Eugénie Rebetez dans son habitat naturel, entre authenticité et espièglerie

Dans son troisième spectacle, l’artiste jurassienne Eugénie Rebetez, en résidence à la Grange de Dorigny, nous convie chez elle. On y découvre son « moi protéiforme »; un cocktail survitaminé dont elle a le secret, à la fois généreux, incongru et plein de finesse!

Texte: Julia Jeanloz

Photo: Augustin Rebetez

Dans « Bienvenue », sa dernière création, Eugénie Rebetez, mise en scène par Martin Zimmermann, son compagnon à la vie comme à la scène, invite le public à entreprendre un voyage dans son univers intime. Ce spectacle est ponctué de nombreuses scènes, tantôt cocasses, tantôt déroutantes, tantôt maladroites, tantôt gracieuses. Mais toujours poétiques. Le corps de l’interprète y est envisagé comme une maison qui accueille des souvenirs, des émotions, un langage. Non sans fantaisies, Eugénie manie l’art des contradictions dans ce seule en scène étonnant, à la croisée du numéro de clown tragi-comique et de la danse contemporaine.

La scène représente un intérieur, le sien. Dans ce dernier, chaque pièce de mobilier, porte ou fenêtre est autant d’opportunités de jeu pour l’artiste. En femme de ménage, Eugénie aspire, astique, panosse, spraie, avec énergie. Soudain, Rihanna retentit: « Shine bright like a diamond ». L’occasion pour la comédienne-chorégraphe de redoubler d’efforts dans son intention de faire reluire cet intérieur. Avec une redoutable maîtrise de son corps, elle transforme l’exercice du ménage en une farandole de mouvements savamment chorégraphiés. Ce personnage, c’est vous, c’est moi, c’est nous.

– Eugénie, tu viens?
– J’arrive

La narration explore les multiples manières de provoquer des rencontres entre monde intérieur et monde extérieur, à l’aide de bruitages, de borborygmes et d’autres sons. Comment être en relation avec les autres, avec la société, tout en restant dans son jardin intérieur?

Le spectacle qui s’est donné à la Grange de Dorigny a connu un succès retentissant auprès des spectateurs et spectatrices présent·e·s. Il avait pour particularité d’être le fruit d’une collaboration avec l’association Écoute Voir qui vise à favoriser l’accès aux arts vivants des personnes en situation de handicap sensoriel. Effectivement, il a mobilisé les services d’une audio-descriptrice qui avait en amont étudié la captation, tout en imaginant des images à convoquer pour mieux décrire les scènes qui se déroulaient, au point de rendre suffisamment curieuses des personnes parmi le public pour les pousser à emprunter le casque d’audio-description. Il s’est clos sur une rencontre avec le public, à la fois composé de voyant·e·s, de malvoyant·e·s et d’aveugles, qui ont montré un grand intérêt pour le travail de l’audio-descriptrice, Séverine Skierski. Eugénie Rebetez, questionnée au sujet de cette collaboration, s’est dite très satisfaite de celle-ci car elle lui a permis de redécouvrir son propre travail, par une relecture artistique de l’audio-descriptrice.

https://wp.unil.ch/grangededorigny/spectacles/

Dans le cadre de sa résidence à la Grange de Dorigny, Eugénie Rebetez présentera son nouveau spectacle, « Nous trois », en novembre 2019.

L’artiste chorégraphie également le défilé du canton du Jura pour la Fête des Vignerons 2019.

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Deux expériences sensorielles aux Swiss Dance Days

La semaine dernière a été riche en danse à Lausanne. Cantonnée à mon bureau pour cause de relectures et de bouclage du numéro 78, mon grand regret est de ne pas avoir pu me rendre au Prix de Lausanne durant les journées ouvertes au public – et je dois avouer qu’une certaine page de streaming Arte Concert me faisait de l’œil depuis ma barre d’onglets. J’ai eu l’occasion par contre de me rendre aux Swiss Dance Days lors de deux soirées, la première mercredi dernier au Théâtre Sévelin 36 pour « Actéon » de Philippe Saire, et samedi à l’Arsenic pour « VR_I » de Gilles Jobin.

Texte: Katia Meylan

Drapeaux « Swiss Dance Days » @Pont Chauderon

Les Swiss Dance Days battaient leur plein, difficile de réserver une place pour « VR_I » qui affichait complet pour la plupart des sessions, et Sévelin 36 était en effervescence pour « Actéon ». De nombreux·ses professionnel·le·s et programmateur·trice·s étaient au rendez-vous de cette biennale qui promeut depuis 1996 la scène chorégraphique actuelle. Le public lausannois, accoutumé à une offre culturelle variée, n’était pas en reste et a accueilli chaleureusement les 15 pièces de danse contemporaine qui faisaient partie de la sélection 2019.

