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« Industria »: la Triennale 2020 de Bex & Arts

À quelques dizaine de kilomètres à peine de l’Arc lémanique, Bex accueille en 2020 son incontournable Triennale de sculpture contemporaine. Cette année, c’est la thématique du domaine de l’industrie qui regroupe les œuvres. Bienvenue dans le monde
d’ « Industria »!

Texte: Sandrine Spycher

Terme polysémique, « Industria » caractérise, depuis le 18e siècle, l’habilité à produire, et désigne toute forme d’activité productive (culturelle, artistique, intellectuelle, etc.). Point de départ notamment du Bauhaus, l’idée d’ « Industria » cristallise la volonté, particulièrement d’actualité, de nouer des liens entre art et société industrielle. Dans le contexte de la Triennale de Bex & Arts, cette thématique rappelle l’activité industrielle de Bex comme lieu historique d’exploitation du sel. Dans une incitation à la réflexion, ce sont 34 artistes qui ont été invité·e·s à s’approprier ce terme pour la création d’une œuvre inédite à l’occasion de la Triennale. Combinant les notions d’espace, de lieu et de production, les œuvres in situ sont destinées à fonctionner dans une logique durable qui tient compte de la situation unique du Parc de Szilassy.

 

Parmi les 34 œuvres, la rédactrice de ces lignes a été particulièrement intéressée par les créations de Daniel Zea, Pierre Mariétan, Olivier Estoppey et Nicole Dufour. L’œuvre Cabeza de Hongo de Daniel Zea vous invite à écouter des sons industriels tout en vous baladant sous un arbre. Les cymbales suspendues à l’arbre y sont presque camouflées pour vibrer des sons qui les animent. Un moment poétique et musical proposé par l’artiste de Bogota, qui met en avant sa formation en musique informatique et électroacoustique.

Autre musicien et compositeur, Pierre Mariétan, Montheysan vivant à Paris, met en place un périple à travers l’espace et le son avec Écoute, Son Silence Bruit. En marchant le long de son œuvre, tendez l’oreille attentivement. Au fil de la marche, il y a d’abord le silence, puis les sons du parc, ensuite le bruit distant de la ville, et enfin l’industrie et ses bruits caractéristiques. Les inscriptions au sol prennent alors tout leur sens tandis que les bruits et les silences alentours se mêlent pour vous révéler la proximité de la ville.

Dans un autre registre, l’artiste vaudois Olivier Estoppey bouscule votre perception de l’espace à l’aide d’un simple dispositif architectural. Le Quartier des fous, voilà une œuvre qui porte bien son titre. Dès la porte de cette étrange maison franchie, le sol semble basculer et on perd l’équilibre. Comment est-ce possible? Grâce à une illusion qui embrouille le cerveau: les murs étant perpendiculaires au sol, on a l’impression que celui-ci est plat alors que nous marchons sur une pente. Il faut se muer en véritable dahu pour ne pas tomber !

La genevoise Nicole Dufour, quant à elle, propose avec Maîtrise (Dieu est une couturière, projet au long cours) une sculpture fascinante – et, avouons-le, un peu effrayante – où une figure de femme se libère des liens qui l’emprisonnent. Le fil à coudre et l’aiguille géante ont de quoi impressionner, tout comme le réalisme des traits de la femme représentée, notamment la force se dégageant de son poing serré. Une œuvre qui marque et donne des frissons.

Pas à Bex? Essayez la visite virtuelle !

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En marge de la Triennale en plein air dans le parc, L’Agenda recommande la visite de l’exposition de photos de Jean-Marc Cherix, dans la buvette de Bex & Arts. Vous y trouverez 25 clichés de la Fête des Vignerons (mêlant les éditions de 1999 et 2019). « Le défi était de faire des photos en noir et blanc d’une fête avec autant de couleurs », explique le photographe. Mais si les couleurs disparaissent, le mouvement est, lui, bien présent pour rendre hommage à cette fête historique. Les photos vous transportent immédiatement vers la place du Marché de Vevey, avec les souvenirs et les émotions!

