Les lithographies de Marc Chagall à Evian : Un enchantement pour les yeux

Derniers jours pour voir cette magnifique exposition au Palais Lumière

Marc Chagall, le peintre de l’enfance, de l’onirisme et des couleurs vives a outre ses somptueuses œuvres picturales réalisé des estampes.

Ce sont elles qui sont mises à l’honneur jusqu’à dimanche à Evian au Palais Lumière.

Né en 1887 en Biélorussie, au sein d’une famille de neuf enfants, il ira ensuite se former à Paris ou il côtoiera Pablo Picasso, Blaise Cendrars qui parle russe avec lui mais aussi Delaunay et Guillaume Apollinaire.

Imprégné de la culture juive, il peindra souvent la vie de sa communauté. Il fondera aussi une école des Beaux-arts dans sa ville natale de Vitebsk.

En exil à New-York, il découvre la lithographie et en 1923, rencontre Ambroise Vollard, marchand et éditeur de livres qui dès lors, lui passera de nombreuses commandes de peintures et d’eaux fortes.

Le Magicien de Paris, 1970, lithographie en couleurs. Collection Charles Sorlier, Courtesy Bouquinerie de l’Institut, Paris © Adagp, Paris 2014 – Chagall ® M. 598

Le Magicien de Paris, 1970, lithographie en couleurs. Collection
Charles Sorlier, Courtesy Bouquinerie de l’Institut, Paris © Adagp, Paris
2014 – Chagall ® M. 598

Chagall transposait ses gravures de ses peintures, de nombreuses références sont faites notamment à la mythologie mais aussi à l’enfance et la rêverie avec toujours beaucoup de couleur.

La collection présentée à Evian comporte beaucoup de pièces représentant des scènes de la  Bible, « La plus grande source de poésie de tous les temps » selon Chagall.

Ne ratez pas cette belle exposition car ce sont les tous derniers jours.

Un grand remerciement aux responsables du Palais Lumière pour leur gentillesse et leur disponibilité  le jour de ma visite.

Texte: Marie Coosemans

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Le Gagaku à la rencontre du violon et de l’accordéon

Bâtiment des Forces Motrices (BFM) à Genève, le 22 octobre 2014

« Tall, fat, cute. » [Grand, gros, mignon.] (Tôgi)

Durant la représentation, c’est par cette plaisanterie que le trio explique son nom ! Mais en réalité, les initiales TFC sont simplement celles des trois acteurs principaux de cette démonstration musicale haute en couleurs : Furusawa Iwao (au violon), Tôgi Hideki (à l’Hichiriki et au Shô) et enfin, mais non le moindre, coba (à l’accordéon).

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S’ils sont venus jusqu’en Suisse, c’est dans le cadre des festivités données à l’occasion du 150ème anniversaire des relations diplomatiques entre la Confédération et le Japon, qui se trouvait déjà à l’honneur lors du Salon du livre et de la presse cette année ! Mais coba, bon vivant, nous raconte qu’en ce qui le concerne, un verre de fendant accompagnant une bonne brisolée suffit pour le séduire et le convaincre de garder avec nos contrées un contact très étroit !

Humour et énergie sont donc les maîtres mots durant cette performance, où se rencontrent l’ancestral et le récent, l’Orient et l’Occident. Et quelle réussite ! Car pour parvenir à cette alliance par laquelle naissent de saisissantes compositions et adaptations de titres internationaux, c’est toute une troupe de musiciens qui entre en scène !

Un pianiste qui joue simultanément d’un piano à queue et d’un clavier électronique, un guitariste qui doit presque malgré lui échanger son engin en cours de spectacle, un batteur jonglant entre ses percussions, ainsi qu’un bassiste faisant également office de contrebassiste sont autant d’artistes nécessaires à cette étonnante symbiose. N’oublions pas non plus l’ingénieur du son, sans qui le Shô [instrument représentant la lumière descendue du ciel et dont les tonalités sont proches de celles d’un orgue] et l’Hichiriki [instrument désignant la voix émanant du cœur et dont l’éclat rappelle celui d’un saxophone] maniés par Tôgi Hideki n’auraient pas toute cette résonance !

Car cette découverte de talents est aussi celle d’une autre culture, avec sa musique et ses traditions. Furusawa Iwao nous le rappelle d’ailleurs, tout en plaisantant sur les habits traditionnels qu’il porte : « It’s beautiful ! It’s beautiful… But, it’s uncomfortable ! » [C’est magnifique ! C’est magnifique… Mais, c’est inconfortable !]

