Humour (dans le) noir 

Inspiré par les soirées NOIR lancées à Paris, Jokers Comedy propose depuis quelques temps au Caustic Comedy Club des stand-ups d’un genre un peu particulier. Avec ses Jokers Blackout, la production fait découvrir au public 4 humoristes et leurs enchaînements de sketchs tout en étant plongé dans l’obscurité totale! Un format qui a le mérite de décomplexer tant les artistes… que le public!  

Texte: Mélissa Quinodoz 

Mardi soir, la salle du Caustic Comedy Club affichait quasi complet pour sa 2e soirée dans le noir de la saison. Il faut dire que le concept a de quoi susciter la curiosité du public qui semblait plutôt impatient de voir les lumières s’éteindre. Et immédiatement, cette obscurité a su créer une atmosphère un peu particulière dans la salle, une sorte d’intimité entre les personnes présentes ce soir-là.  En silence, les spectateur·trice·s ont donc attendu l’arrivée sur scène de la première artiste et des premiers mots qui signaleraient sa présence. Rapidement, on se rend alors compte que pour les artistes l’exercice n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Certes, en étant ainsi dans le noir les humoristes s’affranchissent de l’auditoire, du trac et des regards posés sur eux. En contrepartie, les comiques ne peuvent toutefois compter que sur la réactivité du public et les rires. Il faut ainsi gérer les moments de silence un peu gênants et les flops de certaines blagues dans une situation où On réalise que l’interaction avec les spectateurs·trice·s ne peut évidemment pas être la même que lors d’un stand-up classique et que les humoristes doivent trouver un nouveau moyen d’impliquer leur public. Au fil des sketchs certain·e·s vont ainsi réagir au rire atypique d’une spectatrice alors que d’autres préféreront toucher la tête d’un homme au premier rang.  

Du point de vue du public l’expérience Jokers Blackout est également particulière. Dans le noir on rigole plus fort, on ne se soucie pas de savoir si la blague a fait rire le voisin ou du politiquement correct. Sketchs après sketchs on a ainsi pu entendre certain·e·s partir dans des fous rires incontrôlables alors que d’autres se montraient beaucoup plus réservé·e·s. À ce sujet, il est d’ailleurs surprenant de voir les libertés que peut prendre un public lorsqu’il est plongé dans le noir. Décomplexé·e·s, quelques spectateur·trice·s n’ont pas hésité à interpeller les artistes et ont parfois tenté, avec plus ou moins de succès, de faire eux aussi un trait d’humour. Plus provocante, une spectatrice est même allée jusqu’à reprendre Kevin Eyer sur son niveau de français. Une attitude pas toujours agréable qu’on peine à imaginer dans une salle éclairée mais à laquelle l’humoriste a su parfaitement réagir.  

Au terme de ce spectacle d’environ 1h, ne restait finalement plus qu’une chose à faire, découvrir les 4 artistes de la soirée et associer, enfin, visages et voix. Un moment d’autant plus sympathique que durant toute la prestation on essaie forcément de deviner à quoi ces artistes peuvent bien ressembler. Aussi, on regrettera que la seule femme humoriste de la soirée ne se soit pas donné la peine de rester jusqu’à la fin du spectacle pour se présenter*. Malgré tout, c’est avec plaisir que nous avons découvert ses collègues qui ont pu eux aussi voir pour la première fois ce public mystère qui leur faisait face et les personnes avec lesquelles ils ont interagi.  

Au final, cette expérience humoristique s’est révélée plutôt plaisante. L’événement reste original et mérite qu’on y assiste au moins une fois. Pour les curieux·ses, le prochain rendez-vous dans le noir est ainsi fixé au mardi 21 janvier 2020 au Caustic Comedy Club. L’occasion de voir, ou plutôt d’entendre, de jeunes humoristes tout en faisant des économies d’énergie. Une soirée bonne pour le moral mais également pour la planète donc à découvrir très vite.  

Jokers! Blackout
Caustic Comedy Club, Carouge (GE)
Prochain spectacle le mardi 21 janvier 2020 à 19h30
Toutes les informations sur www.causticcomedyclub.com 

 

*note a posteriori: Le Caustic Comedy Club nous a informé que Cinzia Cattaneo (qui pour des raisons de programmation remplaçait une autre humoriste ce soir-là) serait restée avec plaisir mais jouait dans un autre spectacle aux 4 Coins à 20h. Elle a donc dû faire son set la première afin de pouvoir filer sur l’autre scène.