L’événement a pris place dans des lieux réputés pour une programmation tournée vers les artistes de demain et pour proposer des résidences d’artistes, soit le Théâtre de Vidy, Arsenic, Sévelin 36 et La Manufacture, ainsi que l’Octogone, qui a régulièrement à son affiche de grands ballets internationaux.

Nos impressions sur deux pièces, « Actéon » et « VR_I ».

Tableaux de chasse

Photo: Philippe Weissbrodt

Dans « Actéon », Philippe Saire se réapproprie le mythe grec du chasseur transformé en cerf par une déesse. Ici, explique-t-il, la métamorphose est « le choix d’un chasseur qui ne supporte plus la violence inhérente à la chasse ».

Les tableaux, forts, font plusieurs fois appel à une réaction animale. Quatre danseurs arrivent chacun leur tour sur scène, le regard droit sur le public, le sourire heureux et fier. On sent en eux une fraternité, une mentalité partagée, une soif d’aventure. Les mouvements des uns découlent de ceux des autres.
Actéon fait mine de courir contre le public, durant une demi seconde notre instinct de fuite prend le dessus. Plus tard, il se fait traquer dans la lumière. Un corps qui représente une enveloppe sans vie est soulevé, examiné, la musique est sourde, les chiens aboient. Inquiétude, les poils se dressent sur les sièges des spectateur·trice·s. Puis le chasseur prend la décision de rejoindre le camp des traqués, en « héros défendant ses convictions ».

Certains passages sont chantés par les protagonistes sur une mélodie monocorde. Ils ajoutent une dimension à la trame narrative, mais les artistes sont bien des danseurs et non des chanteurs: qu’ils soient alliés ou ennemis, fusionnels ou opposés, on préfère les voir l’exprimer par le mouvement que par la voix.

Figée d’admiration

Pour cette virée dans une réalité virtuelle, cinq participant·e·s sont admis·es toutes les vingt minutes. Peu d’explications, dès notre arrivée dans le Labo de l’Arsenic on nous équipe d’un sac à dos, de capteurs aux membres, de casques visuel et audio.
Tout à coup, je suis dans une grotte. Je regarde mes mains, ma peau est noire. À mes pieds, des chaussures de sport. En voyant les personnages autour de moi, pas moyen de lier les avatars aux participan·te·s que j’ai rapidement aperçu avant de commencer la VR. Qui est cette fille au pantalon de cow-boy ou cet homme qui commence tout de suite à nous serrer la main et à explorer les lieux?

Sélection finale Gilles Jobin « VR_I » @Arsenic

Le décor est superbement réalisé, les échelles déstabilisantes. Tantôt, des géants nous observent et décident de quel sera notre décor, tantôt nous devenons nous-même des géants, qui voient de petits êtres se mouvoir sur une plateforme. On oublie totalement le décor nu du Labo pour explorer la grotte, qui devient appartement, qui devient parc.

La partie observation est vite acquise. Mais nous sommes dans un festival de danse, et les personnages virtuels, par leurs mouvements, semblent nous donner des indices… Notre groupe est-il trop timide? Quelques gestes s’effectuent dans la retenue.

La réalité virtuelle crée par Gilles Jobin est une expérience unique, intrinsèquement impressionnante. L’expérience peut tout de même dépendre beaucoup des participant·e·s. Faite pour ne pas « forcer » à s’exprimer, elle propose, on dispose. Les contemplatif·ve·s contempleront, les audacieux·ses pirouetteront ou s’aventureront à être tactiles. Je tente une arabesque et suis rattrapée par mon équilibre, et ma timidité. Mais le côté passionnant de l’immersion, rapidement addictif a agi: on n’a qu’une envie, retenter l’expérience et imaginer tous ses possibles!

www.swissdancedays.ch

www.philippesaire.ch

www.vr-i.space

VR_I sera à la Comédie de Genève du 28 mars au 14 avril 2019

Aller voir Béjart et ressortir avec des souvenirs dans le cœur

Il est de ces moments qui ramènent tous nos sens au Noël de l’enfance – le Noël qui était un voyage en soi – lorsqu’on prend le temps pour eux au milieu de cette course effrénée pour finir l’année à temps. Bricoler ensemble un cadeau pour les grands-parents, boire un thé au marché, chanter à l’église ou aller voir « Casse-Noisette ». C’est ce qui nous est arrivé hier soir à Beaulieu, devant le « Casse-Noisette » de Béjart. Sa version diffère entièrement de l’originale, mais on y retrouve la musique de Tchaïkovski, un pas de deux, les souvenirs d’enfance. Celles et ceux qui allaient déjà voir la compagnie il y a vingt ans ont pu retracer des gestes dans leur mémoire, puisque la création avait été dansée pour la première fois en 1998.

