Festival des Bastions – les « Confidences Estivales » de Guillaume Paire

Les annulations dues à la crise sanitaire ont parfois eu comme un effet de geyser. Un exemple à Genève où frustration et envie d’agir se sont accumulées pour faire jaillir le Festival des Bastions: sept concerts gratuits dans un cadre informel, gourmand et idyllique, sont organisés par la société Stradivarius Art & Sound, l’agence musiKa et le Café Restaurant du Parc des Bastions. Les initiateurs du projet souhaitaient recréer des possibilités de concerts pour les artistes, tout en offrant au public de la musique pour accompagner leur été. À cette occasion, L’Agenda a rencontré le baryton Guillaume Paire, qui se produira en récital le mercredi 26 août.

Texte: Katia Meylan

En juillet, trois soirées ont déjà vu les Bastions s’animer de jazz (Marc Perrenoud Trio), de tango (Quatuor Terpsycordes et William Sabatier) et de musique klezmer (François-Xavier Poizat, piano, Damien Bachmann, clarinette et Anton Spronk, violoncelle). La programmation, imaginée par Fabrizio von Arx, continue sur quatre dates jusqu’en septembre.

Photo: ©Olivier Miche

Si l’on ne peut qualifier le concert du mercredi 26 août de « classique », il fera pourtant la part belle à l’art lyrique puisque le baryton Guillaume Paire donnera un récital théâtralisé de sa création.

Nous avons voulu en savoir plus sur cet artiste protéiforme, membre de l’Opéra de Rouen, de la compagnie d’opéra Les Frivolités Parisiennes, de l’Académie du Festival d’Aix en Provence et ancien étudiant de la HEM Genève. C’est au Conservatoire de musiques populaires que nous le rencontrons alors qu’il prépare une version 2020 remaniée des Rencontres Lyriques de Genève, dont il est directeur adjoint.

L’Agenda: Pendant le confinement, avez-vous fait partie des hyperactifs sur les réseaux sociaux ou avez-vous préparé le retour aux arts vivants de façon plus « confidentielle »?

Guillaume Paire: Pour moi, le spectacle vivant c’est du spectacle vivant, et si on veut écouter de la musique, il y a des magnifiques disques qui existent, pareil si on veut regarder un film. Je suis un peu hermétique à ce qui s’est passé. J’ai vécu cette période comme un moment d’introspection. En tant qu’artiste, on a une responsabilité de proposer différentes visions du monde, mais ça demande un peu de temps. On ne comprend pas forcément le monde plus vite que les autres. Ça n’engage que moi, mais dans l’immédiateté on avait plus un rôle de citoyen à remplir qu’un rôle d’artiste. J’ai déjà tenté de comprendre et de vivre tout ça pour moi-même, c’était une bonne occasion de réfléchir sur soi avant d’essayer de changer le monde.

Vous êtes remonté sur scène en juillet dans un spectacle intitulé Les Fous Chantants avec la compagnie Les Frivolités Parisiennes. Qu’a généré comme émotions le premier concert après cette absence de musique en direct?

Au moment d’aller à la répétition, c’était comme quand il y avait la grève des profs à l’école, on espère que ce sera reconduit, parce qu’on s’est habitués habitués à rester à la maison. Après 4-5 mois, ça m’a fait peur de retourner sur scène. Je n’étais pas certains que j’allais retrouver mes réflexes, mes sensations. Et à partir du moment où la musique a commencé à se faire entendre, j’avais envie d’y retourner. Quand l’orchestre s’est mis à jouer, j’avais presque oublié ce que ça faisait d’entendre de la musique en vrai. On s’est regardés avec les deux autres chanteurs, et ça s’est passé de mot. Ça nous a fait du bien. Ça pourra paraître un peu romancé, mais dans cette période où notre environnement est aseptisé par les précautions sanitaires, c’était surprenant d’entendre le son naturel des instruments, qui prend tellement de place dans l’espace, venir le bousculer avec de la beauté.

Dans la préparation des événements pour la reprise, notamment le Festival des Bastions, est-ce que vous avez senti une différence dans les collaborations, dans la manière de procéder?

Si le Festival des Bastion peut avoir lieu c’est que rien n’était prévu. C’est ça qui est fou. Tout est renversé pour l’instant. Toutes les grosses machines, ce à quoi on est habitués dans notre milieu où tout est cadré au millimètre, dans le monde tel qu’il est en train de trembler, ça ne peut pas exister. En revanche, le Festival des Bastions, qui vient avec sa forme résiliente, peut se greffer à ce monde. Fabrizio von Arx m’a demandé début juillet si je voulais y participer. C’est un chamboulement pour nous aussi, quand on a l’habitude d’être prévenus des années en avance.

