Une pièce au Grütli. De quoi rester… perplexe.

Mardi soir, je me rends au Théâtre du Grütli à Genève pour voir une pièce dont le nom semble croppedimg_840593530déjà vouloir embobiner le spectateur avant même que les comédiens soient entrés sur scène. Elle est sobrement appelée Perplexe. Sur le flyer que l’on me donne avec mon billet d’entrée, on annonce des situations absurdes et des dialogues qui sautent du coq à l’âne. Je ne sais donc pas du tout à quoi m’attendre mais suis prise de curiosité.

Après cinq minutes de spectacle déjà, et pendant l’heure quarante que dure la pièce, je n’ai qu’une chose à dire : l’absurde est drôle. Je ris beaucoup, tout comme la majorité du public. Nous assistons en fait à un chassé-croisé entre quatre comédiens, deux hommes et deux femmes, qui se métamorphosent au fur et à mesure que les saynètes s’enchaînent. La transition est parfois abrupte, et d’autres fois presque évidente, si ce n’est justement que le mari se transforme en son fils et l’ami du couple en sa jeune fille au pair. On en a un peu la tête qui tourne, mais on se fait surtout prendre par l’action présente et les innombrables clichés qu’elle comporte, qui nous renvoient forcément à notre propre vécu. On passe des disputes conjugales à l’adolescent qui se rebelle, d’une soirée costumée qui finit mal à un retour de vacances houleux… Des histoires du quotidien, donc. Oui, mais en apparence seulement. Ces scènes comiques semblent être le prétexte à la transmission d’un message plus profond. Au-delà du loufoque, certaines tendances propres à notre société actuelle ressortent à plusieurs reprises : infidélités, pulsions inavouées, violences, relations familiales tendues…

© Sylvain Chabloz

Photo : Sylvain Chabloz

Et puis il y a des moments carrément dérangeants, comme ces références au nazisme, à une sexualité crue, au crime, dont on ne sait pas très bien quoi faire. Au final, tout est un peu perturbant, tellement on ne sait plus que croire, qui regarder, qui sont ces personnages qui tentent de nous raconter quelque chose. Les mini-histoires dans l’histoire – qui n’en est pas vraiment une – se succèdent à un rythme soutenu. Les répliques sont riches, aucun mot n’est laissé au hasard. On sent beaucoup d’allusions à des références diverses que, sur le moment, on n’arrive pas à recaser. Alors oui, on en sort avec cette impression d’avoir bien rigolé mais de n’avoir pas tout saisi. Je me dis qu’avec un nom pareil, cette pièce a l’intention ferme de laisser le spectateur dans l’embarras. Après tout, lorsqu’on va voir un spectacle à l’histoire linéaire et bien connue, il n’y a pas tellement lieu de s’interroger dessus après. Là, pendant la petite pause qui précède le bord de scène, les gens échangent : « Vous y avez compris quelque chose, vous ? Parce que moi… »

J’ai donc la chance d’avoir choisi la représentation qui est suivie d’une discussion avec Georges Grbic, metteur en scène, et les quatre comédiens. Elle est animée par Eric Eigenmann, enseignant de dramaturgie à l’Université de Genève, qui déclare en guise d’introduction : « Si on nous expliquait tout, on rirait beaucoup moins ». Je ne resterai malheureusement pas jusqu’à la fin, mais ai juste le temps d’entendre la réponse du metteur en scène à la première question du professeur : « Pourquoi cette pièce ? » Georges Grbic admet qu’il n’aurait pas commencé le métier avec, qu’elle était plus accessible à « quelqu’un qui avait déjà monté plusieurs pièces conventionnelles ». Né en 1964 à Belgrade, il s’est formé dans une veine très engagée du théâtre. L’adaptation de ce texte de Marius von Mayenburg lui a ainsi permis d’interroger les notions de rapport au pouvoir, de dénonciation, d’objectifs à défendre en fonction de valeurs qui deviennent de plus en plus floues. Il souhaitait aussi soulever le problème de l’information, qui s’apparente presque aujourd’hui à une idéologie. Il juge qu’il faut alors « aller chercher la vérité au plus profond du quotidien ».