Texte: Katia Meylan

Casse-Noisette ©BBL – Gregory Batardon

En 1998, Maurice Béjart rend hommage à Marius Petipa plus de cent ans après la création de la pièce « Casse-Noisette » sur l’œuvre de Tchaïkovski. L’histoire raconte les souvenirs d’enfance du chorégraphe, les souvenirs de sa mère, qui avait quitté le monde alors que le petit Maurice avait 7 ans. La chorégraphie d’origine est mise de côté au profit d’une nouvelle interprétation contemporaine. Marius Petipa est toutefois présent tout au long de la trame narrative; il apparaît dans de nombreux tableaux, associé au personnage de Méphisto de Faust – puisque le rêve sait souvent confondre tout naturellement deux personnages. Il est un brin impressionnant mais aussi dessiné avec humour. « Marius, montre-nous ce qu’est une cinquième position… » . Le maître est également présent à travers son célèbre pas de deux du deuxième acte: en effet, le pas de deux est annoncé au micro par Petita/Méphisto dans sa version originale, Béjart n’ayant pas souhaité le modifier.

Le travail, l’humour et la bienveillance enrobent la pièce de leur regard.
En offrant tant de beauté, on prend à certains moments le temps de nous rappeler que « si tu veux danser, il faudra travailler. Travailler. Travailler. Travailler » .

Casse-Noisette ©BBL – Philippe Pache

L’humour nous arrive par petites touches: un écran nous permet notamment de rencontrer la grand-maman de Maurice Béjart qui, interviewée, trouve tout naturel et « très bien » que son petit-fils parcourt les scènes du monde. « Il a toujours aimé ça Maurice, se déguiser et faire du théâtre » . Amusants dans un autre registre, les personnages des Anges, en costumes jaune et rouge à paillettes, apportent une touche effrontée dans des mouvements extravagants, qui semblent presque spontanés dans leur amplitude.
À la richesse des chorégraphies sorties de l’imagination de Béjart se mêlent tantôt la grâce classique, tantôt le burlesque, la sensualité parisienne (dans une magnifique scène où l’on retrouve du vocabulaire de valse et de tango), et le caractère unique de l’accordéon de Lisa Biard, qui rêve « Sous les ponts de Paris » aussi bien qu’il épouse Tchaïkovski.

Casse-Noisette ©BBL – Gregory Batardon

Et enfin la bienveillance couve dans la présence de la mère; il y a cette grande statue, le « Casse-Noisette », « la madeleine » de Béjart, sous laquelle se dansent toutes les scènes. Il y a les gestes de la danseuse Elisabet Ros – qui reprend son rôle de 1998 – de la mère réapparue pour lui faire un cadeau et l’accompagner dans ses souvenirs, ceux du cirque, des Scouts, et bien sûr de Noël…

Casse-Noisette
Théâtre de Beaulieu
Jusqu’au 23 décembre

www.bejart.ch

Gender Cubicles par le collectif Woman’s Move

Les 21 et 26 novembre dernier, six danseuses et danseurs sont venus chambouler les habitudes du hall d’Uni-Mail, à Genève. À travers trois tableaux de dix minutes chacun, les artistes nous intriguent, d’abord, puis nous embarquent dans un univers qui questionne le genre sous des rythmes breakbeat. C’est le dernier projet du collectif Woman’s Move, qui, à travers la puissance du corps, cherche à bousculer l’ordre établi et éveiller les réflexions.

Texte: Jennifer Barel

Photo: Varvara Vedia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans les locaux du Projet – H107 pour la création en danse contemporaine, j’ai le privilège d’assister à l’une des dernières répétitions avant le jour J. Devant la petite assistance, les danseuses et danseurs présentent leur spectacle, concentrés et énergiques, avant que la chorégraphe et responsable du projet, Iona D’Annunzio, propose que nous donnions nos avis et d’éventuelles recommandations. Une ouverture à la collaboration avec le public qui traduit bien la volonté d’accessibilité dont m’a parlé Iona. « Gender Cubicles » veut questionner le genre, mais surtout provoquer la réflexion chez le spectateur. Pour cela, elle a créé un spectacle accessible tout en restant subtile.