Si je devais trouver quelque chose de positif à la situation actuelle, ce serait que les cartes sont redistribuées. Ce côté spontané est agréable, les choses se créent à l’énergie. Peu importe qui est sollicité pour faire partie de cette programmation, tout le monde a envie d’y aller!

Photo: Marie-Clémence David

Vous allez présenter mercredi prochain un récital-monologue intitulé Confidences Estivales. Après les introspections de Papageno que vous avez écrites et interprétées dans votre spectacle Le Blues du Perroquet en 2019, ce sont vos propres confidences que vous livrez?

Je ne sais pas faire les récitals sans raconter quelque chose, juste pour la beauté de la musique. Il a fallu réfléchir… Que raconter à part ce que tout le monde a vécu? Le déclic a été un recueil de partitions retrouvé par mes parents. Des choses qui m’ont accompagné dans mon parcours, que je n’ai pas forcément eu l’occasion de chanter en récital. Je me suis dit « Et si on ne retourne jamais sur scène…? ». J’ai préparé ce récital en faisant comme si c’était la dernière fois. Et je me suis remis à rêver. Ça a eu cette incidence là aussi, ce qu’on a vécu. Devenir chanteur ou chanteuse d’opéra, c’est un rêve au départ. On s’imagine plein de choses, on fantasme. Et après, il y a la réalité du métier, et petit à petit, je crois qu’on oublie un peu le rêve de départ.

Ce recueil de partitions que j’ai trouvé, le Parc des Bastions, le Conservatoire en face, le Grand Théâtre juste à côté… forcément que ça déclenche quelque chose chez moi. J’ai tissé un fil conducteur entre les airs, qui reste cependant anecdotique. C’est la musique qui sera au centre de tout, mais je me dis que c’est sympa si le public sait pourquoi j’ai choisi ces airs-là et pourquoi ils ont du sens pour moi.

Peut-on déjà savoir de quels airs il s’agit?

(Il hésite)… Je crois que je vais m’autoriser quelque chose qu’on ne fait jamais: jauger sur le moment ce que je vais chanter et dans quel ordre. Mais il y aura Mozart, forcément un extrait des Noces de Figaro, Rossini, Poulenc… et le répertoire sera assez large: j’irai jusqu’à la chanson.

Le pianiste devra être réactif!

Très réactif. Adrien Polycarpe est le pianiste du Blues du Perroquet. Si je peux faire ça, c’est que je sais que j’ai cette liberté avec lui, qu’il sera dans la même bulle que moi à ce moment-là. Effectivement ce sera du sport! Mais j’ai envie de le tenter comme ça. J’ai envie de voir jusqu’où on peut pousser la résilience.

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Photo: ©Olivier Miche

Il est encore possible de s’inscrire sur liste d’attente pour manger au Restaurant des Bastions. Pour profiter de la musique uniquement, pas de réservation nécessaire, il suffit d’arriver au parc à l’avance car le nombre de places est limité!

Festival des Bastions, Genève
Mercredi 26 août à 19h: Guillaume Paire

Mardi 1 septembre à 19h: Gautier Capuçon et Fabrizio Chiovetta

Jeudi 3 septembre à 19h: Leonardo Garcia Alarcon et Sonya Yoncheva

Samedi 5 septembre à 19h: Fabrizio Von Arx and friends

Les organisateurs du Festival des Bastions: www.musika-agence.ch / www.stradivarius-artsound.com / www.bastions.ch
L’actualité de Guillaume Paire dans la région:
L’Auberge du cheval blanc à l’Opéra de Lausanne en décembre 2020
www.guillaumepaire.com

Jumelage à Puplinge

Ouf, tous les festivals n’ont pas disparu de l’été 2020, et les Romand·e·s ont de quoi profiter musicalement de leurs vacances. Lorsque l’équipe du Puplinge Classique a lui-aussi annoncé le maintien de son festival du 18 juillet au 22 août, L’Agenda s’est empressé d’aller découvrir ce que nous réservait cette 11e édition!

Concours: Gagnez vos places pour trois soirées!

