« A Comme Anaïs » au théâtre Le Poche

Les amours de l’écrivain Henry Miller et de sa maitresse Anaïs Nin ont fait salle comble à la première de la pièce « A comme Anaïs » au théâtre Le Poche à Genève.

La pièce présente deux comédiens à la complicité évidente : une Anaïs (Olivia Csiky-Trnka) sensuelle et exaltée, et un Henry Miller (Frédéric Landenberg) au style intello, affublé d’un chapeau, de lunettes et d’une cravate défaite.

Nous sommes au début des années 30 près de Paris. Henry Miller accompagné de son épouse et muse June, fait la connaissance d’un couple d’amis : Anaïs et son mari banquier Hugh. Au-delà de cette amitié et de son rôle de bienfaitrice financière pour l’écrivain, il apparait très vite que des sentiments plus profonds se sont développés entre Anaïs et le couple Miller.

Anaïs qui, au premier abord, vêtue d’une robe romantique en mousseline rose, dégage un air de fragilité, se languit dans un fauteuil ou fait les cent pas avec fébrilité, en lisant les lettres d’Henry ou en rêvant de lui, ainsi que de June, envers qui elle éprouve également des sentiments. Henry, pour sa part, est assis à son bureau et écrit en tapant frénétiquement à la machine à écrire. Il rédige tout à la fois sa correspondance avec Anaïs et son roman « le Tropique du Cancer».

L’amour et l’admiration réciproque que se portent les deux amants éclatent dans chaque ligne  de la correspondance. La prose très libre d’Henry Miller est reflétée par la mise en scène, qui passe de poses lascives à des pas de danse avec fluidité tout en montrant avec brio la passion dévorante qui habitait le couple adultère. Le tout sur une scène jonchée de manuscrits chiffonnés et éparpillés, symbolisant la création et le chaos des sentiments de l’écrivain.

Un spectacle alliant littérature et sensualité, servi par deux excellents comédiens. A voir jusqu’au 20 décembre et du 10 au 23 janvier 2014 au théâtre le Poche en vieille ville.

Texte: Sandrine Warêgne

AcommeAnais©R.Bowring3163Photo: Rebecca Bowring

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La Chauve-Souris au Grand-Théâtre de Genève, le 15 décembre 2013

« Poule ou chatte, peu importe… » (Dialogue entre le Dr Falke et Eisenstein)

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L’orchestre, sous la maestria de Theodor Guschlbauer, donne vie dès les premiers instants à l’éthérée mélodie de l’opérette en trois actes de Johann Strauss fils. Dimitri le clown, interprète du gardien de prison dans cette version francophone, rappellera d’ailleurs que strauss, c’est le terme allemand désignant un autre animal ailé : l’autruche.

Ceci résumera plutôt bien le spectacle, assimilable à une sorte de gigantesque ménagerie. Ainsi le décor, qui fait mouche, serait facilement pris pour une immense cage, où évolueraient aussi bien le corbeau responsable de l’intrigue se jouant à la cour, que celles – les rats – qui dansent même quand le chat est là. Car c’est bien au détriment d’Eisenstein, également tourné en bourrique par sa femme dont le loup dissimule l’identité, que s’amuse la galerie.

Les singeries des figurants permettent, aussi bien que les jeux de rideaux et de lumières, de jouer avec l’œil du spectateur. Profitons ici d’avertir celles et ceux qui comptent se rendre sur place accompagnés de leurs têtes blondes : attendez-vous à la vision d’un nu féminin de dos… Puis à sa brève réapparition, de face.

