Thomas Dutronc et ses Esprits Manouche, une recette qui fait mouche!

Charme polisson, flegme iconique, voie enjôleuse. C’est devant une salle comble que Thomas Dutronc, vêtu d’un costume noir et blanc, foulait la scène du Cully Jazz pour la seconde fois, accompagné de ses Esprits Manouche.

Texte Julia Jeanloz

L’alchimie entre le guitariste émérite et ses musiciens est palpable. Lors de la soirée du 11 avril 2019, c’est avec simplicité et générosité que le groupe a apprivoisé le public du Chapiteau, lequel n’a pas mis longtemps avant de succomber aux sirènes des rythmes manouches et swing. Et il faut ajouter que cette franche connivence des musiciens lors du concert, un numéro « comme à la maison » calibré avec soin où chacun s’échangeait regards et sourires complices, n’y était pas pour rien… En toute décontraction, Thomas Dutronc et ses comparses ont donc offert au public un joli moment d’échange musical et d’amitié, égrenant les titres uns à uns, avec quelques moments plus tendres au compteur, comme la reprise de « Count Basie » d’Henri Salvador. Au violon, Pierre Blanchard a brillé de sa prodigieuse maestria. Tous ensemble, rassemblés autour de leur amour pour la musique, Thomas Dutronc, Jérôme Ciosi, David Chiron, Rocky Gresset, Pierre Blanchard et Maxime Zampieri ont réchauffé la salle, dans un mélo musical protéiforme, laissant les températures fraîches aux portes du Chap’. Un travail d’équipe d’une redoutable efficacité!

Cully Jazz 2019 – Jeudi – Thomas Dutronc et les Esprits Manouches – Chapiteau

La 37e édition du Cully Jazz s’est achevée le week-end dernier et ses salles de concert, ses caveaux et rives ont compté près de 60’000 festivalier·ère·s. Les photos et les vidéos des concerts sont à retrouver sur les réseaux sociaux du festival.

 

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Le Crépuscule des Dieux: bouquet final de haute volée à Genève

Dernier volet de l’œuvre monumentale de Wagner, la version 2019 du « Ring des Niebelungen » présentée au Grand Théâtre de Genève a su trouver un équilibre subtil dans une mise en scène à la fois contemporaine et respectueuse de l’esprit du grand compositeur.

Texte: Oscar Ferreira

« Götterdämmerung »
Petra Lang, © GTG / Carole Parodi

Les chiffres parlent d’eux-mêmes: 15 à 17 heures de spectacle, 34 personnages, 125 musicien·ne·s… La tétralogie de Richard Wagner (1813-1883) est composée d’un prologue, « L’Or du Rhin », et trois journées, « La Walkyrie », « Siegfried » et « Le Crépuscule des dieux ». Intrigues mêlant à la fois des créatures légendaires, des dieux, de valeureux soldats, des légendes germaniques et nordiques. Autant dire qu’il n’est pas du tout aisé de mettre en scène un tel monument. Souvent redouté par les néophytes pour sa longueur légendaire, le « Ring » n’est de prime abord pas l’opéra le plus facile d’accès. Avec le « Ring », Richard Wagner crée son propre mythe. Initialement inspiré de récits historiques, il évolue vers les légendes pour aboutir aux mythes qui lui permettent de créer une mythologie. Il donne naissance à un spectacle pharaonique par ses dimensions et son ambition.

Dans ce dernier volet, l’intrigue se complique et s’assombrit. La prophétie faite par Erda dans « L’Or du Rhin » s’accomplit dans « Le Crépuscule des dieux », quatrième et dernier épisode de la tétralogie. Ici se termine le récit fait par Dieter Dorn et Jürgen Rose de la grande épopée scénique et musicale qui inspira tant d’artistes avant eux. Avec Georg Fritzsch à la direction musicale de l’Orchestre de la Suisse Romande, ils épurent l’intrigue complexe du « Crépuscule des dieux » vers une ultime lisibilité, axée sur la rédemption par l’amour, grâce à l’abnégation de Brünnhilde et le retour de l’Anneau dans le Rhin avant que le monde ne soit englouti par le néant. Le spectateur se laisse emporter sans difficulté dans l’intrigue grâce à la vision simple et droit au but de Dieter Dorn.