Photos : Sylvain Chabloz

Le metteur en scène comprend les regards interrogateurs de la vingtaine de spectateurs restés pour la discussion : « On est tout le temps dans l’illusion. Les acteurs eux-mêmes ne savent plus très bien où ils vont, qui ils sont. » La pièce reflète alors une attitude très contemporaine, le fait qu’on ne sait souvent plus comment se positionner face à des réalités qui sont un peu fausses, truquées.

L’intention première de Georges Grbic, en découvrant ce texte, était d’en faire un monologue. Puis constatant la richesse de la pièce, il a « voulu partager ». La dynamique insufflée par ces quatre personnages est bonne, et on a de la peine à imaginer « tout ça » joué par une seule personne ! « Tout ça », ce sont des répliques, des moments de danse, des disputes, des regards, des silences, des cris, une chanson, des déguisements, des corps qui gesticulent. Et de l’autre côté du mur (allez voir la pièce pour comprendre !), des visages un peu consternés, mais surtout du rire, beaucoup de rire. Décidément, l’absurde, c’est drôle.

Perplexe, de Marius von Mayenburg, mise en scène de Georges Grbic. Avec Paulo dos Santos, Adrian Filip, Marie Fontannaz & Valérie Liengme. À voir jusqu’au dimanche 23 octobre. Plus d’informations sur www.grutli.ch.

Texte : Stéphanie de Roguin. Photos : Sylvain Chabloz

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Concert multimédia à l’Alchimic

Était-ce un concert, une pièce de théâtre ? Était-ce une réunion powerpoint ou un one-man show ? Rien de tout cela et un peu tout cela à la fois. Narcisse, premier slameur version suisse romande, a créé avec « Cliquez sur j’aime » un spectacle novateur, qui colle au plus près la peau de son image. À voir au Théâtre Alchimic jusqu’au dimanche 23 octobre !

Quand on choisit Narcisse comme nom de scène, il est probable que la question de l’image soit au coeur de ses préoccupations. Dans ses poèmes comme dans sa mise en scène, le slameur projette des images, au propre comme au figuré. Avant de se lancer sur les traces de Marc Smith, fondateur du slam, le jurassien a travaillé vingt ans dans l’informatique : un savoir-faire généreusement mis au service de sa prose. La scénographie s’organise ainsi autour d’un écran avec lequel Narcisse interagit et s’amuse. Accompagné par Pierre Gilardoni à la guitare, il déclame avec une virtuosité vertigineuse ses textes ciselés. Au sortir de la scène, il sourit : « C’est vraiment de la technique… »

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Sous sa langue donc, les phrases claquent et sonnent. En fin observateur de notre société, Narcisse passe nos travers et nos contradictions au crible de ses rimes. S’il se montre engagé, pour la cause des femmes ou la liberté d’expression par exemple, ce n’est jamais moralisateur et toujours un humour. Car oui, cela ne se voit pas au premier coup d’oeil, mais Narcisse est un véritable bout-en-train. Son concept est créatif, le résultat est généreux, émouvant et intelligent : un spectacle à ne pas manquer !

Marie-Sophie Péclard

Derniers jours pour Pygmalion au Théâtre de Carouge

 

Difficile de se rendre à une adaptation de Pygmalion sans l’image d’Audrey Hepburn et  sa longue robe blanche et noire dans la comédie musicale My Fair Lady. Eliza Doolittle semble porter à jamais la silhouette longiligne de l’actrice américaine. Et pourtant, au théâtre de Carouge, le pari est gagné: Raoul Pastor offre une mise en scène fidèle de la célèbre pièce de Bernard Show qui, sous des allures de conte de fées, distille en finesse un cynisme grinçant.  