Jusqu’au 18 octobre 2020

bexarts.ch

Contempler l’horizon et s’y projeter

Simon Mastrangelo vous invite à découvrir son exposition de photographies ethnographiques Émigrer en quête de dignité. Ces mots titrent aussi son premier livre paru en 2019 aux Presses universitaires François-Rabelais (PUFR) dans la collection Migrations qui a pour objectif de favoriser la diffusion des connaissances scientifiques vers un public large.

Texte: Gauvain Jacot-Descombes

La rétine du savant

Diplômé de l’Université de Lausanne, Simon Mastrangelo est l’auteur d’une thèse de doctorat sur les migrations tunisiennes dites « clandestines ». Il précise lors de notre entretien: « La publication de ces images n’était pas préméditée, car durant les trois ou quatre années de cette recherche, je me suis servi de la photographie comme d’un outil mnémotechnique. Or, je souhaite aujourd’hui qu’elles puissent avoir leur propre voix. Je pense que ces images sont pertinentes à montrer, car elles se situent dans le cadre d’une recherche ethnographique. C’est la raison pour laquelle ces images sont toujours liées dans l’exposition à des scènes ethnographiques ou à des extraits d’entretiens ».

Un choix qui est bien inspiré, car d’autres scientifiques n’ont eux aussi pas pu résister à l’appel de la photographie. En 1904, par exemple, le sociologue américain Lewis Wickes Hine travaille sur les immigré·e·s d’Ellis Island et réalise une série de clichés stupéfiants d’une époque où c’était au tour des Européen·ne·s de prendre la mer, de rêver à un Ailleurs et de se construire un imaginaire migratoire. Si cette proposition photographique a un ancrage scientifique, ce n’est pas l’histoire de cette discipline qui pourra contredire l’approche du chercheur. En effet, « c’est à partir des années 1880 que la photographie devient un auxiliaire fiable des sciences ». (Bajac, 2004)

Une arme de dénonciation?

Ces images ont certes un axe scientifique, mais pas uniquement. Dans la mesure où la migration est une problématique contemporaine, sociale, politique et législative, il faut aussi relever l’axe du témoignage photographique. Dès la fin du 19e et le début du 20e siècle, « la photographie a été reconnue comme le meilleur moyen de témoigner du réel. Elle devient une arme de dénonciation dans les mains d’hommes ou de femmes désireux de révéler aux yeux de leurs contemporains l’injustice du monde qui les entoure » (Bolloch, 2004).

Il est toutefois nécessaire de clarifier le positionnement de Simon Mastrangelo: « Quand on parle de migration, c’est toujours très politique. Dans mon cas, bien que l’on ne puisse pas être toujours totalement objectif, j’essaie de produire quelque chose qui ne soit ni dans un déni des souffrances du genre humain ni dans une perspective militante qui viserait à diaboliser les politiques migratoires. J’essaie plutôt de documenter et de donner la parole aux personnes elles-mêmes, pour qu’elles puissent raconter leurs récits, et qu’elles s’expriment politiquement si elles le souhaitent. Mais que ça ne soit pas moi qui leur impose ce prisme de lecture politique ».

Émigrer en quête de dignité

Du 25 juillet au 15 août 2020,
Galerie du Faubourg, Porrentruy. Vernissage le 25 juillet à 19h

Du 11 au 25 septembre 2020,
Péristyle de l’Hôtel de Ville de Neuchâtel, à l’occasion de la Semaine d’actions contre le racisme

 

Pour aller plus loin:

Mastrangelo Simon (2019), Émigrer en quête de dignité. Tunisiens entre désillusions et espoirs, Tours: Presses universitaires François-Rabelais.

Bajac Quentin (2004), La photographie scientifique, la révélation d’une autre réalité, in Brigitte Govignon, La petite encyclopédie de la photographie, Paris: Éditions de la Martinière, pp. 48-49.