Sa mise en scène est sobre et élégante. Un plateau noir d’ébène et un simple rectangle éclairé en guise de palais. Efficace et sans artifices superflus. Petit bémol néanmoins pour les costumes, peu raffinés.
Mention spéciale pour les quelques idées originales comme cette monture de Siegfried réduite à un format miniature, ou le cadre de la scène rétro-éclairé d’un rouge vif qui suit l’intrigue, avec quelques apartés tout-à-fait intéressants lorsqu’un carré rouge sang vient se dessiner sur le rideau baissé entre les actes, mettant en valeur le protagoniste.

« Götterdämmerung » © GTG / Carole Parodi

« Elle a passé comme un souffle, la race des dieux;… le trésor de ma science sacrée, je le livre au monde: ce ne sont plus les biens, l’or où les pompes divines, les maisons, les cours, le faste seigneurial, ni les liens trompeurs des sombres traités, ni la dure loi des mœurs hypocrites, mais une seule chose qui dans les bons et les mauvais jours nous rend heureux: l’Amour! »  Richard Wagner

Petra Lang et Michael Weinius nous livrent une Brünnhilde et un Siegfried tout en finesse de par leur habileté vocale en retenue, accompagné·e·s par l’Orchestre de la Suisse Romande et le Chœur du Grand Théâtre de Genève. Une très belle réussite, qui aura été à la hauteur pour la réouverture de la grande institution genevoise. Après trois ans de travaux, l’écrin somptueux du Grand Théâtre retrouve désormais sa splendeur d’antan et a su ouvrir ce nouveau chapitre en beauté.

www.geneveopera.ch/der-ring

Deux expériences sensorielles aux Swiss Dance Days

La semaine dernière a été riche en danse à Lausanne. Cantonnée à mon bureau pour cause de relectures et de bouclage du numéro 78, mon grand regret est de ne pas avoir pu me rendre au Prix de Lausanne durant les journées ouvertes au public – et je dois avouer qu’une certaine page de streaming Arte Concert me faisait de l’œil depuis ma barre d’onglets. J’ai eu l’occasion par contre de me rendre aux Swiss Dance Days lors de deux soirées, la première mercredi dernier au Théâtre Sévelin 36 pour « Actéon » de Philippe Saire, et samedi à l’Arsenic pour « VR_I » de Gilles Jobin.

Texte: Katia Meylan

Drapeaux « Swiss Dance Days » @Pont Chauderon

Les Swiss Dance Days battaient leur plein, difficile de réserver une place pour « VR_I » qui affichait complet pour la plupart des sessions, et Sévelin 36 était en effervescence pour « Actéon ». De nombreux·ses professionnel·le·s et programmateur·trice·s étaient au rendez-vous de cette biennale qui promeut depuis 1996 la scène chorégraphique actuelle. Le public lausannois, accoutumé à une offre culturelle variée, n’était pas en reste et a accueilli chaleureusement les 15 pièces de danse contemporaine qui faisaient partie de la sélection 2019.

L’événement a pris place dans des lieux réputés pour une programmation tournée vers les artistes de demain et pour proposer des résidences d’artistes, soit le Théâtre de Vidy, Arsenic, Sévelin 36 et La Manufacture, ainsi que l’Octogone, qui a régulièrement à son affiche de grands ballets internationaux.

Nos impressions sur deux pièces, « Actéon » et « VR_I ».

Tableaux de chasse

Photo: Philippe Weissbrodt

Dans « Actéon », Philippe Saire se réapproprie le mythe grec du chasseur transformé en cerf par une déesse. Ici, explique-t-il, la métamorphose est « le choix d’un chasseur qui ne supporte plus la violence inhérente à la chasse ».

Les tableaux, forts, font plusieurs fois appel à une réaction animale. Quatre danseurs arrivent chacun leur tour sur scène, le regard droit sur le public, le sourire heureux et fier. On sent en eux une fraternité, une mentalité partagée, une soif d’aventure. Les mouvements des uns découlent de ceux des autres.
Actéon fait mine de courir contre le public, durant une demi seconde notre instinct de fuite prend le dessus. Plus tard, il se fait traquer dans la lumière. Un corps qui représente une enveloppe sans vie est soulevé, examiné, la musique est sourde, les chiens aboient. Inquiétude, les poils se dressent sur les sièges des spectateur·trice·s. Puis le chasseur prend la décision de rejoindre le camp des traqués, en « héros défendant ses convictions ».