Texte: Katia Meylan

L’année dernière nous avions rencontré François-Xavier Poizat, directeur du Puplinge Classique, qui fêtait, avec son ami et collègue co-fondateur Damien Bachmann, un jubilé. Le pianiste nous avait retracé les étapes d’un festival qui a toujours aspiré à se réinventer, et avait souligné une ligne directrice empreinte de diversité: diversité dans les générations d’interprètes, dans les configurations sur scène, dans les styles et les époques de musique.
Après la Rétrospective, c’est par le Jumelage qu’elle s’exprime dans cette 11e édition.

François-Xavier Poizat a répondu à nos questions autour d’un café à Genève, quelques jours avant le concert d’ouverture qui se tiendra ce samedi 18 juillet.

L’Agenda: Le festival présente dès samedi douze concerts et une programmation internationale. Vous êtes des rescapés?
François-Xavier Poizat:
Pendant quelques mois on a préparé un plan B en parallèle, une édition digitale. Tous nos sponsors sont restés en sachant que ce serait peut-être une édition filmée. Finalement, à part deux concerts où les artistes nous ont dit ne pas pouvoir venir – un quatuor du Canada et un orchestre d’enfants de Corée du Sud, qui viendront peut-être l’année prochaine – on a gardé la programmation initiale!

La possibilité de voyager a été reconsidérée ces derniers temps, comment l’avez-vous vécu en tant que pianiste et comment cela a-t-il a affecté le festival?
Une dizaine de mes concerts internationaux ont été annulés. Après, lorsqu’on donne un concert, que ce soit à l’autre bout du monde ou à côté de chez soi, le plaisir reste le même et l’essentiel est là. J’ai arrêté de voyager mais pas de travailler. J’ai continué à donner des concerts pour cinq personnes, puis pour trente… Maintenant la reprise est assez « juteuse » si j’ose dire, car beaucoup de gens ont été frustrés par l’absence de concerts. Je joue ce mercredi au Festival des Bastions  par exemple, qui a été créé par l’énergie de cette frustration.
Quant au Festival Puplinge Classique, pour moi qui ai l’habitude d’investir mes étés dedans, l’annuler n’était pas une option. Sans l’orchestre de Corée et le quatuor du Canada, cette édition reste internationale, mais plus européenne qu’intercontinentale: les artistes viennent de France, de Grande-Bretagne, d’Allemagne, de Suisse-alémanique… et on a quand même un pianiste russe qui vient de New-York!

Dans la programmation, où s’exprime le thème du Jumelage, choisi pour cette édition?
Dans le jumelage des œuvres entre elles. L’exemple est flagrant dans le concert du 23 juillet, où on trouve des musiques populaires baroques et des œuvres de compositeurs vivants, par exemple Technoparade de Guillaume Connesson, qui est une imitation classique d’un morceau de techno. Lorsque je peux choisir le programme d’un concert, je me permets évidemment de choisir des morceaux en lien avec le thème. Le 21 août, je vais jouer deux concertos pour clavecin qui se ressemblent dans leur facture: l’un de Jean-Sébastien Bach (18e s.), l’autre de Górecki (1980), un compositeur moderne polonais. Le clavecin est un instrument qui se jumelle bien, car il a un répertoire soit baroque, soit moderne.
Mais d’autres programmes où je ne joue pas sont aussi dans le thème. Par exemple les concerts liés à la célébration des 250 ans de Beethoven, qui jumellent les œuvres du compositeur avec celles de ses inspirations (13 août) et ses héritiers symphoniques (15 août).

Quelle est votre histoire avec les programmes des concerts pour lesquels vous jouez, le 23 juillet et le 21 août?
Le 23 juillet, on va jouer pour la troisième fois A Friday Night in August de Daniel Schnyder, dont je dis souvent qu’il est est mon compositeur vivant préféré. Ce trio pour piano, violoncelle et clarinette faisait partie du tout premier concert du Puplinge Classique, il y a presque 10 ans jour pour jour.
Sinon, je profite d’être dans mon festival et d’y avoir une liberté totale. Ailleurs on me demandera plus souvent du grand répertoire, pour un public qui est habitué à cela. Puplinge a construit au fil des années une programmation audacieuse, on y trouve beaucoup d’œuvres du grand répertoire mais aussi une ouverture vers d’autres musiques.

