Un décembre chinois

Après la Russie, l’Iran et la Lettonie, les petits amateurs de salles obscures sont invités à découvrir les secrets de la Chine. Cinq court-métrages venus de l’empire du milieu se déclinent sous la programmation « Monts et merveilles de Chine ». Ces fils d’animation, issus des prestigieux Studios d’Art de Shanghai, puisent aux racines de la culture chinoise. Par le fond, en ramenant à la mémoire collective des légendes des dynasties ancestrales, et par la forme avec des dessins proche de l’art de la calligraphie et de la peinture traditionnelle.

Ces 5 fils seront visibles à Meyrin, Thonex et Onex, ainsi qu’au Grütli, pendant tout le mois de décembre. Plus d’informations  sur http://blackmovie.ch/interedition/

Et pour le plaisir des yeux:

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Les Lois du marché: derniers jours!

Le théâtre de marionnettes est un espace qui se prête bien à la description de la 09__Les_Lois_du_marché._Photo_de_répétition_ldd_Cédric_Vincensini.minisociété actuelle: les ficelles qui guident les personnages illustrent et dramatisent parfaitement l’étouffement des pensées et des volontés. Les relations pouvoir et de manipulation, c’est précisément ce qui se joue dans Les lois du marché, un spectacle inspiré de l’opéra-bouffe qui se joue encore jusqu’au 24 novembre au Théâtre des Marionnettes de Genève.

La petite ville d’Happystadt, située en Germanie franco-saxonne, est en deuil: le patron de l’usine de jouets s’est pendu et l’usine va fermer, condamnant l’économie de la ville à l’effondrement. Le maire et ses adjoints sont consternés: ils ne passeront pas les prochaines élections. Les ouvriers sont désespérés: ils remettront à plus tard leur rêve de grande maison avec cuisine équipée. Que faire pour sauver Happystadt?

Pour alléger le propos ou forcer le cynisme, la mise en scène de Guy Jutard est dynamique, drôle, ingénieuse: le carrousel central, qui tourne pour changer de scène, illustre également la spirale dans laquelle sont pris les personnages. Les dialogues sont entrecoupés de chansons qui s’inscrivent très bien dans l’ensemble. La musique est signée Hélène Zambelli, et les musiciens jouent en live sur la scène.

La crise est au cœur de cette fable politico-sociale. Travailleurs, entrepreneurs, politiques, journalistes: chacun a son mot à dire, mais comment savoir à quel point les uns influencent les autres? Et que se passe-t-il quand les enjeux personnels se mélangent à l’intérêt général? Toutes ces questions, l’auteur Olivier Chiacchiari les évoque et les dénonce, parfois à la limite de la caricature. Mais ses personnages, s’ils représentent des classes très caractéristiques, restent néanmoins nuancés, entre égoïsme et naïveté. Le jugement appartient au public.

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Texte: Marie-Sophie Péclard – Photos: Cédric Vincensini

MURZO à la galerie DUO à Sion

« Ma création favorite est ma prochaine création, celle qui n’existe que dans ma tête pour le moment. C’est toujours celle-là ma favorite. »

Steff

Photo: MURZO, octobre 2013

« Je me suis dit que j’aimerais bien faire quelque chose chez moi »

Après une première exposition dans son école d’art à Paris et une deuxième au festival « 10 Days in Dublin », c’est le Valais -la galerie DUO à Sion plus précisément- que MURZO choisit pour présenter sa prochaine collection intitulée « Kicks on Wood » (comprenez « baskets sur bois »). Avant de s’installer à Toronto, cette artiste de 26 ans a beaucoup voyagé; à 19 ans, elle quitte la maison familiale pour vivre à Dublin, Paris, Vancouver afin d’étudier l’animation 2D et la communication visuelle. Ce chemin, ce métier qu’elle considère comme un privilège semble s’être naturellement imposé à elle: « Je crois que c’est cette carrière qui m’a choisie. J’ai essayé de faire d’autres choses, mais je n’ai jamais tenu très longtemps. Je fais exactement ce que je suis censée faire. » Grâce au précieux soutien de sa famille, elle parvient à « plus ou moins » vivre de son art. Pourtant, à l’heure où l’art même est produit de consommation, alors que nous sommes constamment bombardés d’images sur lesquelles nous ne nous arrêtons pas plus de quelques secondes, MURZO reste consciente qu’« il est difficile de capter l’attention des gens »; elle même avoue que « dans [s]on appartement, tous les murs sont blancs d’ailleurs. Je ne trouve jamais rien que j’aime assez longtemps pour l’accrocher […] Un client a récemment pleuré tellement il a aimé le dessin que je lui ai fait. J’adore voir ça, parce que je ne pourrais jamais m’arrêter sur un tableau comme ça.»