La Lesbienne invisible: on peut la voir à nouveau!

L’humoriste Marine Baousson reprend le spectacle La Lesbienne invisible écrit par Océan en 2009, une prestation pleine d’énergie et de fraicheur. L’Agenda l’a découverte vendredi dernier à Vernier, dans le cadre du festival Les Créatives.

Texte: Jennifer Barel

©Ville de Vernier. Photo: Greg Clément

À peine entrée sur scène, Marine Baousson diffuse dans l’air une espièglerie communicative. L’ambiance est à la bonne humeur et les sourires s’impriment sur les visages. Puis, elle se lance. C’est l’histoire d’Océanerosemarie, jeune femme qui nous raconte l’exploration de son homosexualité et son quotidien en tant que lesbienne. Elle pioche dans les nombreux clichés à propos des femmes homosexuelles et arrive à les mettre à mal à travers l’humour. Pendant une heure et quart, les blagues fusent. Quelques unes tirées à gros trait pour appuyer l’absurdité de certaines remarques et attitudes à l’égard des femmes lesbiennes et d’autres beaucoup plus subtiles et intelligentes. Au final, il y en a pour tous les types d’humour dans ce spectacle porté par une Marine Baousson pétillante et dynamique. Pas le temps de s’ennuyer avec Marine sur scène. Elle bouge, elle danse sur du Britney Spears, elle chante une reprise hilarante de Harley Davidson de Brigitte Bardot et, même, elle se roule par terre. Le tout avec une assurance et une présence scénique qui captent l’attention. Ça se voit, elle prend beaucoup de plaisir à faire ce spectacle et même lorsqu’elle se trompe dans son texte, elle sait se rattraper avec finesse et naturel, toujours à l’aise, ce qui rend la situation encore plus comique et donne une dimension unique et plaisante à la représentation.

C’est un récit qui parle de l’homosexualité des femmes (et rien que ça, c’est important!) avec fierté et perspicacité mais surtout avec humour, sans lourdeur ni gravité. Un récit qui, dix ans après les premières représentations, reste très actuel. Cela prouve bien que les choses n’ont malheureusement pas beaucoup changé et qu’il est nécessaire de faire du bruit et de remuer un peu la fourmilière. Marine Baousson tente de la remuer, cette fourmilière, avec sa vitalité débordante, dans un spectacle léger, drôle et bienveillant qui arrive subtilement à rendre l’homosexualité des femmes tout simplement normale. À retenir: non, les lesbiennes n’aiment pas que le football et, non, elles n’ont pas l’annulaire plus grand que l’index!

www.instagram.com/marinebaousson
www.vernier.ch
www.lescreatives.ch

Et La Callas revient à la vie

Hier soir, le Rosey Concert Hall proposait à son public une expérience musicale un peu particulière. Grâce aux prouesses technologiques de la société BASE Hologram, les spectateur·trice·s ont en effet pu assister à la renaissance virtuelle de la magnifique Maria Callas qui, le temps d’un concert, a repris vie plus de 40 ans après sa mort. Accompagnée par l’Orchestre de Chambre de Genève et la génialissime cheffe d’orchestre Eímar Noone, la cantatrice a ainsi entonné certains de ses plus grands airs d’opéras.

Texte: Mélissa Quinodoz

Photo: Kiré Ivanov – Slika Photography

Les curieux·ses étaient nombreux·ses à se presser à Rolle mercredi soir pour assister à ce concert atypique proposé par le Rosey Concert Hall. Que ce soit par nostalgie ou bien par simple intérêt technologique tout le monde semblait impatient de voir resurgir La Callas sur scène. Or, dès les premières minutes du concert, l’auditoire semble avoir été conquis par cette réapparition holographique. Là, devant des yeux émerveillés la Divine se déplace, interagît avec l’orchestre et chante comme elle l’aurait fait de son vivant. Un spectacle unique rendu possible par le travail remarquable de la société BASE Hologram. Pendant des semaines cette dernière a travaillé avec une comédienne équipée de capteurs qui était chargée de reproduire les postures et les attitudes de la chanteuse. Par dessus, ont ensuite été superposées des images colorisées et remastérisées de la diva pour un rendu final plus vrai que nature. Pendant près de 2h, le public a ainsi pu écouter des airs mythiques de Rossini, Verdi ou encore Bizet. Une Callas virtuelle donc, pour une émotion quant à elle bien réelle!