…par exemple avec la soirée traditionnelle arménienne (28 juillet), qui a été rejointe par une soirée tango (16 août) et une soirée klezmer (18 août)?
La soirée arménienne est emblématique du festival et je sais que certains viennent exprès pour ça! Elle représente à la fois un côté « exotique » grand public, et le répertoire arménien compte des dizaines de grands compositeurs, ce qui laisse une liberté aux invités dans le choix des œuvres.
Ces soirées diversifient la programmation en même temps qu’elles amènent un aspect festif. Ce sont des musiques de plaisir, de célébration, et un festival sans ça ne serait pas vraiment un festival, plutôt une suite de concerts de musique classique!
La question avec l’ensemble de musique klezmer était: « est-ce qu’on fait une soirée dansante dans la salle communale, ou une soirée plus « intellectuelle » dans l’église »? Dans le contexte actuel, on a préféré la deuxième option, et le choix des instruments s’est porté sur un accordéon au lieu des percussions, ce qui donne une musique d’écoute, mélodique et polyphonique.
C’est une spontanéité et une adaptabilité qu’on apprécie dans ces musiques, qui seraient plus difficile avec une partition de musique classique lourde de richesses.

D’autres temps forts dans la programmation?
Le récital de piano (qui est le seul récital du festival, car on fait attention à ne pas avoir deux fois la même disposition). Vyacheslav Gryaznov est un pianiste comme je les aime: il porte en lui une grande tradition, il a fait le Conservatoire de Moscou et l’Université de Yale à New-York, et sa première partie sera une sonate de Beethoven que tous les pianistes connaissent par cœur. Dans la deuxième partie, il jouera ses transcriptions de Tchaïkovski, Rachmaninov ou Glinka, dont certaines totalisent plusieurs millions de vue sur YouTube. Ce n’est pas de la vulgarisation – car ceux que ça attire s’arrêteraient souvent à ça – mais des arrangements virtuoses de morceaux moins connus du grand public.

L’une des fiertés de cette édition est aussi la présence de Martin Engstroem en tant que Président d’honneur. On nous compare souvent avec un peu d’ironie au Verbier Festival en sachant que nos tailles sont bien différentes, c’est donc touchant d’avoir une petite tape sur l’épaule de la part de son directeur!

Festival Puplinge Classique
12 concerts, du 18 juillet au 22 août 2020
Église de Puplinge, GE
www.puplinge-classique.ch

 

CONCOURS!

1 x 2 billets pour le concert Baroque and pop le samedi 23 juillet à 20h

1 x 2 billets pour le concert Beethoven II, Jeunesse et postérité, le jeudi 13 août à 20h

1 x 2 billets pour le récital Piano russe, le jeudi 20 août à 20h

Écrivez-nous un mail à info@l-agenda.online en précisant quelles places vous souhaitez gagner


 

La musique sacrée baroque s’offre une nouvelle jeunesse

Tout nouveau-né dans le milieu de la musique classique, l’ensemble vocal Thamyris donnait son premier concert intitulé Das ist meine Freude, samedi 18 janvier à Genève.

Texte: Léa Frischknecht

Il faisait froid ce samedi 18 janvier à 20h dans l’église genevoise Saint-Antoine de Padoue. Très froid. Mais si le public a gardé manteaux et écharpes, son cœur s’est réchauffé dès les premières notes de l’ensemble vocal Thamyris. Au programme ce soir-là, rien de ce qu’on qualifie habituellement de « tendance »: les maitres allemands de la musique sacrée baroque. On imagine facilement le concert donné par des retraités passionnés par la musique classique. Et pourtant…

L’ensemble Thamyris est composé de douze chanteurs et chanteuses âgé·e·s de 17 à 33 ans. Après plusieurs années à chanter ensemble dans différents chœurs et compagnies, ils ont décidé d’assembler leurs voix pour apporter fraicheur et dynamisme à un style de musique souvent considéré – à tort – comme poussiéreux et dépassé. Pour ce faire, le chœur a pour ambition de proposer, plusieurs fois par année, des concerts gratuits ou à petit prix. Les programmes seront variés, allant de la musique sacrée à l’opéra en passant par le répertoire baroque ou romantique.