Bolloch Joëlle (2004), « D’authentiques cas » de misère sociale, in Brigitte Govignon, La petite encyclopédie de la photographie, Paris: Éditions de la Martinière, pp. 50-51.

La Cinémathèque suisse se dévoile à Penthaz : portes ouvertes exceptionnelles en septembre

Afin d’inaugurer son Centre de recherche et d’archivage, la Cinémathèque suisse ouvre ses portes aux visiteur·euse·s les 7 et 8 septembre prochains. Au programme de ce weekend à Penthaz, la découverte des archives de l’institution grâce à un parcours fléché et à une exposition temporaire présentée dans le verger. L’occasion pour le public de mesurer la richesse de ce patrimoine cinématographique unique en Suisse.

Texte: Marion Besençon

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Photo: Marion Besençon

Fondée en 1948, la Cinémathèque suisse occupe actuellement trois sites dont la Dokumentationsstelle à Zürich, son centre germanophone. Alors que tout au long de l’année le Casino de Montbenon à Lausanne propose à son public cinéphile des cycles thématiques, des rétrospectives et des hommages à la production cinématographique suisse et mondiale, le nouveau site de Penthaz se charge de conserver et de restaurer une impressionnante collection de plus de 85’000 films de fiction et documentaires, des millions d’affiches, photographies, scénarios, livres, périodiques, appareils anciens, décors et objets de cinéma les plus variés.

Avec sa façade en acier oxydé d’inspiration industrielle, le nouveau site de Penthaz incarne la mémoire audiovisuelle suisse et se profile en témoin de la cinématographie et de la cinéphilie helvétique comme mondiale. Au sein de cet espace architectural qui évoque le cinéma par ses fenêtres de

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Photo: Marion Besençon

la taille d’un écran et ses effets de cadrage, qui expose ses photographies et ses affiches, archivistes, chercheurs, cinéastes professionnels et visiteurs ont accès à l’histoire du cinéma suisse et international. Avec près de 100 collaborateurs, le Centre de recherche et d’archivage à Penthaz est aussi une vitrine des métiers de la Cinémathèque suisse : documentalistes, archivistes, restaurateurs ou encore techniciens du film.

C’est donc une entrée merveilleuse dans les coulisses de l’institution qui attend le public lors de ces deux journées portes ouvertes. Une sensibilisation aux enjeux éthiques et aux prouesses techniques et technologiques de l’archivage et de la conservation qu’on vous promet passionnante !

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Photo: Marion Besençon

Cinémathèque Suisse – Journées portes ouvertes

Centre de recherche et d’archivage, Penthaz
Samedi 7 et dimanche 8 septembre 2019

Toutes les informations sur Cinémathèque Suisse – Journées portes ouvertes

Kimono et Années folles

Alors que les motifs asiatiques font depuis quelques décennies partie intégrante de notre culture, la Fondation Baur rappelle les influences de l’Asie sur la mode occidentale des Années folles dans une élégante exposition intitulée « Asia Chic », du 10 avril au 7 juillet 2019.

Texte: Katia Meylan

Vue de l’exposition

L’exposition est une occasion de présenter la large collection de tissus japonais et chinois que possède la Fondation Baur tout en abordant une part de l’Histoire du point de vue de ces textiles. Estelle Niklès van Osselt, commissaire de l’exposition « Asia Chic », a choisi la période spécifique et bien délimitée dans le temps qu’est l’entre-deux-guerres, qui a connu un enthousiasme pour ce qui provenait d’Asie. En effet, dès le début du 20e siècle naissent deux mouvements artistiques qui s’inscrivent dans cette vague d’influence: d’abord l’Art Nouveau, puis l’Art Déco apparu dans les années 1920. Notre vision a tendance à être européano-centrée, nous dit la scientifique, et l’exposition est une occasion de faire ressortir les influences qu’a eu l’Asie dans les arts occidentaux; opéra, théâtre, cinéma mais surtout ici dans la mode. Elles font partie de ce qui nous entoure aujourd’hui sans qu’on le relève comme étant asiatique – ici un motif kikko, là un motif asanoha (que la commissaire désigne sur mon sac, que j’arbore depuis trois ans et dont je n’ai appris le terme qu’en allant chercher sur internet par la suite).

