Pires amis?

Hier soir devant le public de la Comédie de la Gare, dans l’affaire « Garnier contre Sentou », le verdict était sans évoque: deux heures de rire ininterrompu. Le duo révélé par l’émission « On ne demande qu’à en rire » livre un spectacle impeccable, terriblement déjanté et redoutablement efficace.

Le grand et le petit, le flegmatique et l’hystérique, le benêt et le manipulateur… le jeu des antonymes s’arrête là. Car bien que Cyril Garnier et Guillaume Sentou s’affrontent sur scène dans un combat dans lequel ils jettent en pâture leur amitié vieille de vingt-cinq ans, le public n’est pas dupe. Ce duo, c’est un mimétisme, une fusion, une infinie complémentarité.

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Sortant du cadre strict du sketch, Garnier et Sentou tissent une trame autour de leur amitié, revenant sur les circonstances obscures de leur rencontre, leurs premières conquêtes et les inévitables disputes où le seul gagnant est la mauvaise foi. Les scènes s’enchâssent à la manière d’une pièce de théâtre et défilent une série de personnage, de l’adolescente écervelée à l’avocat véreux croqués à la perfection.

Le fil rouge? Une indestructible complicité, construite depuis l’enfance et qui permet tous les détours, tous les fous-rires, toutes les improvisations: Garnier retombe toujours sur les pattes de Sentou qui rattrape toujours Garnier au vol. Sur scène, l’amitié se déploie avec générosité et délectation, un peu d’émotion parfois. On rit beaucoup, tout le temps, et puis soudain, une vanne fulgurante ou un pas de danse nous rappelle le travail que cache chaque éclat de rire. Le duo nous impressionne par son impressionnante maîtrise dissimulée sous un apparent bordel. On ne peut que penser au parcours de ces deux comédiens. Pour Sentou, une vocation, pour Garnier, une reconversion. Un jour de 2005, ils décident de partager une scène, juste pour voir. La suite est connue. Trouver son clown, c’est important pour un acteur. Mais quand ce clown est son meilleur ami, c’est encore mieux.

Texte: Marie-Sophie Péclard

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Sublimes montagnes

L’exposition « Romantisme, mélancolie des pierres », troisième partie d’un cycle consacré aux grands courants picturaux européens, présentée à la Fondation Pierre Arnaud de Lens, prendra bientôt fin le 17 avril prochain. Si vous n’avez pas encore eu l’opportunité de vous y rendre, pressez-vous et, dans un décor particulièrement approprié, laissez-vous immerger dans l’univers de la peinture romantique, et submerger par le sentiment du Sublime.

Le XVIIIème siècle voit s’épandre en Europe une sensibilité nouvelle. Le triomphe de la raison et des grands idéaux humanistes des Lumières laisse alors place à l’expression des sentiments et à la révolte intérieure. Ce n’est plus l’Homme qui est au centre des préoccupations mais bien l’individu, seul face à sa finitude. Suite à ce constat l’esthétique artistique, musicale et littéraire se voit bouleversée. Dès lors, le Sublime se substitue au Beau ; on peut éprouver du plaisir face à la disharmonie, à l’irrégularité, à la laideur, à l’effroi et même à la mort. C’est l’immensité qui fascine, la course du temps qui émeut. Les falaises escarpées, les mers de glace, les ruines, les sombres abîmes, les violentes tempêtes, les gigantesques cathédrales et les hautes cimes enneigées deviennent les sujets de prédilection des peintres romantiques tels que François Diday, Gustave Doré ou Caspar Wolf qui n’hésitent pas à se lancer dans le Grand Tour et à gravir les plus hauts sommets afin de réaliser des croquis qu’ils retravaillent dans leurs ateliers.

Carl Friedrich Lessing (1808-1880), Paysage montagneux : ruines dans une gorge, 1830, © Städel Museum – Artothek

Carl Friedrich Lessing (1808-1880), Paysage montagneux : ruines dans une gorge, 1830, © Städel Museum – Artothek

Ces paysages alpins à couper le souffle, dangereux et magnifiques à la fois, souvent peints sur des toiles démesurées figurent, dans un premier temps, la conquête de la montagne et, dans un second temps, la fragilité de l’individu, son insignifiance dans le vaste monde qui l’entoure. Qu’il s’agisse de roches naturelles ou de monuments construits par l’homme, face au « drame romantique du temps qui passe », la pierre, indestructible et millénaire, renvoie l’humain à sa condition d’être éphémère et le plonge dans la mélancolie.

Une exposition riche en sensations qui vaut le détour et qui promet de vous émouvoir.