« J’aime chaque étape, sauf celle où je commence à détester ce que j’ai fait. »

Entre le dessin et l’artiste, une histoire d’amour fou et de haine donc. Ses sujets préférés? Les pieds, les mains, le visage, l’être humain en somme. Ses modèles favoris? Son entourage. Quant à son inspiration, elle ne la cherche pas vraiment: « Une idée me tombe dessus et j’y pense jusqu’à l’obsession, jusqu’à ce qu’elle soit sur le papier.» S’en suivent dès lors diverses étapes passant par le choix des images et leur traitement, de la technique (crayon graphite, fusain, stylo) et de la bande son qui accompagne son projet. Celui-ci se transforme tour à tour en sujet de réjouissance et de peur, d’enthousiasme et de doute, d’amour et de désamour: « Ce dessin devient la chose la plus importante au  monde. Il prend forme. Je l’accroche au mur. Je vois plein de défauts. Je ne l’aime plus. Je le range. » Si elle admet qu’être dessinatrice lui permet de jouir d’une certaine liberté et de se sentir accomplie, elle n’adopte cependant pas une attitude légère envers sa profession. Sa méthode de travail, MURZO l’a élaborée au fil des ans. Plus jeune, elle ne dessinait que dans les moments de tristesse et de solitude, puis elle a appris à transformer ces épisodes de création éparses en véritable processus de création: « Je le fais du lundi au vendredi, 6 à 8 heures par jour, comme un travail en entreprise. Je dois forcer une routine. Si je ne prends pas mon travail au sérieux, personne ne le fera.»

« Je ne pense pas vraiment à l’avenir lointain. Mes expos me suivront. »

 En ce qui concerne « Kicks on Wood », MURZO explique qu’elle a voulu illustrer diverses émotions grâce au mouvement des pieds. Pour ce faire, elle a choisi une basket de type Converse, présente dans la culture urbaine des générations passées et futures, symbole de rébellion. Elle nous présente donc dix illustrations digitales imprimées sur bois dans divers formats qui peuvent embrasser une palette d’émotions diverses et variées selon le regard du spectateur. Cette liberté accordée à l’interprétation est très importante pour elle car elle dit ne pas être réceptive à l’art qu’elle ne comprend pas. Pour elle, « la limite entre l’art et le n’importe quoi n’est pas claire. C’est arrogant de la part de l’artiste de montrer des choses que personne ne capte, comme s’il était intellectuellement supérieur. Sauf si c’est une expérience sociologique. Là ça devient drôle.» Si certains tableaux présentent des concepts plus subtiles comme la persévérance ou l’espoir, d’autres font appel à des émotions plus concrètes comme la joie ou le bonheur. Il a été très intéressant de s’attarder sur un tableau et de tenter de deviner ce que l’artiste a cherché à démontrer, mais aussi parfois de simplement se laisser envahir par le sentiment que suggère pour nous tel ou tel tableau au premier abord, sans forcément l’intellectualiser. Quant à sa prochaine exposition, elle précise qu’elle travaille présentement sur une collection de portraits hyperréalistes et surdimensionnés au fusain.

En attendant, une seule adresse pour consulter certaines de ses œuvres: http://cargocollective.com/murzo.

Texte: Kelly Lambiel

Egypt comes to Palexpo

“Tutankhamun: His tomb and his treasures” is coming to French-speaking Switzerland for the very first time. This must-see exhibition is now showing in Geneva’s Palexpo Halle 7 and runs until January 2014. Transported by eighteen lorries, taking two weeks to set up, and covering three thousand five hundred square metres of space, this extensive show presents the burial treasure in its original layout and is the only exhibition of its kind.

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The fate of the pharaoh Tutankhamun was inexorably linked with that of Howard Carter. Had it not been for the stubbornness and conviction of this British archaeologist, the tomb would have remained undiscovered, and Tutankhamun condemned to oblivion. But Carter, who had dug up several objects bearing the name of Tutankhamun in the Valley of Kings, was convinced that a burial site lay nearby. He persuaded Lord Carnarvon, an archaeologist and excavation organiser, to finance one last search. On the 4th November 1922, Carter finally discovered a door decorated with the seal of the royal necropolis.