Estelle Niklès van Osselt a donc imaginé mettre en résonance dans les vitrines les textiles asiatiques et la mode des Années folles. Les plus belles pièces de tissus de la collection de la Fondation Baur en tête, elle se rend dans les archives de la  Bibliothèque d’art et d’archéologie des Musées d’art et d’histoire, sur les archives de la BNF en ligne, et parcourt des centaines de magazines. Dans les pages de La Gazette du Bon Ton, de Vogue ou du Harper’s Bazaar, elle trouve les planches couleurs présentant des similitudes avec les kimonos et robes chinoises de la collection. L’influence devient indubitable.

Vue de l’exposition

Le côté occidental est majoritairement représenté sous forme de reproduction de magazines et illustrations – plus une petite incartade dans le cinéma et le théâtre avec des extraits de vidéo et des costumes de spectacle. Les sources sont diverses, mais on retrouve pour notre plus grand délice un grand nombre d’illustrations de robes de soirées et d’accessoires imaginées par le grand couturier Paul Poiret, et gravées par le peintre et illustrateur Georges Barbier, icône de l’Art déco.

Le côté asiatique assemble également différentes provenances, notamment des robes chinoises de la collection Baur avoisinant de magnifiques kimonos. La Fondation Baur a eu la chance de recevoir, ces dernières années, deux impressionnantes collections de kimonos offertes par mesdames Sato Mariko et Sugawara Keiko. Descendante d’une lignée de samurai de Kyoto, Sato Mariko , à présent décédée, était arrivée en Suisse avec son mari diplomate. Sugawara Keiko, quant à elle, est fille d’une famille aisée de Tokyo.
La collection de kimono, au Japon, se constitue au fil des événements d’une vie: Fête des 7-5-3 ans (shichi-go-san), cérémonie de majorité (seijin shiki), mariage… et se perpétue avec les héritages familiaux. Les deux femmes n’ayant que peu l’occasion de porter ces précieux habits à Genève, elles décident de les confier à la Fondation Baur. Un véritable trésor, que les conservatrices nous avouent avoir été saisies en découvrant: les kimonos de trois générations traversant la fin de l’ère Meiji (1868-1912) et les ères Taishō. (1912-1926) et Shōwa (1926-1989), dans deux styles légèrement différents puisque provenant les uns de la région du Kansai et les autres du Kantō.

La curatrice et la scénographe retransmettent la beauté et l’émotion de ces objets chargés d’histoire dans cette exposition où dessins de mode et textiles se répondent et se mettent mutuellement en valeur, en racontant l’histoire d’une fascination pour une culture.

L’un des temps forts de l’exposition aura lieu mardi 11 juin, où le musée invitera Sugawara Keiko à faire une démonstration d’ajustement du kimono et du obi.

Asia Chic – L’influence des textiles chinois et japonais sur la mode des Années folles
Fondation Baur – Musée des Arts d’Extrême Orient, Genève
Jusqu’au 7 juillet 2019

Visites commentées publiques:
8 et 22 mai
5 et 19 juin
3 juillet à 18h30

Visites de la commissaire:
7 mai et 13 juin à 14h30

Conférences:
– « L’Asie dans la musique et le cinéma des années 1920 », par Didier Hagger, le 7 mai à 18h30

– Démonstration de l’ajustement du kimono et des nœuds du obi par Sugawara Keiko, le 11 juin à 18h30

www.fondation-baur.ch/fr/expositions

Avec la carte de membre L’Agenda Club, une entrée offerte pour une entrée payante!

