ou professionnel grâce à la mise en place de nouveaux réflexes. La comédie de Bruno Bachot « Le Coach » en présente un beau spécimen, à voir jusqu’au 1er décembre à l’Uptown Geneva.

Texte: Jenny Raymonde

Tyrannisé par son chef, amoureux de sa collègue Vanessa, Patrick n’aime pas les conflits et il fait tout ce qu’il faut pour que son entourage soit satisfait de lui. Éternel incompris, il aimerait que les choses changent mais ne sait pas trop par où commencer… et pourquoi ne pas faire appel à un coach?

Questionné avec humour lors de la séance de démarrage, Patrick fait ressortir ses traits de personnalité pour permettre à son coach, le dénommé Assuérus Chêne, de mieux le cerner. En se donnant la réplique, le duel coach-coaché emporte les éclats de rire du public.
La posture de coach naturelle de l’acteur et de l’auteur de la pièce, Bruno Bachot, peint une partie de l’univers de son quotidien.

Les pratiques de coaching ne manquent pas pour donner un coup de pouce à Patrick dans la réalisation de ses objectifs personnels: prendre confiance en soi et s’affirmer autant dans sa vie personnelle que professionnelle. Le coach ne décide pas à la place de son client, il lui souffle des pistes à prendre ou à laisser, c’est finalement lui qui aura le dernier mot, même si il ne s’appelle pas Jean-Pierre.
Patrick prend peu à peu de l’assurance et commence à entreprendre différentes actions auxquelles le public ne s’attendait pas.

La mise en scène de la pièce se présente avec un décor classique fait de trois tables, deux chaises et un porte-manteau. La complicité entre les quatre comédien·e·s se fait sentir tout le long du spectacle. Ils échappent de justesse à un fou rire dans leurs répliques respectives.

L’accompagnement d’Assuérus Chêne portera-t-il ses fruits? Pour le savoir, il vous suffit d’aller voir la pièce « Le Coach », jouée tous les jeudis, vendredis et samedis à 21h jusqu’au 1er décembre à l’Uptown Geneva.

www.uptown-geneva.ch

Que fait-on avec les morts?

S’il y a une profession dont la réalité reste assez obscure à nos yeux, c’est bien celle de croquemort. C’est peut-être la raison pour laquelle Denis Maillefer a décidé d’aller travailler et s’immerger dans une entreprise de pompe funèbre. Fort de cette expérience, il a mis en scène « Mourir, dormir, rêver peut-être », un spectacle étonnement authentique et touchant.

Texte: Maëllie Godard

Photo: Magali Dougados

Dans la fastueuse salle de la Comédie de Genève, c’est un dispositif assez sobre qui est installé. Sous la lumière blanche de néons suspendus, des employé·e·s de pompe funèbre habillent et arrangent avec minutie la dépouille de deux défuntes. Au cours de cette cérémonie silencieuse, ils·elles finissent par prendre la parole et raconter avec beaucoup de pragmatisme et de tendresse leur métier, leur vie. Ils·elles révèlent ainsi leurs « trucs » pour supporter l’odeur, retirer les bagues, être sûr·e que les mains restent en place dans les cercueils. Ils·elles tentent aussi d’exprimer ce qui leur plaît dans ce métier; comment certains enterrements, certaines personnes en deuil les ont marqué·e·s, ou à quel point il peut être difficile d’assumer cette profession.

Grâce à un dispositif vidéo percutant, le public découvre en détail le visage des quatre personnages. Ils·elles expliquent en direct et avec plein d’émotion et de douceur de ce qui leur manquera lorsque la vie sera terminée pour eux.  Et qu’ils mentionnent la poésie, les fleurs d’abricotier, la fondue ou la sensation du touché, le superbe travail des acteurs rend chacune des ces figures terriblement belles et sincères.

On peut également saluer la participation discrète d’un pianiste: il assaisonne les actions et les confessions avec beaucoup de subtilités. Loin de tirer lourdement sur la corde tragique, il commente, accompagne des paroles ou des gestes qu’on imagine entourés de silence. 

Photo: Magali Dougados

C’est frappant à quel point l’appellation de théâtre documentaire est juste; et dans le plus beau sens du terme. Sans chercher à produire un divertissement sensationnel avec un schéma narratif complexe, ou des comportements extrêmes, ce spectacle offre à voir le quotidien et l’humanité de personne dont on oublie souvent l’existence. Il donne voix à leur témoignage ; renseigne sur une profession, et plus généralement, sur ce qui entoure cette étape cruciale de la vie: la mort.

On peut pleurer certainement, on peut rire, s’étonner, voire mourir, dormir ou rêver peut-être, mais une chose est certaine, c’est une belle expérience que ce moment de théâtre.

Mourir, dormir, rêver peut-être

Jusqu’au 21 octobre à la Comédie de Genève

Retrouvez les informations sur www.comedie.ch/fr/mourir-dormir-rever-peut-etre