Festival Archipel – Musiques d’aujourd’hui, Genève – Maudite soit la guerre

La guerre. L’homme. La machine. Pour la vingt-septième édition du Festival Archipel, l’homme et la machine sont à l’honneur. Dans une démarche historique et prospective, les activités proposées tentent de parcourir les soixante dernières années de recherche artistique touchant à l’intelligence artificielle.

Texte: Sumiko Chablaix

C’est dans ce cadre que s’est inscrit la projection de « Maudite soit la guerre », premier film d’Alfred Machin. Réalisé à la veille de la Première Guerre mondiale, le film est sorti au cinéma en juin 1914. Production pacifiste muette colorée à la main, elle illustre le premier conflit où la mécanisation des armes a eu raison des hommes. À l’écran ? Des acteurs tels que Suzanne Berni, Albert Hendrickx, Fernand Crommelynck, Nadia D’Angely, Zizi Festerat, Gilberte Legrand et Willy Maury.

Le chef d’orchestre, debout dos au public, lève son bras droit: « Cinématek » s’affiche à l’écran. La projection commence. Pendant plus d’une heure, les spectateurs sont transportés dans les méandres d’un amour impossible. Accompagnant la projection, la musique « A Film Music War Requiem » d’Olga Neuwirth. Composée pour neuf musiciens, interprétée par l’Ensemble 2e2m sous la direction de Pierre Roullier, elle donne du relief aux personnages et aux actions. Le synthétiseur appelle à la séduction et l’amour tandis que la trompette sonne la désillusion de la guerre: maudite soit-elle!

Petit retour sur le Festival Archipel

Prisme

Le Bâtiment industriel à conception unique au centre de Carouge a accueilli une fois de plus les spectacles de l’association Ensemble Vide. Lieu de résonances et de rencontres, cette performance mettait en lumière la création suisse: Céline Hänni, compositrice et performeuse, allie écriture et improvisation au rythme d’une quinzaine de caisse claires, fond sonore créé par Alexandre Babel. Une visite tant des œuvres classiques à l’image de la « Messe en Si mineur BWV 232″ ou l' »Ave Maria » de Giuseppe Verdi que des compositions plus contemporaines telles que « In Intimacy pulsation » de Philip Corner et « Opera with objects » de Alvin Lucier.

Back into Nothingness

Un texte. Une composition. Telle est l’essence de « Back into Nothingness », fruit de la collaboration entre la compositrice Núria Giménez-Comas et l’écrivaine Laure Gauthier. Ce monodrame scénique conte l’histoire de Kaspar Hauser, un enfant sauvage ayant perdu le langage. Son destin, tragique, nous a été livré au son de mélodies vocales, chorales et électriques.

Geek bagatelles

À l’occasion du concert du dimanche de la Ville de Genève, l’Orchestre de Chambre de Genève a interprété, sous la direction d’Arie van Beek, cette création musicale pour le moins originale. Écrite par le compositeur iconoclaste Bernard Cavanna, elle reprend l' »Hymne à la joie » de la 9e Symphonie de Beethoven. À l’aide de Smartphone et de la participation du public, cette mélodie a résonné au cœur même du Victoria Hall.

www.archipel.org

 

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Lech Kowalski au festival Histoire et Cité à Genève

Du 21 au 24 mars 2018, le festival Histoire et Cité prendra place au centre de la ville de Genève. A l’honneur? La Liberté. Une thématique actuelle déclinée en mille et une façons. Que ce soit en conférences, tables rondes, visites guidées ou projections de film, chacun pourra y trouver son compte.

Texte: Sumiko Chablaix

Photo: Coraly Jazz

Parmi ces activités, la venue du Lech Kowalski est un rendez-vous à ne pas manquer. Né à Londres de parents polonais, il étudie à la School of Visual Arts de New York. Tout au long de son cursus, il est amené à rencontrer de grandes figures telles que Vito Acconci, Nam June Paik et Shirley Clarke. Pionniers des techniques cinématographiques, ils influenceront le travail du réalisateur. Témoin de la naissance du mouvement punk-rock new-yorkais, il y consacre en 1981 un film entier : « D.O.A ». Armé d’une caméra d’épaule, il suit les Sex Pistols lors de leur tournée aux États-Unis. Ne s’arrêtant pas là, il réalise en association avec La Lucarne d’Arte « The Boot Factory » sorti en 2000.