Finalement, je crois que les commentaires de ma jolie complice sont éloquents : « C’est étrange. » […] « Ils sont… transcendants ! »

Être partagé(e) entre étonnement et émerveillement, quelle plus belle manière de découvrir l’autre ?!

Vous aussi, apprenez à mieux connaître « le pays du soleil levant » grâce aux différentes activités programmées.

Texte: Michael K.

Alexandre Païta est Richard III

Dans le cadre du 450ème anniversaire de la naissance de William Shakespeare, Jean-Pierre Raffaelli et la Compagnie Alexandre Païta proposent une mise en scène de la pièce Richard III, les 30, 31 octobre et 1,2 novembre au Théâtre de la Madeleine.  S’inspirant de l’adaptation de Carmelo Bene , ils ont voulu montrer, dans une forme raccourcie de la pièce, la dimension humaine de ce personnage hors-norme. Éclairages avec l’interprète du rôle-titre, Alexandre Païta. 

Propos recueillis par Marie-Sophie Péclard

Quand avez-vous rencontré Shakespeare?

Ça remonte à mes études à l’école supérieure dramatique, j’avais dix-sept ans et avec des jeunes étudiants nous avions joué le roi Lear… Une folie! À partir de ce moment-là je n’ai pas arrêté de le travailler, de le jouer ou de le mettre en scène. Cela fait deux ans qu’on joue le Roi Lear avec la compagnie Studio Théâtre, et on continue avec Richard III.  Entre temps pour fêter le  450ème anniversaire de sa naissance,  nous avons monté un spectacle au mois d’août dans lequel nous résumions les plus belles scènes du répertoire shakespearien.

Comment votre choix s’est-il arrêté sur Richard III?

Richard III est une pièce que j’aime énormément, mais  c’est tout d’abord une rencontre très importante  avec le metteur en scène Jean Pierre Raffaelli, avec lequel j’ai déjà travaillé sur deux spectacles autour de Ramuz et Gustave Roux. C’est un homme d’une très grande culture, un grand artiste qui comprend vraiment l’acteur. Je recherche avant tout l’émotion au théâtre, le partage avec le public, j’essaie d’apporter quelque chose de nouveau dans l’interprétation, et Raffaelli était vraiment parfait pour aller dans cette direction.  Nous ne voulions pas présenter le Richard III comme on a l’habitude de le voir, c’est-à-dire cet homme sanguinaire, qui va tout massacrer devant lui pour arriver à la couronne. Ce qui nous a intéressés, c’est l’être humain, l’homme que peut être Richard, mais aussi la souffrance qu’il traverse. C’est ce qui est fascinant, chez tous les personnages de Shakespeare: ils incarnent un drame humain qui est exactement le  même aujourd’hui, alors que ces textes ont été rédigés il y a quatre siècles et demi.

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Les pièces de Shakespeare sont en effet extrêmement modernes, notamment dans leur traitement des figures féminines, comment avez-vous exploité cette dimension?

Nous avons voulu montrer deux aspects de Richard III: le guerrier et le séducteur. Richard, cet homme sanguinaire, parvient au pouvoir par la force, mais il exerce également une forme de séduction sur les femmes qui vont d’ailleurs l’aider à accéder au pouvoir. Si on regarde les versions de Richard III, c’est toujours sa très grande violence qui est montrée, mais on oublie souvent cette violence des cœurs. N’oublions pas que c’est un être difforme, que les chiens s’arrêtent devant lui pour abboyer… Il a une revanche à prendre sur la nature qui l’a fait tel qu’il est.

Comment avez-vous appréhendé un tel personnage?                

Quand on demandait  à Delphine Seyrig ce qu’il se passait en elle quand elle jouait un personnage, elle disait toujours: « Il y a une partie de mon cœur qui s’étend ». A partir du moment où quelque chose peut s’étendre, c’est parce qu’on le porte toujours dans notre cœur. Je pense qu’un personnage comme Richard est constamment avec moi, il y a toujours une réflexion, un sentiment. Dans cette version, j’ai pu aborder une palette de couleurs multiples. Avec la troupe, nous allons explorer des intentions de jeu, des intentions émotionnelles que je n’ai jamais eu l’occasion de voir dans cette pièce. C’est donc bien un Richard de cœur que nous allons présenter, et j’espère que le public nous suivra dans cette intention.

Retrouvez toutes les informations sur le site www.studiotheatre.ch

Les équations identitaires de Latifa Djerbi

Bousculé. Touché. Chahuté. Séduit.