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Enfin permettez-moi, s’il vous plaît, de soulever encore un petit lièvre : les mots du jeu – qui lui n’est pas mauvais – peinent, dans un certain désordre, à suivre dans leur envol les notes rythmant la musique du léger chiroptère. Car si nous pouvons aisément pardonner, voire même féliciter pour son courage, Mireille Delunsch, remplaçante « au pied levé » qui a dû apprendre son texte en dernière minute, d’autres imperfections pourraient s’avérer plus dérangeantes. Les surtitres en effet, sont parfois issus d’une traduction faite dans la mauvaise langue, voire mal orthographiés. Pis, les paroles affichées ne correspondent souvent pas aux tirades des différents acteurs, qui manquent quelques bonnes rimes !

En dépit de ces quelques coquilles restantes, l’éclosion de cette opérette vous offre d’assister à une œuvre qui, par son interprétation vivante, vous permettra sans vous faire de cheveux blancs, d’avoir au moins souri !

Rendez-vous ici pour de plus amples informations.

Texte et image: Michael K

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Crises identitaires à la Comédie de Genève

Marc Vanappelghem Amphitryon fil C-4351

Depuis le 3 décembre, Amphitryon est à l’affiche de la Comédie de Genève. La plus ancienne adaptation du mythe fut celle de Plaute ; venez découvrir celle de Molière. Écrite et montée sur les  planches pour la première fois en 1668, cette pièce peu connue du grand dramaturge français est revisitée par la jeune metteur en scène Nalini Menamkat. Elle donne vie aux vers libres de Molière, dont la beauté et la magie enchantent ceux qui les écoutent.

Alcmène, belle jeune femme nouvellement mariée à Amphitryon, ne laisse pas indifférent Jupiter, bien connu pour son caractère séducteur. Prenant les traits du mari parti à la guerre, il pénètre dans la couche nuptiale et abuse la fidèle épouse. Pendant ce temps, le messager Mercure se mue en sentinelle, sous l’aspect du serviteur d’Amphitryon, Sosie. Surprise quand ce dernier arrive pour annoncer la victoire et le retour de son maître à Thèbes : il se retrouve face à un double plus vrai que nature.

Nalini Menamkat explique : « Cette intrusion de l’irrationnel dans l’existence, je crois que nous y sommes tous, à un moment donné, confrontés. […] c’est finalement assez commun cette idée que, tout à coup, ce qu’on pensait être vrai ne l’est plus. » Le dédoublement d’Amphitryon et Sosie vient bousculer les certitudes, fait naître la confusion et met à mal la raison ; de là le talent de Molière ressort dans des vers savoureux : « Je ne saurais nier, aux preuves qu’on m’expose / Que tu ne sois Sosie, et j’y donne ma voix. / Mais si tu l’es, dis-moi qui tu veux que je sois ? / Car encor faut-il bien que je sois quelque chose ».

Marc Vanappelghem Amphitryon fil D-4539Comédie et tragédie s’entremêlent, sans que la frontière soit toujours très précise. On sourit devant des situations teintées pourtant de désespoir. Pourtant, ce rire n’empêche pas une réelle réflexion et émotion face à cette adaptation. Quelques petites maladresses de mise en scène ne rendent parfois pas toutes ses subtilités au texte de Molière : l’utilisation de pistolets en plastique – l’un de couleur jaune – surprend, tout comme Mercure lançant serpentins et bouteilles en PET sur un Amphitryon furieux de se voir refuser l’entrée de sa maison. Le début de la pièce, également, inquiète, puisque la discussion entre La Nuit et Mercure souffre d’une diction un peu bancale.

Alors que Roland Vouilloz peine à convaincre en Jupiter au côté parodique un peu trop accentué, la profondeur de l’oscillation entre farce et sérieux, entre les moments de drôlerie et ceux de considérations philosophiques, trouve sa meilleure incarnation dans le Sosie livré par Juan Antonio Crespillo.

Dans l’ensemble, la pièce séduit et on partage le désarroi d’Amphitryon, homme victime du bon plaisir des dieux, qui usent des mortels comme bon leur semble.

À voir jusqu’au 21 décembre.

Texte: Jade Sercomanens    Photos: Marc Vanappelghem

Marc Vanappelghem Amphitryon fil D-4700