The designers of the exhibition wanted to recreate this moment of discovery and « let the visitor become an explorer » (Rainer Verbizh, the show’s architect and stage designer). The exhibition begins with two films, one devoted to Tutankhamun and his family and the other to Howard Carter, after which we are led into the antechamber, methodically reproduced to scale, filled with replica artefacts – statues, vases, chests, chariot parts – all of extraordinary beauty and craftsmanship. And this is only the beginning of the virtual adventure, throughout which Egypt’s cultural heritage is revealed in each and every object, from ornate chess sets and a luxurious ceremonial chariot through to Tutankhamun’s magnificent gold burial mask.

At two metres and seventy-five centimetres high and five metres long, the gilded wood outer shrine that contains the sarcophagus is the largest item from the tomb of the young pharaoh who died at the tender age of 18. It is a monumental work of art, of exceptional detail. This lifesize reproduction of Tutankhamun’s tomb and all its treasures is the result of five years of work by a team of Eqyptian craftsmen who have skilfully crafted exact replicas of each element of the original tomb. For the exhibition designers, Wulf Kohl and Paul Heinen, who first conceived the idea for the show, it is the incredibly successful realisation of a dream. One of the largest travelling exhibitions ever created, it has already been seen by almost five million visitors in nineteen cities across the world since it was first presented to the public in Zurich in 2008.

Tutankhamun does also present questions about authenticity – this is an exhibition made up entirely of modern-day replicas of ancient artefacts. Rainer Verbizh states that that the authenticity lies in the extensive research carried out, and which accompanies the main exhibits, including analysis of archaeological sources, photographs and written documents. “It was crucial for the spectator to experience the exhibition within the context of the era. As long as the scientific work is well carried out, there will be more and more exhibitions using replicas. Nowadays, with transportation jeopardising the safety of fragile objects, the difficulties of conservation and the overall cost, showcasing original artefacts is becoming inconceivable.”

Text: Marie-Sophie Péclard Translation: Tanya Mayne

Palexpo rend hommage à l’Egypte

C’est un événement en Suisse romande: pour la première fois, l’exposition « Toutankhamon: son tombeau et ses trésors » est présentée à Genève, dans la halle 7 de Palexpo,  jusqu’au 12 janvier 2013. Dix-huit camions, deux semaines de montage et trois mille cinq cent mètres carrés d’espace pour une exposition unique en son genre.

TOU1Le destin de Toutankhamon est lié à celui d’Howard Carter. Sans l’entêtement et la conviction de l’archéologue, le tombeau serait resté inconnu. Et Toutankhamon condamné à l’oubli. Mais Carter, qui a déterré des objets frappés au nom de Toutankhamon dans la Vallée des Rois, est persuadé que la sépulture est à proximité. Il persuade Lord Carnarvon, archéologue et organisateur des fouilles, de mener une dernière campagne. Le 4 novembre 1922, il découvre enfin la porte ornée du sceau de la nécropole royale.

Les concepteurs de l’exposition ont voulu recréer le moment de la découverte, « mettre le spectateur en position d’explorateur » (Rainer Verbizh, architecte et scénographe). Après deux films, l’un consacré à Toutankhamon et sa famille et l’autre à Carter, le spectateur est conduit devant l’antichambre reproduite à l’échelle, où il trouve une panoplie d’offrandes – statues, vases, coffrets, éléments de chars – à la beauté et la finesse éclatantes. Ce n’est que le début de l’aventure, au cours de laquelle l’héritage culturel de l’Egypte se révèle dans chaque objet, du jeu d’échec au masque de Toutankhamon en passant par le somptueux char d’apparat.

Deux mètres septante-cinq de haut, cinq mètres de long: la chapelle extérieure en cèdre doré, qui contenait le sarcophage est la pièce la plus volumineuse de tout le tombeau du pharaon mort à 18 ans. Une œuvre monumentale, somptueuse de finesse. Cette reconstitution grandeur nature du tombeau de Toutankhamon et des richesses qu’il contenait est le résultat de cinq années de travail par une équipe d’artisans égyptiens pour reproduire les différents éléments du tombeau. C’est également le pari fou de Wulf Kohl et de Paul Heinen, concepteurs de l’exposition. Un rêve qui a déjà séduit presque cinq millions de spectateurs dans dix-neuf villes à travers le monde, depuis sa création à Zurich en 2008.