Texte: Kelly Lambiel

« Le tableau »: On ne choisit pas sa famille!

Le tableau_affiche

Chez la famille Delafaille, les membres tour à tour se disputent, complotent et manigancent dans le dos les uns des autres… À la clé de ces déchirements familiaux? Un héritage à la coquette somme. Voilà le spectacle auquel la compagnie fraîchement créée « La Bananière » nous a convié à l’occasion de sa première création. Un début sur les planches prometteur.

À sa mort, le patriarche des Delafaille lègue à ses cinq enfants un héritage qui ne laisse à priori personne rêveur. Oui mais… Quand la vieille « croûte » suspendue au mur du salon familial depuis des années s’avère être un tableau d’une inestimable valeur, nos protagonistes se prennent d’un intérêt soudain pour la répartition de l’héritage.

D’emblée, le ton est donné. Pour que les enfants Delafaille récupèrent leur part en vendant le tableau aux enchères, une condition subsiste: qu’Antoine, le fils aîné, renonce à ses activités et idéologies anarchistes. Si pour ce dernier le dilemme s’annonce cornélien, tel n’est pas le cas de ses frères et sœurs, qui, les uns après les autres, tenteront de le faire céder pour mettre la main sur le pactole.

Si les relations familiales sont un sujet on ne peut plus parlant, la pièce ne mise pas que sur cet aspect-là pour séduire son public. L’humour, le sens de la répartie toujours bien envoyé et le talent des comédiens font tous mouche auprès des spectateurs pour leur faire passer une agréable soirée. Bien que la fin soit quelque peu prévisible, elle n’enlève rien à la qualité de cette première création co-écrite par David Yol et Alex Goretta, deux passionnés de théâtre qui n’ont pas l’intention d’en rester là. Pour éclairer leur parcours, l’Agenda a passé un moment avec eux à la suite du spectacle…

L’Agenda: Vous êtes gardien de prison de profession. Rien ne vous destinait à priori à écrire une pièce, comment en êtes-vous venu à écrire?

D.Y.: C’est une passion depuis la plus tendre enfance. J’adore écrire depuis toujours, mais les aléas de la vie ont fait que je n’ai pas trouvé la voie tout de suite pour pouvoir le faire à ma guise… Jusqu’au jour où j’ai rencontré Alex.

A.G.: L’homme qui a changé ta vie [rires].

L’Agenda: Les relations familiales sont au cœur de la pièce. C’est un sujet qui vous tenait particulièrement à cœur?

A.G.: J’ai six sœurs, donc je suis assez concerné par les grandes familles. Et puis le fait d’avoir cinq personnalités avec des traits de caractère très différents et très accentués, je le vis au quotidien, donc effectivement, ça me parlait bien.

D.Y.: Moi je viens du Sud, et les divisions pour l’héritage, c’est bien connu chez nous. Donc ça me parlait très bien aussi.

L’Agenda: Pour une première création, comment appréhendiez-vous la réception de la pièce?

A.G.: On ne savait pas à quoi s’attendre. On connait du monde, les comédiens ont un public qui  a l’habitude de venir les voir, donc on comptait un peu là-dessus. On est passé par tous les états d’âmes. À un moment donné, on se demandait même si ce qu’on avait écrit était drôle! Mais on n’avait pas d’attentes. On s’est lancé en sachant qu’il y aurait des critiques – j’en ai pris à l’entracte, en pleine poire – mais ça fait partie du jeu. Et dès qu’on a fini cette pièce, on va écrire la deuxième, donc on apprend. Les critiques constructives, on les prend, et on fera mieux encore la prochaine fois. Pour nous, à partir du moment où en un an, on réussissait à jouer et à monter la pièce, c’était gagné. Et puis, près de 500 personnes, c’est pas mal. Il y a même des gens qui sont venus la voir deux, trois fois. Et ce n’était pas notre famille!

L’Agenda: Et vos projets futurs, quels sont-ils?

D.Y.: On va se tourner sur un très gros projet, qui est la réalisation d’un faux documentaire un peu absurde, qui rejoindra ensuite une web-série, et qui se concrétisera par une pièce de théâtre. Trois gros projets en un, donc. Et on retrouvera un petit élément du « Tableau ». Surprise…

A.G.: On a des beaux projets, il faut juste qu’on les structure et qu’on prenne le temps; qu’on ne se laisse pas griser par le fait que ça a bien marché pour faire n’importe quoi par la suite.