 

Ramon Llull et son héritage – D’un ordinateur en papier aux codes et algorithmes actuels

Jusqu’au 10 mars prochain, l’exposition d’ArtLab à l’EPFL propose de découvrir Ramon Llull, philosophe, logicien et théologien catalan dont les travaux ont une influence universelle non seulement dans le domaine technologique mais également dans le domaine de l’art, de la littérature, de la musique ou encore de la conception des religions. « Thinking Machines. Ramon Llull and the ars combinatoria » présente l’une des premières machines d’acquisition de connaissances et tente de laisser entrevoir sa complexité, tout en explicitant les liens de ce système de pensée avec les créations qui en ont découlé, jusqu’à aujourd’hui.

Texte: Katia Meylan

Thinking Machines. Ramon Llull and the ars combinatoria, EPFL ArtLab, 03.11.2018 – 10.03.2019. Exhibition view. Left: Ralf Baecker, Rechnender Raum / Computing Space, 2007. Right: Philipp Goldbach, From the series Read Only Memory, 2016 © EPFL ArtLab Photo © Alain Herzog

L’exposition a été créée pour la première fois au Centre de Cultura Contemporània de Barcelone, organisée par le Professeur Amador Vega, spécialiste de Llull, en collaboration avec la ZKM|Center for Art and Media et l’EPFL. Dans son accrochage à Karlruhe, elle s’est enrichie de nombreuses œuvres rassemblées par les Professeurs et co-organisateurs Peter Weibel et Siegfried Zielinski. Pour l’accueillir à l’ArtLab, la directrice du lieu Sarah Kenderdine a choisi de se concentrer principalement sur la pensée computationnelle et les réalisations, du 13e siècle jusqu’aux artistes contemporain∙e∙s, dans lesquelles ce concept est présent.

En effet, l’ensemble de la pensée de Ramon Llull, ancrée au Moyen-Âge, influence encore aujourd’hui philosophes, programmateur·trice·s et artistes.

Voir crédits au bas de l’article (1)

Le point de départ de l’exposition est son l’Ars Combinatoria, machine de papier complexe qui, en agençant différemment des concepts codés, et en laissant une part à l’aléatoire, crée du sens, formule des questions, ouvre sur des discussions.

Pour nous faire entrer dans l’époque du créateur catalan, on commence par nous présenter des manuscrits de Ramon Llull, de « pseudo-Ramon Llull » (auteurs non-identifiés s’inspirant des écrits du premier), ou encore des manuscrit dans un style proche, qui suivent le même courant de pensée. Certains de ces documents rares ont pu être trouvés directement dans la bibliothèque de l’EPFL.

Si but de Llull était d’arriver aux vérités théologiques et philosophiques qui mèneraient à la paix des religions, d’autres après lui ont bénéficié de son influence, parfois explicitement parfois indirectement, que ce soit à des fins pratiques ou artistiques. Parmi les esprits « pratiques », Gottfried W. Leibniz, qui invente au 17e siècle sa magnifique machine à calculer, jalon de l’histoire du calcul mécanique.
Pour le côté artistique, un exemple d’une interprétation concrète de l’usage combinatoire et aléatoire est une œuvre bien connue: « Cent mille milliards de poèmes » de Raymond Queneau, dont le découpage permet au lecteur de constituer son propre poème.
Une partie des œuvres présentes dans l’exposition impressionnent par leur mouvement autosuffisant, notamment la grande pièce en bois et en ficelle motorisée de Ralf Baecker, ou encore le tableau « Moving objects » de Pe Lang.

Nouvelle interprétation de l’Ars Generalis Ultima, 2018, Philipp Tögel * 1982, Nuremberg, DE

La « Nouvelle interprétation de l’Ars Generalis Ultima » créée en 2018 par l’artiste allemand Philipp Tögel retient notre attention. Elle propose une version « simplifiée » de la machine de Llull, et permet aux visiteur·teuse·s de créer des agencements de lettres qui représentent différents objets, concepts et questions. Ainsi, pour chaque combinaison possible apparaît une question avec sa piste de réflexion.