Face à la diva holographique, c’est l’incroyable Eímar Noone qui dirigeait l’Orchestre de Chambre de Genève. Un choix qu’on ne peut que saluer étant donné le talent de la jeune femme et sa personnalité plus qu’attachante. Connue comme l’un des grands noms de la musique de jeu vidéo, Eímar Noone semblait être l’évidence même pour accompagner un projet tel que celui-ci. Sur scène, on a presque l’impression qu’une complicité se noue entre la chanteuse et la cheffe d’orchestre qui applaudit Maria Callas, la salue et finit même par lui offrir une rose. On saluera d’ailleurs la rigueur épatante avec laquelle Eímar Noone dirige ce concert puisque le fonctionnement même de l’hologramme exige de respecter un timing extrêmement strict pour que l’illusion soit parfaite. C’est cette justesse qui a fait de ce duo entre l’hologramme et l’humaine, entre la brune et la blonde, un moment musical réussi.

Cette soirée au Rosey Concert Hall aurait pu en définitive être parfaite. On regrettera cependant certains comportements dans la salle qui sont venus polluer toute la durée de la représentation. Prises de photos, de vidéos, flashs agressifs et des spectateur·trice·s qui apparemment ne savent pas se taire sont ainsi venus perturber le retour sur scène de Maria Callas. On espère qu’à l’avenir le Rosey Concert Hall saura se montrer plus ferme contre ce genre d’attitudes qui sont non seulement irrespectueuses pour les musicien·ne·s présent·e·s mais également désagréables pour le reste de l’auditoire. Malgré tout, cette expérience restera une agréable découverte qui s’est même révélée plus émouvante qu’on aurait pu le présager. Si certaines personnes pourraient trouver la démarche un peu glauque, qu’elles se rassurent puisque le concert, même s’il nous ramène pour un temps la célèbre diva, n’a rien d’une séance de spiritisme et la frontière entre réel et irréel reste bien visible même si, par moment, on aimerait la voir complètement disparaître.

Photo: Adrien Quinodoz

www.roseyconcerthall.ch

Quand le Perroquet prend la plume

C’est une charmante fantaisie qui nous a été servie mardi soir au Théâtre Le Crève-Cœur, où le baryton Guillaume Paire s’est emparé de la scène pour livrer non pas un récital classique, ni un numéro de stand-up, mais… quelque chose entre les deux. Un spectacle jovial à l’hybridité assumée, dont on ressort le cœur léger.

Texte: Athéna Dubois-Pèlerin

Le spectacle commence de manière on ne peut plus conventionnelle. Le violoncelliste et le pianiste jouent les premières notes d’un aria bien connu de Mozart, l’air de Papageno, tiré de La Flûte enchantée. Le baryton fait une entrée élégante, commence à chanter et… s’arrête net. Cette fois, ça suffit. Le personnage se révolte, Papageno fait un burn-out.

 

 

Commence alors un soliloque coloré, dans lequel le malheureux oiseleur de Mozart laisse tomber son script habituel pour dévoiler à l’assemblée ses états d’âme, sur le mode apparent de l’improvisation. 228 ans qu’il chante les mêmes airs, récite les mêmes phrases et fréquente les mêmes personnages! Tamino est insipide, la Reine de la Nuit insupportablement vaniteuse et même sa dulcinée Papagena ne l’enthousiasme plus… Papageno se prend à rêver d’une autre vie, pourquoi pas une vie faite de conquêtes en tous genres, comme celle que mènent ses « demi-frères » mozartiens Dom Juan et le Comte Almaviva, dont il prend les traits le temps d’un facétieux aria, avant de poursuivre ses méditations et ses métamorphoses.

En réinventant le sympathique personnage de Papageno, qu’il connaît bien pour l’avoir très souvent interprété sur scène, Guillaume Paire offre un divertissement haut en couleurs, décomplexé et résolument drôle. Soutenue par Florent Chevallier au violoncelle et Adrien Polycarpe au piano, la voix chaude et bien timbrée du baryton s’adapte aussi bien aux morceaux chantés dont il ponctue son spectacle (des airs d’opéra, oui, mais pas seulement!) qu’au discours parlé qu’il délivre avec une percutante spontanéité.