Voici quelques adjectifs qui traversent l’esprit en quittant le théâtre de Saint Gervais. Derrière nous, au septième étage, Latifa Djerbi discute encore avec les spectateurs. C’est que, même après s’être dévoilée pendant une heure sur la scène intimiste de la salle Isidore Isou, Latifa continue d’interroger.

Énigme pour les autres et avant tout pour elle-même, Latifa est, pêle-mêle: comédienne, mathématicienne, maman, fille, tunisienne, femme… Toutes ses personnalités s’entremêlent et s’entrechoquent, faisant sa vie un bazar chaotique.

En quatorze équations, elle nous explique ce marasme, cataloguant les situations où elle ne se sent pas à sa place. Où elle « déborde ». Sur scène, cela se traduit par une énergie éclatante, excessive: elle bouge, elle crie, elle slame, elle danse, se roule par terre pour nettoyer la scène… Envoyant valser les conseils de son ami et accoucheur Jacques Livchine.  Qu’importe, Latifa prend du plaisir, ça se sent et surtout ça se transmet.

Photo: Isabelle Meister

Photo: Isabelle Meister

Ce qui passerait chez d’autres pour une crise d’égocentrisme  se traduit comme une performance unique et généreuse, un O.V.N.I.  qui ne laisse aucun spectateur indifférent. Pendant la représentation, les rires fusent: francs, timides, surpris, gênés… Toutes ces réactions différentes montrent à quel point l’expérience de Latifa Djerbi touche chacune des sensibilités intimes du public.

Le spectacle « L’improbable est possible, j’en suis la preuve vivante », à l’image de la protagoniste, est éclaté: un peu de liant et quelques respirations auraient certainement consolidé l’ensemble, mais ces maladresses contrôlées accentue aussi la tendresse du public,  et on pardonne assez vite. En quittant cet univers unique, il reste une impression tenace: la conscience aigüe de sa propre singularité. Merci Latifa Djerbi.

Texte: Marie-Sophie Péclard

Le langage universel ou la force du savoir, naissance et éveil d’une pensée libre

Avec Les Demeurées, Jeanne Benameur nous invite à l’introspection et à la mise au monde d’un esprit volant de l’ignorance au savoir par la grâce d’un texte fort et subtil. Mise en scène de Didier Carrier au Théâtre Le Poche, du 16 octobre au 2 novembre 2014.

Séparation. Séparation d’un être, séparation d’un monde connu pour une plongée dans l’aventure infinie des possibles de notre existence. C’est finalement le thème qui revient en filigrane tout au long de cette pièce, la dichotomie qui frappe de plein fouet l’humanité depuis l’avènement de la civilisation, à savoir celle qui tend à commander à l’Homme de rester figé dans le douillet nid de la sécurité et de la certitude des choses connues, ou alors le choix du cheminement et de l’élévation vers l’univers par les mots et par l’esprit. La Varienne, femme rustre et sans une once de culture, élève seule sa fille Luce. Point de présence paternelle ni masculine à l’horizon, juste l’évocation pudique d’une conception sans lendemain à l’origine de laquelle naîtra cette enfant unique. Petite Luce qui sera source de tant d’amour et de fusion.

Photo: Augustin Rebetez

Photo: Augustin Rebetez

C’est donc à un évènement majeur dans les vies de ces deux êtres auquel nous sommes conviés. Craint et appréhendé par la Varienne, comme l’idiote du village qu’elle est, elle soupèse et anticipe tout évènement qui pourrait échapper à son contrôle : la rentrée scolaire pour sa Luce chérie, rentrée qui marquera quoi qu’il advienne un avant et un après dans cette relation mère-fille jusqu’alors exempte de toute interruption spatio-temporelle. Luce et sa génitrice vont devoir apprendre à se passer de l’évidence de leur confortable cocon familial pour se réinventer une vie et voguer l’une sans l’autre. Car oui ce bouleversement dans la dynamique fusionnelle va remettre en question tous les ciments de ce couple, avec son lot de résistances et d’atomes en roue libre dont nul ne sortira indemne.

Luce se découvrira élève aidée de Mademoiselle Solange, l’institutrice du village qui incarne à merveille ce rôle et cette mission que l’école de la république a à jouer : lutter avec vigueur contre cette envie profonde de rester dans l’abrutissement, et tendre une main ouverte à tous ses enfants afin de les mener aux portes du monde et de la connaissance par la lettre. Tuer le fatalisme ainsi que le déterminisme d’une condition sociale pour développer un abécédaire de remises en questions et de lumières qui développeront la liberté d’un être singulier.