Overbooké·e·s
La plupart de ces jeunes musicien·ne·s jonglent entre des études ou un emploi et une carrière musicale. C’est le cas d’Alice Businaro. Du haut de ses 21 ans, la cheffe de chœur combine un diplôme préprofessionnel en piano et chant lyrique ainsi qu’un Bachelor en Lettres. Par-dessus tout cela, elle prépare également les concours d’entrée de plusieurs hautes écoles prestigieuses de musique. Un agenda chargé donc puisqu’au-delà de la musique en elle-même, la gestion d’un chœur demande énormément de temps et d’énergie. « Il faut choisir le programme, trouver les partitions, trouver des lieux de concerts ainsi que des mécènes pour rentrer dans nos frais. Ensuite, il faut encore organiser le planning des répétitions, s’occuper de la communication, gérer la comptabilité ainsi que les relations avec tous nos partenaires ». Si Alice peut compter sur l’aide des autres membres du chœur pour l’aspect administratif, elle regrette que celui-ci soit si important: « C’est des fois un peu frustrant parce que ça prend du temps sur la musique. Mais il faut passer par là et le résultat en vaut vraiment la peine ».

Un pari réussi

Le défi était de taille pour une première. Il faut dire que la musique sacrée baroque, allemande qui plus est, peut sembler de prime abord réservée aux plus initié·e·s. De plus, en s’attaquant à des morceaux techniques de Bach ou Haendel, le chœur prenait un réel risque. Mais la douzaine de chanteurs et chanteuses, accompagnée à l’orgue, au violon et à la flûte à bec a su captiver leur public.

D’abord par sa formule: en alternant pièces pour chœur, solos, duos et trios, l’ensemble Thamyris nous dispense d’une monotonie qui mènerait à la lassitude. Mais le plus bluffant, c’est bel et bien le professionnalisme de ces artistes en herbe. Chacune des pièces présentées confirme la qualité et le travail acharné des choristes de Thamyris. On pourrait regretter que, pour des raisons d’acoustique, presque l’entièreté du concert soit donnée derrière le public, dans le chœur de l’église. Mais, transporté par la beauté des morceaux interprétés, le public se souvient qu’il est surtout auditeur. Et découvre avec plaisir les visages des douze interprètes pour le morceau final qui a donné son nom au spectacle: le motet de Johann Ludwig Bach, Das ist meine Freude.

Grâce au travail de l’ensemble Thamyris, le public peut (re)découvrir un répertoire varié et interprété avec qualité et la scène musicale genevoise, se réjouir de la naissance de ce chœur jeune et dynamique. Quant aux choristes, cette initiative leur permet de se produire dans des conditions presque professionnelles et de partager avec le public une passion contagieuse.

Ensemble Thamyris
Prochaine date le 26 janvier à 19h,

Temple des Eaux-Vives, Genève

www.facebook.com/ensemblethamyris/

Et La Callas revient à la vie

Hier soir, le Rosey Concert Hall proposait à son public une expérience musicale un peu particulière. Grâce aux prouesses technologiques de la société BASE Hologram, les spectateur·trice·s ont en effet pu assister à la renaissance virtuelle de la magnifique Maria Callas qui, le temps d’un concert, a repris vie plus de 40 ans après sa mort. Accompagnée par l’Orchestre de Chambre de Genève et la génialissime cheffe d’orchestre Eímar Noone, la cantatrice a ainsi entonné certains de ses plus grands airs d’opéras.

Texte: Mélissa Quinodoz

Photo: Kiré Ivanov – Slika Photography

Les curieux·ses étaient nombreux·ses à se presser à Rolle mercredi soir pour assister à ce concert atypique proposé par le Rosey Concert Hall. Que ce soit par nostalgie ou bien par simple intérêt technologique tout le monde semblait impatient de voir resurgir La Callas sur scène. Or, dès les premières minutes du concert, l’auditoire semble avoir été conquis par cette réapparition holographique. Là, devant des yeux émerveillés la Divine se déplace, interagît avec l’orchestre et chante comme elle l’aurait fait de son vivant. Un spectacle unique rendu possible par le travail remarquable de la société BASE Hologram. Pendant des semaines cette dernière a travaillé avec une comédienne équipée de capteurs qui était chargée de reproduire les postures et les attitudes de la chanteuse. Par dessus, ont ensuite été superposées des images colorisées et remastérisées de la diva pour un rendu final plus vrai que nature. Pendant près de 2h, le public a ainsi pu écouter des airs mythiques de Rossini, Verdi ou encore Bizet. Une Callas virtuelle donc, pour une émotion quant à elle bien réelle!