Certains passages sont chantés par les protagonistes sur une mélodie monocorde. Ils ajoutent une dimension à la trame narrative, mais les artistes sont bien des danseurs et non des chanteurs: qu’ils soient alliés ou ennemis, fusionnels ou opposés, on préfère les voir l’exprimer par le mouvement que par la voix.

Figée d’admiration

Pour cette virée dans une réalité virtuelle, cinq participant·e·s sont admis·es toutes les vingt minutes. Peu d’explications, dès notre arrivée dans le Labo de l’Arsenic on nous équipe d’un sac à dos, de capteurs aux membres, de casques visuel et audio.
Tout à coup, je suis dans une grotte. Je regarde mes mains, ma peau est noire. À mes pieds, des chaussures de sport. En voyant les personnages autour de moi, pas moyen de lier les avatars aux participan·te·s que j’ai rapidement aperçu avant de commencer la VR. Qui est cette fille au pantalon de cow-boy ou cet homme qui commence tout de suite à nous serrer la main et à explorer les lieux?

Sélection finale Gilles Jobin « VR_I » @Arsenic

Le décor est superbement réalisé, les échelles déstabilisantes. Tantôt, des géants nous observent et décident de quel sera notre décor, tantôt nous devenons nous-même des géants, qui voient de petits êtres se mouvoir sur une plateforme. On oublie totalement le décor nu du Labo pour explorer la grotte, qui devient appartement, qui devient parc.

La partie observation est vite acquise. Mais nous sommes dans un festival de danse, et les personnages virtuels, par leurs mouvements, semblent nous donner des indices… Notre groupe est-il trop timide? Quelques gestes s’effectuent dans la retenue.

La réalité virtuelle crée par Gilles Jobin est une expérience unique, intrinsèquement impressionnante. L’expérience peut tout de même dépendre beaucoup des participant·e·s. Faite pour ne pas « forcer » à s’exprimer, elle propose, on dispose. Les contemplatif·ve·s contempleront, les audacieux·ses pirouetteront ou s’aventureront à être tactiles. Je tente une arabesque et suis rattrapée par mon équilibre, et ma timidité. Mais le côté passionnant de l’immersion, rapidement addictif a agi: on n’a qu’une envie, retenter l’expérience et imaginer tous ses possibles!

www.swissdancedays.ch

www.philippesaire.ch

www.vr-i.space

VR_I sera à la Comédie de Genève du 28 mars au 14 avril 2019

Soirée d’ouverture: le Black Movie commence!

Plus de 600 personnes sont venues à l’Alhambra, à Genève, le 17 février au soir pour inaugurer la vingtième édition du Black Movie, festival international de film indépendants.

Après un discours à l’image de « l’esprit festif et rebelle » du festival rendant un bel hommage aux réalisateurs, aux partenaires ou encore au public qui suit le Black Movie depuis vingt ans, place au cinéma.

 

 

L’objectif primordial étant de promouvoir majoritairement les productions non-occidentales, c’est « Grass » , le dernier film du réalisateur sud-coréen Hong Sang-soo, qui a été diffusé lors de cette inauguration. Fidèle à ses compositions minimalistes et prenantes, racontant fréquemment les sinuosités de l’amour, Hong Sang-soo nous offre, avec « Grass » , un regard différent sur les relations humaines. La forme épurée des plans laisse toute la place aux émotions et réflexions invisibles et pourtant palpables. Un film qui nous sort des carcans habituels et nous expose les relations amoureuses avec subtilité et poésie, parfois avec tristesse, touchant les cordes sensibles des individus. Hong Sang-soo vient creuser des sillons délicats mais profonds dans le terreau complexe des relations humaines. « Grass » est une entrée en matière qui garantit l’originalité du regard et l’ouverture d’esprit pour la suite du festival!« Grass », de Hong Sangsoo, Corée du Sud, 2018

À revoir ce soir à 20h au cinéma Spoutnik et vendredi 25 à 17h au Cinélux.