« The Boot Factory »

Ce film retrace la vie de trois ex-punks polonais, Lukasz, Piotr et Wojtek, travaillant dans une fabrique de bottes. Filmant de manière intimiste les trois protagonistes, le réalisateur capte l’essence même de la philosophie du Do It Yourself (DIY). Tout en tentant de s’insérer dans une culture de plus en plus capitaliste, les trois amis ne renoncent pas à leur passé punk. Les valeurs qui les unissent ne sont qu’une facette de leur volonté de vivre tel qu’ils le souhaitent allant jusqu’à parfois se démarquer.

S’inscrivant dans une philosophie de vivre selon des idéaux et non selon les attentes de la société, ce témoignage de la culture underground sera projeté le jeudi 22 mars à 20h30 au Cinérama Empire et précédée d’une brève introduction par Lech Kowalski et Jean Perret, directeur du Département Cinéma de la HEAD Genève.

www.histoire-cite.ch

Richesses dans la désignation de la pauvreté

Photo: Miguel Bueno

Quelle belle soirée! L’équipe de L’Agenda s’est rendue jeudi passé à la soirée d’ouverture du Black Movie. Après un discours d’accueil dynamique accompagné d’un petit mot du maire de la ville de Genève en personne, suivi de la visite inattendue d’un “ambassadeur de l’inconnu” –  comprendra  qui se rendra au Black Movie –, Kate Reidy et Maria Watzlawick ouvrent le festival sur un film aussi beau qu’engagé, “LOVE AND SHUKLA”.

Dans ce long-métrage réalisé par Siddharth Jatla, nous découvrons de nombreuses facettes des régions pauvres de l’Inde du point de vue d’un jeune marié, conducteur d’un fourgon: Shukla. Malgré les roupies qu’il perd au lieu d’en gagner, affairé à longueur de journée à des arnaqueurs, manipulateurs et pilleurs de tous les côtés, il garde l’espoir de s’enrichir, dans le but de faire plaisir à sa jeune épouse Lakshmi. On retrouve dans ce désir de la rendre heureuse un intérêt personnel, puisque Shukla est conditionné dans une société libidineuse. Ses amis soulignent l’importance d’une vie sexuelle réussie dans un couple. Les photos de cette idole indienne dans son fourgon trahissent ses désirs. Il est difficile de dire s’il est dommage ou raisonnable que ce caractère libidineux n’ait pas été davantage poussé. Shukla semble se résigner très vite aux conditions de vie qui lui sont imposées.

« Love and Shukla »

De nombreuses conditions qui forment tout autant d’axiomes rendant ce film cohérent et logique: Shukla vit avec sa famille dans une région très pauvre d’Inde. Leur appartement est trop petit et Shukla doit se résigner, faute d’argent, à y rester avec sa femme… en dépit d’une mère envahissante, d’une soeur rebelle venant de fuir son époux, et d’un père trop effacé.

Un contraste apparent se fait d’ailleurs entre les visions de l’amour qu’ont ces membres: le père semble lui aussi plaider en faveur de la vie sexuelle dans un couple (il sépare l’appartement par une pile de valises pour y créer un lieu d’intimité aux tourtereaux). Mais son point de vue est violemment écrasé par les valeurs de sa femme et de sa fille qui prônent le bien-être des membres de la famille. Le film montre subtilement que ces valeurs laissent place à quelques contradictions chez ces dames. Elles rejettent le rôle de femme-objet mais considèrent Lakshmi davantage comme une servante qu’une bru. Elles prônent le bonheur au sein de leur famille mais réduisent à néant l’intimité dont a besoin leur fils et frère. Il est important de constater que Shukla et Lakshmi, voulant vivre leur amour et partageant vraisemblablement les valeurs du père sont aussi effacés que lui et écrasés par les deux femmes de la famille. Paradoxal, puisqu’il s’agit des protagonistes de ce film.

Photo: Miguel Bueno

Tous ces éléments font la recette d’un film subtil et riche d’informations: sans forcément passer par le pouvoir des mots, le spectateur en découvre énormément sur les conditions de vie dans certaines régions d’Inde, le tout en 107 minutes.

Texte: Annie Sulzer

Découvrez les films du Black Movie jusqu’à dimanche 28 janvier: http://blackmovie.ch/

« Lord of the Rings in concert »: un ciné-concert pour les captiver tous!