Face à la diva holographique, c’est l’incroyable Eímar Noone qui dirigeait l’Orchestre de Chambre de Genève. Un choix qu’on ne peut que saluer étant donné le talent de la jeune femme et sa personnalité plus qu’attachante. Connue comme l’un des grands noms de la musique de jeu vidéo, Eímar Noone semblait être l’évidence même pour accompagner un projet tel que celui-ci. Sur scène, on a presque l’impression qu’une complicité se noue entre la chanteuse et la cheffe d’orchestre qui applaudit Maria Callas, la salue et finit même par lui offrir une rose. On saluera d’ailleurs la rigueur épatante avec laquelle Eímar Noone dirige ce concert puisque le fonctionnement même de l’hologramme exige de respecter un timing extrêmement strict pour que l’illusion soit parfaite. C’est cette justesse qui a fait de ce duo entre l’hologramme et l’humaine, entre la brune et la blonde, un moment musical réussi.

Cette soirée au Rosey Concert Hall aurait pu en définitive être parfaite. On regrettera cependant certains comportements dans la salle qui sont venus polluer toute la durée de la représentation. Prises de photos, de vidéos, flashs agressifs et des spectateur·trice·s qui apparemment ne savent pas se taire sont ainsi venus perturber le retour sur scène de Maria Callas. On espère qu’à l’avenir le Rosey Concert Hall saura se montrer plus ferme contre ce genre d’attitudes qui sont non seulement irrespectueuses pour les musicien·ne·s présent·e·s mais également désagréables pour le reste de l’auditoire. Malgré tout, cette expérience restera une agréable découverte qui s’est même révélée plus émouvante qu’on aurait pu le présager. Si certaines personnes pourraient trouver la démarche un peu glauque, qu’elles se rassurent puisque le concert, même s’il nous ramène pour un temps la célèbre diva, n’a rien d’une séance de spiritisme et la frontière entre réel et irréel reste bien visible même si, par moment, on aimerait la voir complètement disparaître.

Photo: Adrien Quinodoz

www.roseyconcerthall.ch

Quand le Perroquet prend la plume

C’est une charmante fantaisie qui nous a été servie mardi soir au Théâtre Le Crève-Cœur, où le baryton Guillaume Paire s’est emparé de la scène pour livrer non pas un récital classique, ni un numéro de stand-up, mais… quelque chose entre les deux. Un spectacle jovial à l’hybridité assumée, dont on ressort le cœur léger.

Texte: Athéna Dubois-Pèlerin

Le spectacle commence de manière on ne peut plus conventionnelle. Le violoncelliste et le pianiste jouent les premières notes d’un aria bien connu de Mozart, l’air de Papageno, tiré de La Flûte enchantée. Le baryton fait une entrée élégante, commence à chanter et… s’arrête net. Cette fois, ça suffit. Le personnage se révolte, Papageno fait un burn-out.

 

 

Commence alors un soliloque coloré, dans lequel le malheureux oiseleur de Mozart laisse tomber son script habituel pour dévoiler à l’assemblée ses états d’âme, sur le mode apparent de l’improvisation. 228 ans qu’il chante les mêmes airs, récite les mêmes phrases et fréquente les mêmes personnages! Tamino est insipide, la Reine de la Nuit insupportablement vaniteuse et même sa dulcinée Papagena ne l’enthousiasme plus… Papageno se prend à rêver d’une autre vie, pourquoi pas une vie faite de conquêtes en tous genres, comme celle que mènent ses « demi-frères » mozartiens Dom Juan et le Comte Almaviva, dont il prend les traits le temps d’un facétieux aria, avant de poursuivre ses méditations et ses métamorphoses.

En réinventant le sympathique personnage de Papageno, qu’il connaît bien pour l’avoir très souvent interprété sur scène, Guillaume Paire offre un divertissement haut en couleurs, décomplexé et résolument drôle. Soutenue par Florent Chevallier au violoncelle et Adrien Polycarpe au piano, la voix chaude et bien timbrée du baryton s’adapte aussi bien aux morceaux chantés dont il ponctue son spectacle (des airs d’opéra, oui, mais pas seulement!) qu’au discours parlé qu’il délivre avec une percutante spontanéité.

Songeur et enjoué, l’artiste use de l’humour pour proposer une réflexion sur les rapports entre art lyrique et société. Il n’hésite pas à pointer du doigt le manque d’intérêt dont peut souffrir l’univers de l’opéra, ironise sur les dérives idéologiques qui viennent contaminer la scène artistique, et ne résiste pas au plaisir d’aller taquiner la presse culturelle en exposant certains de ses travers.