Photo: Augustin Rebetez

Photo: Augustin Rebetez

C’est dans un décor aux tons neutres et parsemé d’instruments en tout genre que nous cueille la mise en scène de Didier Carrier, tout en sobriété et qui laisse une grande place à la formidable interprétation des deux comédiennes. Maria Perez et Laurence Vielle nous racontent cette histoire avec beaucoup de pudeur, de subtilité et une grande force. La musique de Béatrice Graf accompagnant de bruitages et d’effets sonores les dialogues, avec omniprésence et effacement à la fois dans un dosage mélancolique ou fracassant, discret ou trop présent par moments. La musicienne prend ainsi une place à part dans l’intrigue de sa présence scénique.

Le spectateur se laissera bercer avec une délectation toute particulière par la richesse de ce texte et la beauté de son sens, malgré une petite difficulté initiale pour entrer dans le monde et l’intimité de ces personnages dans un théâtre du Poche idéal par ce sentiment d’intimité qu’il procure et de communion vécue avec les comédiennes.

Texte: Oscar Ferreira

Josep Baqué et son bestiaire à la Collection de l’Art Brut, Lausanne

Fauves, hommes primitifs, chauves-souris, insectes, serpents et araignées géantes. Si ces mots ne relèvent pas un frisson ou un rictus de dégoût, c’est que vous connaissez certainement les créatures de Josep Baqué.

Né en 1895 à Barcelone, il a exercé de nombreux métiers en restant très discret sur son art. A sa mort, il laisse derrière lui tout un bestiaire fabuleux, constitué tantôt d’humanoïdes reptiliens, tantôt d’animaux à plumes et à écailles.

A mi-chemin entre l’imaginaire de Pixar et celui de Ken Sugimori, la collection – tout en gouache, encre et mine de plomb – nous fait découvrir un artiste à l’imagination sans limite.

Josep Baqué Sans titre, entre 1932 et 1967 mine de plomb, encre et gouache sur papier 25 x 32,4 cm Photo : Atelier de numérisation - Ville de Lausanne Collection de l’Art Brut, Lausanne

Josep Baqué Sans titre, entre 1932 et 1967, mine de plomb, encre et gouache sur papier. 25 x 32,4 cm
Photo : Atelier de numérisation – Ville de Lausanne
Collection de l’Art Brut, Lausanne

On est happé par l’univers de cet artiste situé quelque part entre le cauchemar et le dessin d’enfant. Sauf que le cauchemar ici se peint en flashy et fluo, si bien que dans le noir, les figures s’impriment encore.

Fantasques représentations de l’esprit qui peuvent parfois presque nous gêner, on se sent spectateur d’un univers bien défini mais où le thème de l’enfance est omniprésent. Les monstres se peignent de face et de profil (façon Usual Suspect) et ne présentent en aucun cas de comportements agressifs. L’artiste fait le choix de donner griffes et crocs acérés, antennes et cornes pointues, mais la gestuelle reste candide, les personnages ne se touchent pas les uns les autres et restent statiques, comme s’ils étaient sujet d’études. Pas de grognements donc, ni de froncements de sourcils. Ici, les visages dessinent des sourires et leurs yeux brillants semblent s’émerveiller de leur environnement.

Josep Baqué. Sans titre, entre 1932 et 1967 mine de plomb, encre et gouache sur papier 26 x 32,7 cm Photo : Atelier de numérisation - Ville de Lausanne Collection de l’Art Brut, Lausanne

Josep Baqué. Sans titre, entre 1932 et 1967, mine de plomb, encre et gouache sur papier 26 x 32,7 cm
Photo : Atelier de numérisation – Ville de Lausanne
Collection de l’Art Brut, Lausanne

Chaque créature respecte son espace et celui de son voisin. Ce manque de mise en situation peut nous faire ainsi penser aux planches de « character design », à présent très répandues dans le domaine du jeu vidéo.

Josep Baqué nous a dessiné là des bêtes tout en détails, en rondeurs, en hauteurs, en formes oblongues ou à l’anatomie diaprée. On sent le mentisme irisé de cet artiste décrit comme solitaire, rebelle et incontrôlable. Il est palpable et classé selon neuf catégories
amenées par l’artiste lui-même.

A bien regarder, on a droit à toute la faune terrestre revue ou/et imaginée par monsieur Baqué. Sa production compte 1500 dessins, pour une cinquantaine seulement réunie dans le cadre de l’exposition.

Vous avez encore l’occasion d’admirer ses singuliers fragments jusqu’au 26 octobre à Lausanne!

Texte: Clara Le Corre