Un spectacle pensé spécialement pour le hall d’Uni-Mail. Lorsque la musique commence, la fourmilière universitaire s’étonne et ralentit. Les curieux regardent et s’approchent. Certains sourient ou sortent leur portable pour filmer, d’autres se penchent depuis les étages pour observer le spectacle et les plus motivés osent même quelques pas de danse au rythme de la musique. les danseuses et danseurs jouent avec l’architecture du lieu, chaque tableau se déroulant sur une scène différente. Une première fois sur les grandes marches aux allures de gradins d’amphithéâtre, ayant chacun·e sa marche et sa couleur de tenue sportive, les danseur·seuse·s nous offrent un véritable tableau en trois dimensions sur un bon rythme tapant. Puis, en face, sur les deux escaliers formant un triangle, ils·elles montent, descendent, changent de côté, mais surtout transmettent leur énergie à travers des chorégraphies belles et dynamiques. Pendant un court moment, le temps est suspendu et une succession de chorégraphies questionnent les gestuelles féminine et masculine; qui les fait, qu’est-ce qu’elles signifient? Enfin, au centre du hall, au niveau du sol, ils·elles détonnent et s’abandonnent à leurs danses dans un dernier souffle explosif.

Un interlude qui vous prend par surprise, une bonne dose d’énergie qui met du « punch » dans la journée, une coupure captivante qui invite subtilement à la réflexion sur le monde et sur soi-même. Par des danses et musiques aux mouvements et sonorités actuelles, cette performance pousse à se questionner sur la place de son propre corps et de ses gestes et, plus loin, remet en question les normes de genre dans la société d’aujourd’hui.

Mis en mots lors d’une table ronde accueillant deux acteur·trice·s de la scène artistique de la région et une doctorante à l’université de Genève, les questionnements liant le genre et les pratiques artistiques sont, dans ce spectacle, traduits en gestes et surtout en émotions, offrant une autre manière d’aborder ce thème et d’éveiller les consciences. Cette performance est une alarme qui veut retentir autrement que par les mots.
À la fin, des danseur·seuse·s essoufflé·e·s et satisfait·e·s, une chorégraphe contente, des applaudissements et cris d’encouragements de spectateur·trices·s touché·e·s viennent clore ce beau spectacle. Parmi le public, les discussions concernant le genre se prolongent, objectif atteint? En tout cas pour certain·e·s, reste à convaincre les autres! Pour cela, le collectif Woman’s Move prévoit déjà un deuxième round lors de la semaine de l’égalité en mars, peut-être à Uni-Mail, peut-être dans un autre bâtiment universitaire de Genève. Car c’est cela l’intelligence de cette performance, pouvoir s’adapter à tout type de lieux, et être adaptée à tous les publics.

Pour suivre le travail du collectif Woman’s Move: http://www.womansmove.com

W.A.Y.T. ou Who Are You Thelma de Pauline Raineri

Une fiction chorégraphique qui nous interroge sur la figure complexe de la femme fatale dans le film noir des années 1930-40. À l’occasion d’une soirée-débat avec la chorégraphe et le duo de danseurs·euses, une étudiante en études genre, Estelle, et un philosophe, Damien, nous éclairent sur ce personnage.

Texte: Nesrine Ghulam

Il faut tout d’abord mentionner le caractère sombre de la pièce qui incarne parfaitement l’ambiance du film noir américain. De forts contrastes marquent les jeux de lumières, nous laissant par moments complètement plongé·e·s dans l’obscurité. Le décor, très sobre, traduit un espace assez restreint duquel il semble impossible de s’échapper. Les acteurs·trices nous jaugent et se scrutent eux/elles-mêmes, sans cesse. Dès le début de la pièce, une forte tension se ressent, qui ne fera que s’amplifier au fil des scènes. Cette ambiance noire teintée de méfiance est intensifiée par la brutalité de certains volets qui mettent en scène une femme et un homme. Même si l’univers est spécifique à l’époque que la chorégraphe a voulu représenter, certaines scènes résonnent au fond de nous et nous amènent inévitablement à nous questionner nous-mêmes sur les rapports de genre qui constituent notre société.