Les trois chefs d’œuvre adaptés de l’univers de Tolkien ont eu une influence que beaucoup des épigones de Peter Jackson ne peuvent que lui envier. Ils ont à ce point bouleversé toute une génération qu’ils sont perçus comme étant véritablement intemporels. Or, voilà déjà quinze ans que la Communauté de l’Anneau a accédé au royaume du septième art.

Photo: concertnews.be

Texte: Florian Mottier

Copyright Kaitlyn Lusk

Comment une telle œuvre a-t-elle résisté aux assauts du temps? Les harmonies d’Howard Shore participent-elles encore à donner un souffle épique à la saga de Tolkien? Ces questions, l’OSR de Genève y a répondu avec brio vendredi et samedi derniers en projetant le dernier volet de la trilogie, « Le Retour du Roi » sous les ors du Victoria Hall, à Genève. Dirigé d’une main de maître par Ludwig Wicki, le 21st Century Orchestra a une fois de plus démontré avec brio sa capacité à sublimer une des plus belles compositions de l’histoire du cinéma. Si l’on y ajoute encore le Motet de Genève, dirigé par Romain Mayor, et Kaitlyn Lusk, dont la voix de soprano donne tout son relief aux chants elfiques du film, on obtient un ciné-concert inoubliable et une série d’irrépressibles frissons.

Au final, c’est une redécouverte de deux chefs d’œuvre que nous a offert l’OSR de Genève. D’une part, celle de la trilogie de Jackson, qui n’a pas pris une ride, et d’autre part celle du 21st Century Orchestra, qui n’a pas perdu de sa capacité à sublimer le travail des compositeurs de films. Le public ne s’y est d’ailleurs pas trompé, le Victoria Hall affichant complet les deux soirs de la représentation. C’était d’autant plus agréable d’y voir se côtoyer habitués du lieu et amateurs les plus mordus de la trilogie, uni sous la bannière du seigneur de tous les films d’héroïc fantasy!

 

Quand le théâtre croise le cinéma

Le Théâtre de l’Orangerie fait mouche avec « L’illumité », nous proposant l’histoire d’un chevalier clamant à tout-va les dangers des machines à vapeur, évoluant dans un décor où la scène du théâtre s’associe à l’écran du cinéma pour des rebondissements hauts en couleur!

Texte: Nastassja Haidinger

La pièce de Marc Hollogne semble s’appuyer sur des couples d’opposés qui coexistent d’une manière perspicace, savamment dosée. Le passé dialogue avec le présent à travers l’intrigue de la pièce, entraînée par les déclamations du chevalier Casignac à l’encontre des nouvelles machines à vapeur, en cette année 1788, de ces « monstres » qui ne cherchent pas à définir l’imprévu du quotidien mais bien à le supprimer. Des dangers qui empiéteront sur nos vies, ce qui fait bien évidemment écho à l’omniprésence des technologies modernes et actuelles. Une relation « passé-présent » rendue perceptible par le traitement de la pièce, qui reste classique dans son écriture partiellement en alexandrins, mais qui se fait moderne en usant d’un écran sur scène – le cinéma, une autre technologie qui résulte de l’industrialisation crainte par Casignac.

Photo: Madeho Productions

C’est bien sur ce rapport « théâtre-cinéma » que se joue le tour de force de cette pièce: l’espace scénique se réinvente en accueillant un écran sur une moitié de la scène. Le spectateur peut, dès le début, apprécier l’histoire non seulement face à de vrais comédiens, mais aussi devant une surface bidimensionnelle. C’est surtout le traitement de l’image qui m’a frappé: l’image joue à différents niveaux, instaurant une dynamique intéressante entre les personnages et au sein du décor. L’image peut ainsi faire partie intégrante de la scène, les comédiens étant filmés à leur taille, ce qui leur permet de déambuler sur l’écran et d’en sortir sans crier gare, dans une parfaite continuité. Outil narratif, l’image peut aussi cadencer le récit en juxtaposant l’action en train d’être décrite par des personnages sur scène, et vice-versa (évoquant la technique de l’écran divisé au cinéma), ou en servant de flash-back. En tant que « représentation », l’image peut enfin incarner les pensées ou les commentaires souvent enflammés de Casignac, comme des illustrations viendraient orner les passages d’un livre.