 

 

 

Une autre œuvre interactive intrigue: celle de Bernd Lintermann intitulée « YOU: R: CODE ». Ce titre peut être interprété par you are a code (tu es un code), renvoyant à l’ADN de chacun∙e, ou your code, (ton code), présentant effectivement à chacun∙e une interprétation de son propre code. Constituée d’une suite de « miroirs » devant lesquelles on se place, l’œuvre commence par nous présenter notre simple reflet, puis nous transpose dans une virtualité, avant de nous passer au scanner pour afficher une estimation de notre taille, de notre âge et de certains signes distinctifs (couleur des yeux et des cheveux, barbe, lunettes)… jusqu’à nous représenter entièrement sous forme de code industriel.

Photo © Alain Herzog. Voir crédit au bas de l’article (2)

Chaque œuvre de l’exposition présente une dimension spécifique de la pensée de Llull, et prête à développer des réflexions dans divers domaines… on ne peut que vous conseiller de la visiter et d’y faire votre propre voyage!

Thinking Machines. Ramon Llull and the ars combinatorial
À voir jusqu’au 10 mars à ArtLab, sur le campus de l’EPFL

Entrée libre:
Mardi à dimanche de 11h à 18h
Jeudi de 11h à 20h
Lundi fermé

Visite guidée samedi 2 mars à 11h15, entrée libre sans inscription

www.thinkingmachines.world

 

(1) Ramon Llull, Ars compendiosa inueniendi ueritatem  France (or Espagne ?), XIVe siècle, Reproduction de manuscrit. Cologny Fondation Bodmer et de e-codices : Bibliothèque virtuelle des manuscrits en Suisse, MS Bodmer 109. Avec l’aimable autorisation de la Fondation Bodmer et de e-codices : Bibliothèque virtuelle des manuscrits en Suisse

(2) Crédits photo: Bernd Lintermann, YOU:R:CODE, 2017, Interactive Installation, Idea: Peter Weibel. Concept, Realization: Bernd Lintermann. Audio design: Ludger Brümmer, Yannick Hofmann. Installation originally conceived for the exhibition Open Codes at the ZKM | Center for Art and Media Karlsruhe. Thinking Machines. Ramon Llull and the ars combinatoria, EPFL ArtLab, 03.11.2018 – 10.03.2019 © EPFL ArtLab

Liu Bolin disparaît au Musée de l’Elysée

Depuis cet automne, le Musée de l’Élysée propose « Le Théâtre des apparences », une exposition rétrospective d’une sélection de travaux de l’artiste chinois Liu Bolin réalisés entre 2005 et 20017. Il s’agit du premier accrochage en Suisse pour le photographe, composé d’une cinquantaine de photographies monumentales formant une série intitulée « Hiding in the City ». Sur chacune d’elles, on retrouve la silhouette cachée de l’artiste, entièrement peinte de manière à se fondre dans le décor. Sa posture est récurrente; statique, vêtu d’une vareuse à col mao, les yeux fermés.

Texte: Mathilde Morel

Liu Bolin, « The Laid Off Workers », 2006

Tout commence avec un événement-choc et déclencheur dans la vie de l’artiste: en novembre 2005, Pékin subit une restructuration en vue des Jeux Olympiques de 2008. Les autorités chinoises décident alors de démolir le quartier de Suo Jia Cun, en banlieue, où de nombreux artistes étaient établi·e·s. Subissant le même sort que ses compatriotes, Liu Bolin s’est donc fait expulser de son antre sans ménagement. Tous les ateliers ont ensuite été détruits. Face à une réelle négation de l’identité d’artiste, Liu Bolin décide de protester, en créant en contrepartie une œuvre liée à cette destruction. Il va alors poser debout, immobile, devant les ruines de son atelier.

