Jim Shaw et ses œuvres choisies : l’Amérique dans son foisonnement de contradictions

Le bruit aigu d’une ponceuse, une femme agenouillée en pleine restauration d’un mur blanc immaculé dans un noir et blanc évocateur de mystère. C’est par cette vidéo que sera accueilli le spectateur qui ira découvrir les œuvres choisies de l’artiste Jim Shaw à la galerie Guy Bärtschi. Ce travail audiovisuel énigmatique est une bonne entrée en matière pour pénétrer l’univers particulier de ce californien d’adoption. Ce qui peut sembler très banal de prime abord se transforme après quelques minutes en interrogations et tentatives de décryptage, lorsqu’apparaît devant nous ce trou dans le mur (qui donne son nom à l’œuvre « The Hole » composée d’un diptyque audiovisuel et plastique) et laisse apparaître d’étranges zombies en costume-cravate marchant sans direction dans une épaisse fumée blanche. Après les avoir attentivement observé évoluant ainsi accompagnés d’une musique aigre et sombre teintée d’envolées de cordes angoissantes, le quidam sera laissé à son interprétation libre lorsque la scène basculera dans une sorte de quatrième dimension faite de formes et de sons abstraits.

« America is good at producing a lot of crap », l’Amérique est forte pour produire beaucoup de m… dixit Mr. Shaw dans l’une de ses interviews. Et c’est justement cet étrange univers qui nous cueille de prime abord, sans ligne directrice et extrêmement hétéroclite nourri de culture pop et d’influences tout-à-fait warholiennes dans une juxtaposition de formes et d’objets en tous genres. Le spectateur qui découvrira cet artiste sera sans doute un peu déboussolé par ce monde-là, tant il foisonne de créativité et de références diverses. Peut-être est-ce devant cette variation des messages que l’on reste dubitatifs, à la fois circonspects et attirés par ces couleurs et ces objets. Jim Shaw va puiser dans cette culture populaire américaine pour nous en faire apparaître tous les contrastes des plus grotesques aux plus pertinents, de supports à la réflexion en futilités mercantiles des plus hideuses. C’est dans cette fascination pour ce que produit le Nouveau monde en général que l’artiste tente de nous accrocher, poussant la démarche jusqu’à l’invention il y quelques années d’une nouvelle religion baptisée « O-ism », sorte de fille adoptive de l’église de scientologie et d’un prêtre mormon de l’Utah. Et c’est là justement que se révèle la face purement américaine du personnage, par cette volonté d’explorer tous les contrastes fascinants des Etats-Unis et de ce lien constamment tissé entre le spirituel et le matériel, entre la réalité et les vagues religieuses new-age qui ont façonné son histoire moderne.

Dream Object (I think I was half awake when I thought of this upright piano 2004 modelled after the cave monster from 'It conquered the world' using an old piano with keys sawed off to make the mouth...) Sculpture 238.8 x 177.8 x 76.2 cm 94 x 70 x 30 in (GB 03443)

Dream Object (I think I was half awake when I thought of this upright piano 2004
modelled after the cave monster from ‘It conquered the world’
using an old piano with keys sawed off to make the mouth…)
Sculpture
238.8 x 177.8 x 76.2 cm
94 x 70 x 30 in
(GB 03443)

La galerie Guy Bärtschi est un écrin idéal pour cette exposition, le bâtiment industriel et l’espace neutre et épuré collent tout-à-fait avec cet esprit et l’on se sent tout de suite comme arrivés en plein cœur d’un loft à SoHo. En parcourant l’étage dédié à cet événement, nous évoluons entre des formats de tableaux et d’installations plus ou moins volumineuses. La première d’entre elles est intitulée « Meatwave Sculpture », à savoir la sculpture de vague de viande. Le spectateur s’interrogera sur le message que veut faire passer l’artiste, esquissant l’hypothèse d’une réflexion sur la surconsommation de notre société et ses vagues destructrices et scélérates. Ou alors il pensera également comme moi à l’influence qu’aurait pu lui emprunter une ancienne gloire de la pop en pleine chute après une ascension aussi fulgurante qu’éphémère pour l’un de ses accoutrements.

Car au fond c’est là toute la question qui nous vient à l’esprit lorsque l’on évoque l’art contemporain, à savoir quelles en sont ses vertus et ses frontières ? Quels messages tente-t-il de véhiculer ? Est-ce que la provocation et une réflexion suscitées par certains artistes sont dignes d’êtres considérées comme de l’art ? Sans volonté aucune de m’improviser avocat du diable, je n’ai pu m’empêcher de penser aux merveilles et à la démarche des artistes impressionnistes totalement incompris à leur époque mais qui néanmoins avaient pour point commun d’être dans une certaine quête de beauté. Ils souhaitaient à leur façon magnifier la réalité qu’ils observaient en suscitant ainsi la réflexion. L’art contemporain en général s’inscrit tout-à-fait dans une autre optique, après la provocation de Marcel Duchamp et son fameux urinoir qui a en quelques sortes ouvert la voie à ces réflexions sur l’art comme message avant d’être art comme résultat. A ce stade de ma réflexion m’est inévitablement venu à l’esprit l’incroyable bulle spéculative et purement mercantile qui sévit aujourd’hui et qui a fait de l’art un immense marché globalisant transformant des artistes en produits, grâce aux grands marchands-traders comme le fameux galeriste Larry Gagosian qui impose des artistes bien trop surexposés et surfaits comme son poulain Jeff Koons.

Ainsi, cette exposition aura le mérite de donner à réfléchir. Les amateurs d’art contemporain y trouveront leur compte et seront probablement très intéressés par ce que Jim Shaw a à leur proposer. Pour ma part même si j’ai passé un agréable moment à me promener parmi les dessins, les tableaux et les collages, je n’ai pu m’empêcher de penser aux merveilleux artistes contemporains qu’étaient Jean-Michel Basquiat ou Keith Harring. Car même si comparaison n’est pas raison j’arrive à la conclusion que si Jim Shaw est peut-être un bon anthropologue, ce travail de réflexion et d’analyse des rêves d’une société teinté ici et là de questionnements, provocations et messages subliminaux ne suffisent pas à susciter l’émotion et la beauté intemporelle que peuvent nous offrir les grands artistes.

Texte: Oscar Ferreira

À voir jusqu’au 13 mars à la galerie Guy Bärtschi.

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