Si le ton est parfois narquois, il reste toujours tendre, et si le spectacle peut sembler par moments un peu décousu, il retombe avec légèreté sur ses pattes grâce à Papageno, que l’on retrouve toujours sous les nombreux masques qu’il s’amuse à porter. On se laisse toucher par la solitude du personnage, qui dit son désir tout humain d’échapper à sa condition, son rejet du figé et son goût de la métamorphose, du multiple, de l’insaisissable. N’est-ce pas là la profession de foi de l’acteur, cet être polymorphe par excellence, qu’énonce Guillaume Paire? Davantage encore que du perroquet, ce dernier tient véritablement du caméléon, au point que l’on rit aux éclats en entendant ce chanteur, comédien, pianiste, auteur et metteur en scène se lamenter qu’il « aurait aimé être un artiste ».

 

Le Blues du Perroquet
Du 19 novembre au 15 décembre
Théâtre Le Crève-Cœur
 www.lecrevecoeur.ch

La fluidité d’expression

La Société de Musique La Chaux-de-Fonds invite la mezzo-soprano Vivica Genaux, le contreténor Laurence Zazzo et la Lautten Compagney Berlin pour une soirée baroque unique le 1er décembre à 17h, sous la baguette de Wolfgang Katschne.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

Lauten Companey Berlin, Vivica Genaux et Lauwrence Zazzo. Photo: Marcus Lieberenz

Le concert, intitulé Gender Stories, reprend des airs et duos d’opera seria enregistrés sur un album éponyme paru au printemps 2019. Genre peu représenté sur scène pour cause de longs récitatifs et d’intrigues compliquées, l’opera seria est ici mise en valeur à travers une sélection d’airs des grands Haendel, Vivaldi et Hasse comme des plus confidentiels Galuppi, Lampugnani, Porpora, Wagenseil et Traetta.

Difficile parfois de reconnaitre qui, de la mezzo-soprano ou du contreténor, chante quelle partition. Et c’est bien l’une des idées derrière ce programme dans lequel les solistes chantent tantôt les rôles de femmes écrits pour voix d’hommes ou vice-versa.

L’Agenda a eu l’occasion de s’entretenir hier au téléphone avec Vivica Genaux, dont la voix, même à travers le combiné, transmet avec chaleur sa sympathie et l’amour de son art.

Quels ont été pour vous les moments marquants du concert Gender Stories lors de la première à Dortmund, en mai dernier?
Vivica Genaux: L’air Se Bramate de Haendel. J’avais chanté cet opéra mais dans un autre rôle, celui d’Arsamene. C’était la première fois que je chantais l’air de Serse en concert et j’ai adoré ça. Il est très dynamique, avec beaucoup de changements de tempo. Également l’air Risponderti vorrei d’Achille in Sciro, très typique du style de Hasse, qui est mon compositeur préféré. C’était René Jacobs (ndlr, chef d’orchestre avec qui elle enregistre en 2002 l’album Arias for Farinelli, notamment) qui m’a fait connaitre la musique de Hasse il y a vingt ans, et depuis il est resté le compositeur le plus proche à mon cœur.

Comment appréhendez-vous ce thème de fluidité des genres dans la musique, autour duquel est construit votre album et le concert Gender Stories?
Vivica Genaux: Cela fait des années que je fais plus de concerts que d’opéras. Lors d’un concert ou je chantais Gelido in ogni vena de Vivaldi, je me souviens que j’avais demandé à Fabio Biondi si ça le gênais que je le chante en femme. Dans l’opéra il est chanté par Farnace, mais je me sentais drôle de jouer un homme avec une robe de bal très féminine. Et il m’a dit « non pas du tout, fais comme tu as envie! ». C’est là que j’ai expérimenté pour la première fois de chanter un air écrit pour un homme – pour un castrat – avec les réactions et actions théâtrales d’une femme, qui sont toujours un peu différentes. C’est intéressant de penser qu’un air, dans le cas de Gelido in ogni vena par exemple, peut être chanté à n’importe quelle époque car ça a à faire avec l’émotion humaine, mais il change beaucoup avec la masculinité ou la féminité.
Pour moi, dans le baroque, la façon la plus intéressante de jouer est l’androgynie. Je joue beaucoup avec ça dans les concerts; pour un même air, selon les jours je me laisse sentir si j’ai envie d’explorer le côté masculin ou féminin de l’air, des mots et de la situation. Ça peut dépendre des vêtements, qui sont souvent androgyne, talons et pantalons. Je sens la différence si je suis en pantalon et en gilet ou en robe longue avec une coiffure sophistiquée.
J’ai toujours fait mes recherches pour connaître l’histoire et l’origine d’un air, dans quel contexte et pour qui il a été écrit, mais depuis ce moment avec Fabio, je me laisse beaucoup plus de liberté dans l’exécution. Pour devenir plus élastique dans ma présentation, pour avoir plus de possibilité d’entrer dans l’air et de m’exprimer sans être complètement dans le rôle du personnage.