« Un lieu doit me permettre d’interroger quelque chose, de susciter un doute, de remettre en question ce qui est montré. Ma première œuvre du genre, qui date de 2005, était un message de protestation contre une injustice. Le gouvernement chinois avait démoli mon studio, et j’ai posé sur ses ruines’’ –  Liu Bolin

 La démarche de Liu Bolin pousse à s’interroger sur l’idée du corps humain qui se fond dans un décor, dont l’existence est reniée à tel point qu’il disparaît dans l’arrière-fond.

Dans ces véritables trompe-l’œil, retrouver l’artiste n’est pas toujours évident. Le processus et la préparation font partie du travail, nécessitant patience et réflexion. Avec l’aide de quelques peintres assistants, Liu Bolin est recouvert de peinture afin d’être habilement dissimulé dans le fond choisi. Garanties sans trucage numérique, les œuvres sont d’une envergure impressionnante.

Par son jeu d’apparition et de disparition au sein de ses œuvres, Liu Bolin dénonce une réalité de la société chinoise contemporaine. Il souhaite mettre en lumière les stratégies politiques, économiques et de propagande du pouvoir, l’industrialisation de sites ruraux et urbains, l’hyperconsommation et d’autres problématiques auxquelles le monde fait face.

Liu Bolin tente de préserver sa liberté de penser, d’être et de s’exprimer sans restriction, faisant face au gouvernement chinois où la censure cadre drastiquement l’expression. L’artiste joue parfois avec le feu, utilisant des symboles politiques dans ses œuvres tels que le drapeau national ou différents slogans de propagande qui sont interdits d’usage en Chine.

On découvre dans l’exposition que l’artiste a investi de nombreux lieux et utilisé des symboles forts dans lesquels se fondre. Le·la spectateur·trice est alors interpellé·e; il·elle est poussé·e à faire des liens entre l’arrière-plan et la présence de l’humain dans cette scène. Il·elle peut alors interroger sa condition, au-delà des apparences, sur les rapports de force et de pouvoir.

Liu Bolin, « Mobile Phone », 2012

Liu Bolin s’intéresse aux problèmes sociaux découlant des bouleversements de la République populaire de Chine depuis sa fondation. Il veut révéler l’indicible, le caché, qu’il souhaite dénoncer. L’artiste parle aussi d’écologie, sujet qui lui tient spécialement à cœur. Il dénonce la pollution et l’humain délaissé. L’artiste questionne l’identité de chacun·e, face à aux changements qui s’opèrent, fragilisant l’humain au passage. Il propose des images étonnantes, dans une société où profusion matérielle est synonyme de progrès. Mais Liu Bolin, caché dans cet environnement, au milieu de ces tonnes de marchandise, rappelle qu’il n’est rien de plus qu’un numéro, une pièce interchangeable dénuée d’humanité.

« En profitant du développement qu’il a accompli, l’homme est en train de creuser sa tombe par sa propre cupidité. Les gens exigent trop de la nature et de l’environnement. Nous réaliserons bientôt combien nous sommes minuscules. Notre désir domine notre comportement. Nous allons faire face à beaucoup de problèmes à l’avenir’’. – Liu Bolin

Dans le cadre de cette exposition, le Musée de l’Elysée propose un atelier créatif de « Camouflage », qui permet au visiteur·euse de réaliser sa propre œuvre, puis de s’y fondre.
L’équipe responsable, enjouée, accueille les visiteurs à réaliser un collage à partir de tirages d’œuvres de Liu Bolin, puis leur propose de se faire photographier en se dissimulant à leur guise derrière une étoffe…  Un montage mélange ensuite la photographie et le collage, pour un résultat surprenant!

Le Théâtre des apparences
Musée de l’Elysée
Du 17 octobre 2018 au 27 janvier 2019

Atelier Camouflage tous les mercredis après-midi, jusqu’au 23 janvier.

www.elysee.ch