Texte et propos recueillis par Lorraine Vurpillot

Le Caribana se dévoile

5 jours, 2 scènes principales, et plus de 45 artistes qui arrivent des quatre coins du monde au bord du Léman à l’occasion du prochain Festival Caribana. Du reggae au hard rock, en passant par le soul-pop, l’électro et le blues, le programme compte satisfaire toute soif musicale.   

Dans deux mois et quelques semaines le Port de Crans-près-Céligny s’animera comme chaque année avec la venue du Festival Caribana (1-5 juin), dont les invités ont été dévoilés hier soir lors de la conférence de presse au Musée du Léman de Nyon. Si en tête d’affiche on trouve des artistes à renommée internationale tels que James Bay (« Hold back the river »), Amy Macdonald (« This is the life »), The Kooks (« She moves in her own way »), et James Morrison (« Please don’t stop the rain »), le comité artistique se dit très fier de présenter une édition dont les artistes suisses représentent les deux tiers des invités. Mention particulière pour Yellow Teeth, pseudo du valaisan Tiziano Zandonella, qui s’exhibera sur la Grande Scène pour le concert d’ouverture, juste avant la pétillante écossaise Amy. La liste continue avec Lost Frequencies (« Reality ») déjà invité au dernier Montreux Festival, le groupe suisse Kadebostany (« Castle in the snow ») avec leur pop électro aux sons de fanfare, et l’irlandais Foy Vance (« Joy of Nothing »). Côté chez nous, il y aura entre autres la lausannoise Emilie Zoé, les Worry Blast et leur hard rock valaisan, et le duo punk genevois The Chikita. Les noms des 25 DJs seront prochainement dévoilés sur le site internet de l’évènement.

Festival qui donne le la à la saison des concerts open air, le Caribana vient de passer le cap du quart de siècle, mais ne semble pas ressentir la fatigue liée à l’âge. Au contraire, des nouveautés s’intègrent à la formule bien réussie, comme un espace bar rénové et l’installation d’une terrasse panoramique tout tout près du bar des artistes pour offrir aux festivaliers des émotions inoubliables dans un cadre idyllique; pour y accéder il faudra cependant se munir de prélocs, disponibles dès le 24 mars. Pour renforcer son engagement en faveur de la sauvegarde de l’environnement, la direction du festival a présenté hier la collaboration avec l’Association pour la Sauvegarde du Léman, qui sera présente à l’intérieur du périmètre festivalier avec un stand de sensibilisation. Du côté musique électronique, le programme se mue en regroupant les artistes pour des soirées à thème, afin que chacun puisse trouver de quoi satisfaire ses envies.

 

5’000 prélocations ont déjà été vendues, on est au sprint final. Si quelques artistes parmi les plus de 45 noms à l’affiche vous tentent, vous avez encore la possibilité de vous intégrer aux presque 35’000 spectateurs qui chaque année se retrouvent au bord du lac pour des soirées de belle musique et bonne compagnie. La répartition détaillée des artistes sur les cinq journées de fête est disponible en ligne, où il est aussi encore possible de s’inscrire au DJ contest du dimanche conclusif.

Le Caribana est bien prêt, il n’attend que vous.

Texte: Céline Stegmüller

Pour égayer votre hiver

Paul Signac, Juan-les-Pins. Soir, 1914, huile sur toile, 73 x 92 cm, collection privée, © Photo: Maurice Aeschimann

Paul Signac, Juan-les-Pins. Soir, 1914, huile sur toile, 73 x 92 cm, collection privée, © Photo: Maurice Aeschimann

En ces temps quelque peu gris et météorologiquement imprévisibles, la Fondation de l’Hermitage à Lausanne nous propose une multitude de vues de ports, de parcs ou d’étendues d’eau dans des couleurs chaleureuses qui vous feront patienter jusqu’à l’été. L’exposition « Signac, Une vie au fil de l’eau » est visible jusqu’au 22 mai.

Contrairement à ce qu’on pourrait s’attendre, la première pièce expose des croquis, des dessins tous fait de gris, de noir et de blanc. Un choix plutôt étonnant mais qui illustre parfaitement le principe chronologique et thématique de l’exposition. La collection, réunie par une famille (qui est restée anonyme) passionnée par l’artiste, regroupe des œuvres sur l’ensemble de la carrière de Paul Signac (1863-1935). Les 140 œuvres (peinture, aquarelles et dessins) ont été sélectionnées dans une volonté de montrer tout le travail de l’artiste, des premières années aux dernières. Les dessins ne sont pas tous de Signac. Il y en a aussi d’autres grands peintres néo-impressionnistes, Luce et Van Rysselberghe, afin de présenter ce mouvement aux visiteurs. C’est à partir de la deuxième chambre, que vous retrouverez les légendaires touches de couleurs qui caractérisent Signac et embellissent ses paysages.