Songeur et enjoué, l’artiste use de l’humour pour proposer une réflexion sur les rapports entre art lyrique et société. Il n’hésite pas à pointer du doigt le manque d’intérêt dont peut souffrir l’univers de l’opéra, ironise sur les dérives idéologiques qui viennent contaminer la scène artistique, et ne résiste pas au plaisir d’aller taquiner la presse culturelle en exposant certains de ses travers.

Si le ton est parfois narquois, il reste toujours tendre, et si le spectacle peut sembler par moments un peu décousu, il retombe avec légèreté sur ses pattes grâce à Papageno, que l’on retrouve toujours sous les nombreux masques qu’il s’amuse à porter. On se laisse toucher par la solitude du personnage, qui dit son désir tout humain d’échapper à sa condition, son rejet du figé et son goût de la métamorphose, du multiple, de l’insaisissable. N’est-ce pas là la profession de foi de l’acteur, cet être polymorphe par excellence, qu’énonce Guillaume Paire? Davantage encore que du perroquet, ce dernier tient véritablement du caméléon, au point que l’on rit aux éclats en entendant ce chanteur, comédien, pianiste, auteur et metteur en scène se lamenter qu’il « aurait aimé être un artiste ».

 

Le Blues du Perroquet
Du 19 novembre au 15 décembre
Théâtre Le Crève-Cœur
 www.lecrevecoeur.ch

La fluidité d’expression

La Société de Musique La Chaux-de-Fonds invite la mezzo-soprano Vivica Genaux, le contreténor Laurence Zazzo et la Lautten Compagney Berlin pour une soirée baroque unique le 1er décembre à 17h, sous la baguette de Wolfgang Katschne.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

Lauten Companey Berlin, Vivica Genaux et Lauwrence Zazzo. Photo: Marcus Lieberenz

Le concert, intitulé Gender Stories, reprend des airs et duos d’opera seria enregistrés sur un album éponyme paru au printemps 2019. Genre peu représenté sur scène pour cause de longs récitatifs et d’intrigues compliquées, l’opera seria est ici mise en valeur à travers une sélection d’airs des grands Haendel, Vivaldi et Hasse comme des plus confidentiels Galuppi, Lampugnani, Porpora, Wagenseil et Traetta.

Difficile parfois de reconnaitre qui, de la mezzo-soprano ou du contreténor, chante quelle partition. Et c’est bien l’une des idées derrière ce programme dans lequel les solistes chantent tantôt les rôles de femmes écrits pour voix d’hommes ou vice-versa.

L’Agenda a eu l’occasion de s’entretenir hier au téléphone avec Vivica Genaux, dont la voix, même à travers le combiné, transmet avec chaleur sa sympathie et l’amour de son art.

Quels ont été pour vous les moments marquants du concert Gender Stories lors de la première à Dortmund, en mai dernier?
Vivica Genaux: L’air Se Bramate de Haendel. J’avais chanté cet opéra mais dans un autre rôle, celui d’Arsamene. C’était la première fois que je chantais l’air de Serse en concert et j’ai adoré ça. Il est très dynamique, avec beaucoup de changements de tempo. Également l’air Risponderti vorrei d’Achille in Sciro, très typique du style de Hasse, qui est mon compositeur préféré. C’était René Jacobs (ndlr, chef d’orchestre avec qui elle enregistre en 2002 l’album Arias for Farinelli, notamment) qui m’a fait connaitre la musique de Hasse il y a vingt ans, et depuis il est resté le compositeur le plus proche à mon cœur.