Toutankhamon pose également la question de la légitimité d’une exposition constituée de reproductions modernes d’œuvres anciennes. Pour Rainer Verbizh, cette légitimité s’est construite sur les recherches scientifiques ont accompagné la conception de cette exposition: analyse des sources archéologiques, travail sur les photos, les documents écrits. « Il était indispensable que le spectateur puisse retrouver le contexte de l’époque. Si le travail scientifique est bien fait, il y aura de plus en plus d’expositions avec des répliques. Aujourd’hui, avec les dangers des transports, la difficulté de conservation et le coût, il deviendra inimaginable de transporter des œuvres originales. »

Texte: Marie-Sophie Péclard Photo: A.-M. von Sarosdy

« Les liaisons dangereuses » : cruauté et séduction au théâtre de l’Alchimic

Liaisons Valmont Merteuil

Mercredi soir, la salle de l’Alchimic était bondée. Une nouvelle preuve que les amours scandaleuses et les jeux dépravés de la Marquise de Merteuil et du Vicomte de Valmont séduisent toujours, et sont plus que jamais d’actualité.

Le roman de Choderlos de Laclos, déjà moderne au dix-huitième siècle par le progressisme de ses idées, a subi un heureux dépoussiérage dans la mise en scène d’Elidan Arzoni. Cette adaptation de  Christopher Hampton, traduite de l’anglais par Fanette Barraya, avait toujours été jouée en costume d’époque. Ici, la sobriété est de mise : un décor minimum, avec des murs noirs et rouges.  « J’ai voulu toucher  le public en ramenant cette histoire à notre époque. Laclos est peut-être du 18ème siècle, mais ses thèmes sont universels: la méchanceté et la cruauté, dont le seul but est de valoriser l’égo », confie le metteur en scène. Il n’a pas hésité à intégrer des objets actuels, comme les smartphones qui se substituent parfois aux fameuses lettres. Les moyens évoluent, la manipulation reste.

Les hommes sont en costumes, les femmes en tailleurs ou robes de soirée, tout en noir.  Seule Madame de Merteuil transcende les genres en adoptant un pantalon sous sa veste blazer, illustrant la duplicité morale et sexuelle de la mystérieuse marquise. Elle est admirablement interprétée par Sybille Blanc qui en maîtrise toutes les finesses.  Son jeu, de la femme-enfant à la maîtresse implacable, en passant par la confidente manipulatrice, sonne toujours juste. Même complexité chez son double masculin : le Valmont d’Elidan Arzoni  est aussi cruel que délicat, machiavélique que manipulé, fort que faible.  Il se dégage une vérité profondément humaine, loin de tout archétype. Cécile de Volanges échappe elle aussi au cliché de l’amoureuse naïve et stupide : l’actrice Lara Ianetta se révèle à la fois touchante et ingénue. Madame de Volanges et Madame de Rosemonde, rôles secondaires mais essentiels, sont très bien servies par les partitions de Nicole Bachmann et Maria Mettral. Les interprétations de la Présidente de Tourvel et Danceny convainquent plus difficilement, manquant de nuances. L’explication se trouve peut-être d’avantage dans une critique globale de la pièce que dans le talent des interprètes, qui construisent à merveille certaines facettes du rôle : Camille Bouzaglo est parfaite quand la Présidente tente de lutter contre son inévitable désir, et Blaise Granget est tout simplement bluffant lors de son duel avec Valmont. Mais résumer  175 lettres en 1h40 demande certains sacrifices, et l’enchaînement des scènes ne permet pas toujours de suivre l’évolution des personnages. Inévitablement, ce sont les caractères les plus effacés qui en souffrent le plus.

Un bien petit dommage pour une production qui reste excellente à tous les niveaux. Nettoyée des coquetteries  du dix­- huitième siècle, la langue de Laclos paraît dans toute sa justesse et son efficacité. Le parti pris d’Elidan Arzoni d’en accentuer la dimension comique rend à ses destinées brisées tout le cynisme des luttes de pouvoir et de ceux qui en use comme d’une arme. Chez Laclos, la condition essentielle du plaisir est dans l’anéantissement de l’autre. Sur scène, la faiblesse se traduit par la mise à nu. Provocatrices, comme a pu l’être le roman, ces scènes ajoutent une part de sensualité ou de gravité toujours justifiée. La fameuse scène dans laquelle  Valmont écrit à la Présidente de Tourvel depuis le lit de sa maîtresse (magnifique Claire Michel de Haas), s’en servant comme d’un support, est tout simplement savoureuse.

Une pièce à la fois drôle et provocante : c’est un très beau moment de théâtre que nous offre le théâtre Alchimic, encore jusqu’au 24 novembre. Précipitez-vous !

Informations et réservations : www.alchimic.ch, 022 301 68 38.

Liaisons Cécile   Volanges Rosemonde Valmont Tourvel

Texte: Marie-Sophie Péclard   Photos: Marc Vanappelghem