Si vous êtes déjà allés vous émerveiller devant les expositions de la Fondation de l’Hermitage, vous vous souviendrez de la montée de ses escaliers. Mais cette fois, ce n’est pas les marches qui vous mènent au premier qui vous coupent le souffle. Une fois à l’étage, vous pivotez pour continuer la visite et, c’est là, que vous marquez un temps d’arrêt, éblouis par un superbe tableau… que je vous laisse découvrir lors de votre visite!

L’exposition propose également une pièce avec des peintures de Pissarro, Luce, Van Rysselberghe et Cross, tous peintres du mouvement néo-impressionniste. Toujours dans l’idée de présenter ce courant, une autre pièce révèle les recherches sur la couleur de ces artistes. Enfin, un film d’une quarantaine de minutes dévoile quelques détails de la vie de Signac, passionné de voile.

Les aquarelles ont été une surprise pour moi, ne sachant pas que Signac avait pendant au moins les trente dernières années de sa vie peint des aquarelles de ports de France. Et bien qu’elles ne soient pas détaillées en points de couleurs, le coloris reste dans les mêmes tons purs ouvrant de multiples fenêtres sur l’univers de Signac.

J’aime toute la recherche, le travail, sur le non-mélange des couleurs dans les œuvres de Signac, mais, j’avoue que l’œuvre qui m’a le plus captivée est un lavis préparatoire à l’encre de chine: L’Entrée de la rivière à Vannes (1929). Il y a quelque chose dans le dessin de ce grand navire à deux mâts qui vous donne l’envie d’embarquer pour de beaux et paisibles voyages…

Texte: Adélaïde Offner

« Signac, Une vie au fil de l’eau », Fondation de l’Hermitage, 2, route du Signal, Lausanne, jusqu’au 22 mai. Tél. 021 320 50 01, site www.fondation-hermitage.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu’à 21h.

Valentin Rossier et Nathalie Sarraute brillent au jeu des apparences

Belle réussite pour Valentin Rossier qui signe une mise en scène élégante du diptyque « Le Mensonge » et « Le Silence » de Nathalie Sarraute. Au Théâtre du Grütli jusqu’au 20 mars.

Au milieu des babils mondains et superficiels, le « mensonge » et le « silence » s’apparentent à des bombes à retardement. Dans la première pièce, un groupe d’amis se moque de Madeleine (absente) qui s’invente une origine modeste, mais aucun d’entre eux ne songerait à le lui faire remarquer. Mensonge collectif, arrangé, nécessaire… mais complètement intolérable pour Pierre qui aimerait que la vérité éclate de toute part et en tout temps. Comme Alceste, il « [voudrait] qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur, on ne lâche un mot qui ne parte du coeur ». Dans « Le silence », c’est un autre aspect de cette éternelle comédie humaine qui est décortiqué sous le scalpel de Nathalie Sarraute. En imposant son silence au groupe, Jean-Pierre refuse de se donner et de se soumettre au jugement des autres, tout en les narguant de son jugement irrévocable. Car Jean-Pierre ne parle que lorsqu’il juge utile de contribuer à la discussion… Son silence renvoie ainsi chacun à sa propre condition, avec plus ou moins de douleur.

Photo: Marc Vanappelghem

Photo: Marc Vanappelghem

Chez Nathalie Sarraute, c’est le texte qui est le personnage principal. À l’image de ses deux détracteurs fictifs, elle se méfie des effets et des ornements du langage. « Le Mensonge » et « Le Silence » remettent en question tant le jeu théâtral que la comédie que chacun se joue quotidiennement. Un vertige parfaitement maîtrisé par Valentin Rossier qui mesure ainsi sa scénographie en limitant les mouvements des comédiens à la simple évocation et jouant subtilement avec la lumière et la musique. Les acteurs se partagent deux podiums où trônent d’une part un canapé et de l’autre un fauteuil afin de montrer l’écart entre le groupe et « l’indésirable ». L’ensemble est charmant et dynamisé par la finesse de tous les comédiens (Anthony Mettler, Caroline Cons, Bastien Semenzato, Céline Bolomey, Pascale Vachoux, Céline Nidegger, Frédéric Polier et Valentin Rossier) qui se délectent de cette tension entre vérité et hypocrisie, honnêteté et ironie. Et entraînent le public.

Texte: Marie-Sophie Péclard

Photo: Marc Vanappelghem

Photo: Marc Vanappelghem