Invité au fond de la salle François-Simon dans un aménagement réduit, le public est convoqué dans un rapport de proximité avec la scène et les comédiens. L’aménagement rappelle le dispositif du Théâtre des Amis où la pièce a été créée, mais installe aussi instantanément les spectateurs dans une atmosphère envoutante et charmante dans laquelle se déroule la fantaisie du Professeur Higgins. Fasciné par le parler ordurier d’une vendeuse de fleurs, il parie avec son ami le colonel Pickering de faire de cette vulgaire jeune femme une véritable lady anglaise, par la magie du langage. Eliza Doolittle entre dans le jeu du professeur de phonétique mais se défend de n’être qu’une créature…

Photo: Isabelle Meister

Photo: Isabelle Meister

Le mythe de Pygmalion explore les enjeux d’un pouvoir démiurgique et ses conséquences sur les rapports entre créateur et créature. Les répliques cinglantes des dialogues entre Eliza et Henry Higgins exacerbent ces tensions dans un humour pince-sans-rire délicieux. Melanie Oliva Bauer maîtrise toute les facettes de son personnage, de la plus volubile à la plus grave, et réussit parfaitement sa métamorphose au fil de la pièce. Face à elle, Raoul Pastor incarne à merveille Higgins, ce rustre misogyne dans le corps d’un savant fou. Mais la pièce ne se concentre pas sur la relation entre Eliza et Higgins. En peintre social, Bernard Shaw fait intervenir des personnages issus de toutes les classes sociales et s’amuse à les faire se confronter. La lutte des classes en en effet l’enjeu sous-jaçant mais principal de l’œuvre de cet auteur marxiste.

Ces figures sociales et humaines sont toutes servies par un casting d’exception. Chaque comédien campe son personnage à la perfection, de la gestuelle à l’expression du visage. Les somptueux costumes et les décors inventifs complètent le tableau et contribue à la sensation de réalisme et d’immersion. Raoul Pastor propose une lecture littérale mais efficace, dans laquelle ressort toute la drôlerie et la mesquinerie du texte de Shaw.  Il faut faire vite: les places sont rares et Pygmalion s’arrête dimanche.

Texte: Marie-Sophie Péclard

Photo: Isabelle Meister

Photo: Isabelle Meister

Des images plein les yeux à Vevey

Vendredi 30 septembre en fin d’après-midi, le train me dépose à Vevey. Mon objectif : le festival Images, qui paraît-il, s’affiche sur les murs de bâtiments fameux, telle la façade du bien connu géant de l’agro-alimentaire. Dès la sortie de la gare, un petit cabanon d’information se tient sur le trottoir. On nous remet un plan avec une trentaine de points bleus numérotés : les photographies que l’on peut trouver en plein air, ainsi qu’une vingtaine de points roses : les galeries d’art et autres surfaces fermées abritant également des expositions.

Martin Parr. Photo : SDR

Martin Parr. Photo : SDR

De l’autre côté du passage piéton qui descend vers le lac, une première grande image murale sur la façade de la BCV met tout de suite dans l’ambiance. J’apprendrai que cette œuvre est de l’Anglais Martin Parr, qui aime dénoncer les méfaits du tourisme de masse. La subtilité est d’observer l’image depuis un point en hauteur, afin de faire le lien avec le paysage alpin qui se cache derrière les hauts bâtiments du centre-ville. Tout cela paraît bien pensé… Mes pas me poussent ensuite au Jardin du Rivage, où je découvre les œuvres de Jojakim Cortis et Adrian Sonderegger, présentant d’intrigants trompe-l’œil. Plus que cela, ces artistes ont reproduit des scènes très connues (ex : l’attentat du 11 septembre 2001) avec des maquettes. La représentation célèbre, de loin, nous fait dire « Ah oui, je l’ai déjà vue cent fois celle-là ! », mais lorsque notre œil est attiré par un trépied, un crayon ou une bobine de fil au premier plan, on se rend compte du jeu des artistes. L’occasion de questionner le pouvoir de l’image photographique, à l’heure où le numérique permet la réalisation de trucages de toutes sortes. Cette série de clichés, Icons, a d’ailleurs reçu la mention Lumière lors du Grand Prix Images 2015.