C’est d’ailleurs ce que la chorégraphe, Pauline Raineri, nous mentionne. Inspirée par l’esthétique des films noirs et plus particulièrement par la protagoniste de « The File On Thelma Jordon », elle a voulu s’attarder sur la figure de la femme fatale. En 2016-2017, elle crée alors une première pièce, plus courte, intitulée « Thelma ». C’est par la suite qu’elle décide de traiter de ce thème de manière plus profonde en créant cette pièce, « W.A.Y.T », en reprenant les mêmes acteurs·trices. La figure de la femme fatale est une forme de féminité qui est mise en scène ici dans un univers particulier, celui des années 40. Or, la chorégraphe nous explique s’être rattachée à des situations qu’elle-même, en tant que femme, a vécu. D’une manière subtile, la pièce est donc teintée par une certaine volonté dénonciatrice très actuelle.

Mais qu’est-ce qu’une femme fatale? Estelle nous explique que « La femme fatale est avant tout une femme, dans le sens où c’est un personnage genré qui prend place dans un système social où les rapports de genre sont hiérarchisés ». Cette figure émerge dans le contexte de la Deuxième Guerre mondiale, au moment où des femmes occupent des postes à responsabilité laissés vacants par les hommes. En accédant à des positions hiérarchiques qui leur étaient inaccessibles auparavant, les femmes s’empower, prennent du pouvoir, et sont alors perçues comme des menaces par les hommes. La femme fatale n’incarne donc pas l’archétype de la femme passive et soumise; elle s’y oppose, en affirmant sa sexualité active et libérée. Elle use alors de son pouvoir de séduction érotique comme une arme, d’où le terme de « fatale ». Son charme, sa sensualité lui permettent de manipuler les hommes. La femme fatale est donc une femme puissante, mais complexe. C’est de la manipulation et de son caractère mauvais qu’elle semble tirer son pouvoir. Damien nous explique le paradoxe de cette figure: la femme fatale est une femme puissante mais qui reste produite par un regard masculin. Cette figure est donc ambivalente. De plus, l’enjeu de l’émancipation serait-il de rester dans une forme de domination?

La pièce résonne en nous car elle questionne les rapports de genre en explorant différentes formes d’émancipation. La chorégraphe joue avec les figures genrées féminin-masculin, en les renforçant et en les effaçant par moments. Au fil de la pièce, les catégories sont brisées puis remodelées; on s’aperçoit que les rôles genrés ne sont qu’une construction et qu’ils peuvent donc être détruits. De plus, on pourrait penser que la femme fatale est un produit du système masculin, ce qui fait de cette personne un être incapable d’une émancipation « complète » et donc inévitablement aliéné. Or, la pièce permet de s’interroger à ce propos: se construire en tant que femme fatale, active, sexuelle, n’est-il pas déjà un acte de révolte en soi? Se réapproprier un rôle défini par le système ne contribue-t-il pas à le subvertir, et à en casser les catégories qui le fondent en y imposant son propre système de valeurs?

https://galpon.ch/spectacle/w-a-y-t/

Cinquième réalisation pour The Music Video Contest

The Music Video Contest est un concours pluridisciplinaire imaginé par Mei Fa Tan, réalisatrice free-lance. Depuis 2013, elle propose aux musiciens de soumettre un titre via la plateforme musicale suisse Mx3, avec à la clé la réalisation d’un clip. Le concept tient d’une collaboration de la cinéaste avec des techniciens du cinéma, des musiciens, des chorégraphes, ainsi qu’avec le festival Les Hivernales à Nyon qui propose au vainqueur une place dans sa programmation.

Backstage du tournage. Photo: Anne Gerzat

Cette année, parmi 90 candidats, c’est l’artiste Fabe Gryphin, « songwriter des temps modernes » comme il se décrit lui-même, qui remporte The Music Video Contest. Son nouvel EP « Pain » est un projet hybride aux influences hip hop, soul, rock, electro et du monde jazz des musiciens dont il s’entoure. De là est tiré le titre « PTTFLR » pour lequel Mei Fa Tan a réalisé une vidéo.

Un espace confiné, un contre-jour, des mouvements et un visage expressifs alternant agitation et calme soudain: difficile de ne pas penser à « Chandelier » de Sia devant l’ambiance et la chorégraphie de Pauline Raineri (de la compagnie genevoise Wave) exécutée par la jeune Shayna Vernacchio. La narration est toutefois développée autour des sentiments que le personnage de la petite fille exprime à son grand-père, tous deux dans l’incapacité de sortir. La caméra qui se balade dans l’espace, dynamisant les gestes, permet aussi de voir Fabe Gryphin interpréter le morceau.

Découvrir la vidéo: Fabe Gryphin – PTTFLR (The Music Video Contest)

Découvrir Mei Fa Tan                                                                                             Découvrir Fabe Gryphin

Texte: Katia Meylan