Comment appréhendez-vous ce thème de fluidité des genres dans la musique, autour duquel est construit votre album et le concert Gender Stories?
Vivica Genaux: Cela fait des années que je fais plus de concerts que d’opéras. Lors d’un concert ou je chantais Gelido in ogni vena de Vivaldi, je me souviens que j’avais demandé à Fabio Biondi si ça le gênais que je le chante en femme. Dans l’opéra il est chanté par Farnace, mais je me sentais drôle de jouer un homme avec une robe de bal très féminine. Et il m’a dit « non pas du tout, fais comme tu as envie! ». C’est là que j’ai expérimenté pour la première fois de chanter un air écrit pour un homme – pour un castrat – avec les réactions et actions théâtrales d’une femme, qui sont toujours un peu différentes. C’est intéressant de penser qu’un air, dans le cas de Gelido in ogni vena par exemple, peut être chanté à n’importe quelle époque car ça a à faire avec l’émotion humaine, mais il change beaucoup avec la masculinité ou la féminité.
Pour moi, dans le baroque, la façon la plus intéressante de jouer est l’androgynie. Je joue beaucoup avec ça dans les concerts; pour un même air, selon les jours je me laisse sentir si j’ai envie d’explorer le côté masculin ou féminin de l’air, des mots et de la situation. Ça peut dépendre des vêtements, qui sont souvent androgyne, talons et pantalons. Je sens la différence si je suis en pantalon et en gilet ou en robe longue avec une coiffure sophistiquée.
J’ai toujours fait mes recherches pour connaître l’histoire et l’origine d’un air, dans quel contexte et pour qui il a été écrit, mais depuis ce moment avec Fabio, je me laisse beaucoup plus de liberté dans l’exécution. Pour devenir plus élastique dans ma présentation, pour avoir plus de possibilité d’entrer dans l’air et de m’exprimer sans être complètement dans le rôle du personnage.

Pour les airs du programme de Gender Stories, c’est différent, j’essaie surtout de me mettre dans le rôle. Ce n’est pas vraiment comme un concert que je crée avec d’autres orchestres où je suis libre d’être moi-même. Nous racontons l’histoire des femmes qui chantaient les rôles des hommes et des hommes, castrats ou contreténors, qui chantaient les rôles des femmes. C’est compliqué car il y a aussi des airs où je chante le rôle féminin, et je ne peux pas me changer entre les numéros! Ça passe par les mouvements du corps, la façon de bouger les épaules et les mains change un peu, et l’expression de la voix.

Photograph © 2018 by RibaltaLuce Studio

Comment cela se met-il en place avec votre partenaire Laurence Zazzo?
Vivica Genaux: On a beaucoup parlé pour se mettre d’accord, s’arranger pour chanter plus ou moins fort, de manière plus décidée.
En 27 ans que je fais cette carrière, j’ai chanté plus de 60 rôles en travesti, car les mezzo-sopranos ont souvent pris les rôles de castrats. Au 17e siècle cela se faisait beaucoup pour les hommes de chanter des rôles de femmes, mais aujourd’hui ça n’arrive pas souvent et ce n’est pas encore complètement accepté à l’opéra. C’est difficile de trouver des contreténors avec la voix assez aiguë pour beaucoup de rôles de femmes. Souvent aussi, le corps du castrat, surtout jeune, était très féminin. Ce n’est pas le cas de Laurence, il n’a pas un corps très féminin! (rire) Mais par sa voix et ses expressions vocales, il a la possibilité d’exprimer sa part de féminité.

Qu’avez-vous hâte d’expérimenter à nouveau sur scène dans ce concert à La Chaux-de-Fonds?
Vivica Genaux:
Chaque première fois que l’on fait un concert, on ne sait pas à quoi s’attendre. On connait bien les morceaux mais l’énergie entre toi et le public n’est pas encore définie. Je me réjouis car maintenant je connais mieux la dynamique du programme. J’aime toujours m’amuser quand je chante, et ça devient plus facile quand on a déjà fait le programme avant. On gagne aussi en confiance dans notre rapport avec l’orchestre. Il y a des airs qui ne font pas partie du répertoire habituel et je les chante seulement avec le Lauten Companey, et certains duos étaient totalement nouveaux pour moi.

Est-ce que le fait d’élargir toujours votre répertoire est quelque chose qui vous plaît?
Vivica Genaux:
Ça fait partie de ma vie, et heureusement! J’ai commencé quand j’avais 24 ans en chantant Rossini. Après trois ans, on a commencé à me demander ce que je pouvais faire de différent. J’ai toujours dit « Je ne sais pas! Rossini va bien pour ma voix mais je ne connais rien d’autre ». Alors quelqu’un m’a conseillé de chanter Hasse, et quand j’ai eu cette possibilité je suis tombée amoureuse du son de l’orchestre baroque avec instruments originaux. Depuis là je n’ai jamais rien choisi, il y a toujours quelqu’un qui m’a conseillé ce qui était bien pour moi. Je ne connaissais ni les compositeurs, ni les airs, rien! J’écoutais, je chantais et j’étais toujours contente. J’ai tellement appris comme ça! Si j’avais dû dire ce que je voulais faire, j’aurais été beaucoup plus limitée.