Oeuvres de J. Cortis & A. Sonderrer. Photo : SDR

Oeuvres de J. Cortis & A. Sonderrer. Photo : SDR

Juste en dessous de cette intéressante trouvaille, autour de la fontaine, des œuvres de Stephen Gill demandent à être arrosées d’eau pour se révéler complètement. Les enfants apprécient…  On suit ensuite le quai Perdonnet et se laisse surprendre par des images de gens sautant dans le lac au-dessus… de ce même lac (de l’italien Edoardo Delille), des toiles en noir et blanc accrochées dans un arbre (de la mexicaine Graciela Iturbide) ou encore les réalisations de l’artiste japonaise Asako Narahashi, qui propose des clichés de paysages montagneux flottant sur l’eau. On trouve de nombreux styles de photos différents, et dans leur disposition, beaucoup d’esthétisme et de poésie.

E. Delille, G. Iturbide & A. Narahashi. Photos : SDR

E. Delille, G. Iturbide & A. Narahashi. Photos : SDR

Une installation éphémère proposée par la Summit Foundation permet également de contribuer à un projet de photographie participatif nommé TimeAlps, proposant de créer un panorama de la Riviera avec les contributions de chacun… Ou comment visiter un festival sans être complètement passif !

Après toutes ces expositions en plein air, on entre dans une première galerie. On y trouve une épicerie familiale du Mississipi reconstituée par Christian Patterson dans le cadre de son projet GongCo, avec des représentations qui interrogent le consumérisme, l’immigration et le changement social dans les sociétés capitalistes. (Il s’agit d’ailleurs du lauréat du Grand Prix 2015 !)

C. Patterson. Photo : SDR

C. Patterson. Photo : SDR

Les œuvres du bord du lac tendent à diminuer, et même si on aimerait rester à admirer le soleil couchant se reflétant sur le Léman, on remonte dans les petites ruelles de la Vieille-Ville. Dans une autre galerie, des clichés très colorés réalisés par par Lei Lei et Thomas Sauvin, mettent en scène des anonymes à partir de photos en noir et blanc trouvées dans un marché chinois. Avant que la nuit tombe, on est encore attiré par une installation étonnante de l’artiste Matjaž Tancic sur la place Scanavin : un rectangle muré de palissades de bois avec des trous pour les yeux, permettant d’apercevoir des Coréens du Nord en 3D. L’artiste slovène a connu le communisme et souhaitait apporter un regard nouveau sur le pays considéré comme le plus fermé du monde, en immortalisant des habitants dans leur vie de tous les jours. On arrive malheureusement trop tard pour découvrir la petite dizaine d’artistes exposés dans la salle du Castillo, qui se veut le lieu central du festival. À 19h00, les portes sont closes !

Le temps d’une soirée, les clichés nous ont fait voyager, traduisant le caractère très international de ce festival : les artistes viennent d’Espagne, du Brésil, de Chine,… Quinze pays au total sont représentés.

De jolies découvertes dans un cadre enchanteur, un sympathique et intriguant musée à ciel ouvert se déployant pendant trois semaines… Ce qui est décrit ici n’est d’ailleurs qu’une infime partie du tout ! On se réjouit d’y retourner dans deux ans ! Le festival n’a effectivement lieu que les années paires, en alternance, les années impaires, avec le concours international « Grand Prix Images Vevey », mettant en compétition six cent projets d’artistes issus de soixante pays (chiffres pour l’année 2015). Les lauréats de ce Prix ont naturellement une place de choix en étant exposés lors de l’édition du festival qui suit.

Texte et photos : Stéphanie de Roguin