Relevons enfin les nombreuses notes d’humour à propos de cet usage de l’image, les personnages pouvant tout à coup se laisser surprendre par le « saut » du chevalier de la scène à l’écran, passage au terme duquel son costume change de couleur! Ou encore du chevalier qui s’adresse, depuis la scène située dans le hall, à son acolyte encore sur l’écran et dans une pièce éloignée de la demeure, l’enjoignant à « passer par ici, c’est plus rapide ».

Jouant aussi avec l’échelle, présentant certains personnages en gros plan lorsque l’action s’intensifie, c’est à un vrai divertissement que nous convie Marc Hollogne, et que vous pouvez encore découvrir jusqu’au 14 septembre au Théâtre de l’Orangerie.

www.theatreorangerie.ch/spectacles/l_illumine

Prix du Cinéma Suisse

Vendredi 24 mars a eu lieu le 20ème Prix du Cinéma Suisse, au Bâtiment des Forces Motrices à Genève. Une belle brochette de réalisateurs, acteurs, monteurs ou musiciens heureux à l’annonce de leur nom, des personnalités et des humoristes pour présenter les catégories, placer un bon mot et remettre aux lauréats  le Quartz tant espéré. Une cérémonie –quadrilingue, s’il vous plaît – qui a récompensé la créativité, la maîtrise du dialogue filmique et surtout le travail d’équipe, comme les lauréats l’ont tous rappelé dans les discours de remerciement. Le cinéma suisse existe bel et bien, ses protagonistes nous en ont offert la preuve une nouvelle fois.

Le film de Claude Barras « Ma vie de Courgette », qui aura mis dix ans à voir le jour, a été sacré « Meilleur film de fiction ». Et en effet, on sent que l’équipe a travaillé ensemble des heures et des années durant; en plus des remerciements chaleureux que chacun adresse à ses collègues et amis, on peut voir les regards complices, les sourires. Le film a également gagné le prix de la « Meilleure musique de film », qui est allé à Sophie Hunger, et le prix spécial de L’Académie pour Marie-Eve Hildbrand, pour avoir réussi de façon presque magique à donner une identité forte aux personnages grâce à son excellent travail de casting et de direction des acteurs.

Photo: eddymotion photography. Derrière, Claude Barras, réalisateur, Max Karli et Pauline Gygax, producteurs et Alain Berset, conseiller fédéral. Devant, Sixtine Murat, la voix de Camille, et Gaspard Schlatter, la voix de Courgette.

 

« Die göttliche Ordnung » a lui aussi gagné trois prix. Celui du « Meilleur scénario » est allé à sa réalisatrice Petra Volpe, et celui de « Meilleure interprétation féminine » à Marie Leuenberger, rayonnante lors de la soirée. Le Prix de la « Meilleure interprétation dans un second rôle » était ici un peu spécial, et il n’y avait pas beaucoup de suspense quant au film qui allait le remporter: toutes les nominées étaient des actrices de « Die göttliche Ordnung », incarnant différentes générations de femmes se battant pour la même cause. Pour un film qui traite du droit de vote des femmes en Suisse, c’était une bien belle récompense que ces trois Quartz, l’un remis par la conseillère d’État Anne Emery-Torracinta.

Quant au prix de la « Meilleure interprétation masculine », il a été remis par Alain Berset à Bruno Ganz. Ce dernier a d’abord remercié l’Académie de l’avoir récompensé une deuxième fois, ici pour son rôle dans « Un juif pour l’exemple », et leur a demandé avec humour s’ils étaient sûrs d’avoir une bonne vue. Il a également reçu le Prix d’honneur pour l’ensemble de son œuvre. Entre le discours du conseiller fédéral et le montage – réalisé par un étudiant de l’ECAL – rassemblant les divers rôles de Ganz, du comte dans « La Marquise d’O » en 1976 au grand-père suisse dans « Heidi » ou « Vitus » en passant par Hitler dans « La chute », le moment était émouvant.

Photo: eddymotion photography

Les courts-métrages ont attiré l’attention, ayant chacun une identité visuelle et un thème fort. Deux films sont sortis ex-aequo: « La femme et le TGV » de Timo von Gunten et « Bon voyage » de Marc Raymond Wilkins.

Qui n’a pas encore vu les films nominés a dû en avoir l’eau à la bouche. Les Cinémas du Grütli, dans la continuité de leur « semaine des nominés », ont proposé des séances gratuites tout le week-end afin de permettre au public de découvrir les films promus.

Souhaitons une longue vie à ces films, ainsi qu’au cinéma suisse!

Texte: Katia Meylan