Pour les airs du programme de Gender Stories, c’est différent, j’essaie surtout de me mettre dans le rôle. Ce n’est pas vraiment comme un concert que je crée avec d’autres orchestres où je suis libre d’être moi-même. Nous racontons l’histoire des femmes qui chantaient les rôles des hommes et des hommes, castrats ou contreténors, qui chantaient les rôles des femmes. C’est compliqué car il y a aussi des airs où je chante le rôle féminin, et je ne peux pas me changer entre les numéros! Ça passe par les mouvements du corps, la façon de bouger les épaules et les mains change un peu, et l’expression de la voix.

Photograph © 2018 by RibaltaLuce Studio

Comment cela se met-il en place avec votre partenaire Laurence Zazzo?
Vivica Genaux: On a beaucoup parlé pour se mettre d’accord, s’arranger pour chanter plus ou moins fort, de manière plus décidée.
En 27 ans que je fais cette carrière, j’ai chanté plus de 60 rôles en travesti, car les mezzo-sopranos ont souvent pris les rôles de castrats. Au 17e siècle cela se faisait beaucoup pour les hommes de chanter des rôles de femmes, mais aujourd’hui ça n’arrive pas souvent et ce n’est pas encore complètement accepté à l’opéra. C’est difficile de trouver des contreténors avec la voix assez aiguë pour beaucoup de rôles de femmes. Souvent aussi, le corps du castrat, surtout jeune, était très féminin. Ce n’est pas le cas de Laurence, il n’a pas un corps très féminin! (rire) Mais par sa voix et ses expressions vocales, il a la possibilité d’exprimer sa part de féminité.

Qu’avez-vous hâte d’expérimenter à nouveau sur scène dans ce concert à La Chaux-de-Fonds?
Vivica Genaux:
Chaque première fois que l’on fait un concert, on ne sait pas à quoi s’attendre. On connait bien les morceaux mais l’énergie entre toi et le public n’est pas encore définie. Je me réjouis car maintenant je connais mieux la dynamique du programme. J’aime toujours m’amuser quand je chante, et ça devient plus facile quand on a déjà fait le programme avant. On gagne aussi en confiance dans notre rapport avec l’orchestre. Il y a des airs qui ne font pas partie du répertoire habituel et je les chante seulement avec le Lauten Companey, et certains duos étaient totalement nouveaux pour moi.

Est-ce que le fait d’élargir toujours votre répertoire est quelque chose qui vous plaît?
Vivica Genaux:
Ça fait partie de ma vie, et heureusement! J’ai commencé quand j’avais 24 ans en chantant Rossini. Après trois ans, on a commencé à me demander ce que je pouvais faire de différent. J’ai toujours dit « Je ne sais pas! Rossini va bien pour ma voix mais je ne connais rien d’autre ». Alors quelqu’un m’a conseillé de chanter Hasse, et quand j’ai eu cette possibilité je suis tombée amoureuse du son de l’orchestre baroque avec instruments originaux. Depuis là je n’ai jamais rien choisi, il y a toujours quelqu’un qui m’a conseillé ce qui était bien pour moi. Je ne connaissais ni les compositeurs, ni les airs, rien! J’écoutais, je chantais et j’étais toujours contente. J’ai tellement appris comme ça! Si j’avais dû dire ce que je voulais faire, j’aurais été beaucoup plus limitée.

Dans le répertoire de belcanto, Bellini, Donizetti – avec Rossini, on peut faire un peu de variations – il faut faire exactement ce qui est écrit sur la partition, et ça ne me va pas! (rire). Le baroque est plus comme le jazz: les ornements du da capo doivent exprimer ce que tu fais de mieux. Si tu aimes les trilles, les roulades, tu fais ce que tu veux, il faut trouver quelque chose dans l’air, la musique, le texte ou le rôle, où tu peux t’exprimer. On sort avec un air qui est fait sur mesure pour sa voix.

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Le dimanche 1er décembre à 17h

Société de Musique La Chaux-de-Fonds
Salle de Musique de la Chaux-de-Fonds

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