Dans le répertoire de belcanto, Bellini, Donizetti – avec Rossini, on peut faire un peu de variations – il faut faire exactement ce qui est écrit sur la partition, et ça ne me va pas! (rire). Le baroque est plus comme le jazz: les ornements du da capo doivent exprimer ce que tu fais de mieux. Si tu aimes les trilles, les roulades, tu fais ce que tu veux, il faut trouver quelque chose dans l’air, la musique, le texte ou le rôle, où tu peux t’exprimer. On sort avec un air qui est fait sur mesure pour sa voix.

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Gender Series
Le dimanche 1er décembre à 17h

Société de Musique La Chaux-de-Fonds
Salle de Musique de la Chaux-de-Fonds

www.musiquecdf.com

Un festival des plus prometteurs éclot en pleine grisaille hivernale

C’est décidément une excellente idée qu’a eue Daniel Kawka en lançant le Léman Lyriques Festival, qui met à l’honneur le chant lyrique pendant quatre soirées de novembre. La première édition de ce tout jeune festival est consacrée à Richard Wagner et se déroule sous l’égide de la cantatrice allemande Christa Ludwig, grande habituée du répertoire wagnérien et marraine de cette cuvée 2019 du Léman Lyriques.

Texte: Athéna Dubois-Pèlerin

Bien que Mme Ludwig n’ait pu être là en personne ce mardi soir 5 novembre, au grand regret des organisateurs, elle n’en était pas moins omniprésente, au travers de l’hommage vibrant que lui ont rendu Christian Merlin et Pierre Michot. Au cours d’une discussion en deux parties, les deux musicologues ont offert une rétrospective chaleureuse, parfois un peu émue, de sa carrière, n’hésitant pas à ponctuer leur échange de séquences d’enregistrements qui faisaient entendre la voix de Christa Ludwig, aussi bien parlée que chantée. On a ainsi pu entendre la diva revenir avec humour sur son aversion pour les Hosenrolle qui ont marqué le début de sa carrière (« quelle plaie de ne pas pouvoir manger à sa faim et de devoir avoir l’air maigre pour endosser le rôle d’un adolescent! ») ou sur son amour pour Fidelio de Beethoven et son émotion lorsqu’elle a chanté cet opéra pour la première fois (« ah, chanter Fidelio, et ensuite, je peux mourir! »). Des extraits de ses performances ont donné à entendre sa tessiture extraordinairement étendue, qui tutoie le contralto et s’élève avec aisance jusqu’au soprano dramatique. On ressort de la salle avec l’impression étrange de bien connaître Mme Ludwig et une envie de pousser plus loin la découverte de cette surprenante (et ô combien sympathique!) cantatrice.

Photo: Radio Lac

Du récital al vivo qui s’est tenu conjointement aux entretiens, on retiendra la présence scénique de la mezzo-soprano Soumaya Hallak, et en particulier de la soprano Marion Grange, qui ont interprété chacune plusieurs Lieder de Wagner, Schubert et Strauss, brillamment accompagnées au piano par Ambroise de Rancourt. Par ailleurs, la programmation ne se borne pas tout à fait au romantisme allemand, et à une Jeune fille et la Mort particulièrement réussie vient faire écho une adaptation lyrique du Dormeur du Val d’Arthur Rimbaud (le duo est indéniablement harmonieux, mais on n’est pas sûre que le texte, subtil et intimiste, se prête à une interprétation aussi imposante).

Au-delà de la simple question de goût, car Wagner et le 19e siècle allemand ne plaisent pas vraiment à tout le monde, on soulignera une longueur un peu excessive pour cette soirée d’ouverture (2h30 tout de même), qui semble orienter résolument le festival vers un public de mélomanes initié·e·s, au risque de rebuter les néophytes simplement curieux·ses. Mais on n’en salue pas moins cette superbe initiative culturelle et on se réjouit de découvrir l’édition 2020!

www.lemanlyriquesfestival.com