Tout le programme du Black Movie (jusqu’au 27 janvier) sur www.blackmovie.ch/2019/

Texte: Jennifer Barel

 

 

Le gala Crème au Montreux Comedy Festival

La 29e édition du Montreux Comedy Festival avait lieu ce week-end dans la ville éponyme. Au programme: une pléiade d’humoristes confirmés ou débutants, francophones ou anglophones, du stand up, de l’humour absurde, des personnages, de la musique, de la danse et surtout du show. Ma passion pour le stand up m’a conduit à la soirée de gala Crème, présentée de surcroît par deux de mes humoristes préférés, Marina Rollman et Roman Frayssinet.

Texte: Yann Sánchez

Il y a un mois, mon fil d’actualité Instagram m’offrait la vision radieuse d’Emily Ratajkowski en tenue de femme des cavernes glamour pour célébrer Halloween et rendre hommage à un autre sex-symbol, Raquel Welch, dans un classique du cinéma d’aventure fantastique des sixties. C’est peu dire que l’algorithme de cette application connaît bien mes goûts cinématographiques et artistiques. Je dis ça car, dans la foulée, je suis tombé sur une série de vidéos hilarantes via le compte de la très talentueuse Marina Rollman. Marina, avec qui je partage mes origines helvètes, mon année de naissance et mon obsession pour la mannequin anglo-américaine d’origine polonaise. Ces mini vidéos en duo avec la nouvelle pépite du stand up francophone Roman Frayssinet étaient le teaser du gala Crème qui s’est joué ce samedi à l’Auditorium Stravinski à Montreux.

Un mois et quelques nouvelles vidéos plus tard, je fais le trajet Lausanne-Montreux pour assister en live à la suite de leur joute verbale sur les réseaux sociaux. En découvrant le line-up de la soirée, je me rends compte qu’on aurait pu la résumer comme un début de blague qu’on se racontait gamins, quelque chose comme: « C’est l’histoire d’un Belge, de deux Suisses, deux Canadiennes et six Français sur une scène (…) ». Mais si ces blagues étaient déjà légèrement douteuses à l’époque, il n’en sera rien ce soir car ce sont bel et bien des professionnels du rire qui sont venu performer. Le gala Crème se veut onctueux, savoureux et cosmopolite vous l’aurez compris. Me voilà donc assis dans la salle qui se remplit peu à peu, pendant que Monsieur Grégoire Furrer, fondateur du festival, nous adresse quelques mots doux. Tout n’est qu’amour et humour ce soir.

Tout le monde est en place, le show peut commencer. Les deux hôtes du gala viennent nous présenter la soirée et nous rappeler la chance que nous avons d’être ici à écouter des blagues et rigoler alors que nous pourrions être ailleurs à exercer une autre activité complètement éclatée comme dirait Roman, la vaisselle par exemple. Je retrouve vite le schéma humoristique utilisé dans la bande-annonce et leur joyeuse complicité. La soirée commence bien. Toutes et tous feront un passage d’environ dix minutes tantôt sur des thématiques classiques telles que le sexe, la vie de couple, le racisme, l’alcool et les drogues, tantôt sur des thèmes plus absurdes comme les dauphins violeurs, le régime fémi-nazi, la prononciation du mot tabouret en anglais ou encore le suicide chez les félins. Entre les passages, nous assistons à des scénettes tout aussi absurdes et loufoques entre les deux animateurs d’un soir. De l’interview surréaliste du clitoris, personnifié par Baptiste Lecaplain, en passant par les tenues cocasses des deux co-animateurs, je me régale.

Deux heures de sketchs, une multitude de rires et une chorale de gospel plus tard, j’attends déjà avec impatience le 30e anniversaire du festival l’année prochaine.

www.montreuxcomedy.com

SFJAZZ Collective – JazzOnze+

Si vous étiez de passage à Lausanne du côté de Montbenon le 10 novembre dernier, pendant le festival JazzOnze +, le groupe SFJAZZ Collective sévissait au Casino. Les arrangements cubistes d’Antonio Carlos Jobim sont la marque de fabrique de musiciens talentueux, et très créatifs. SF pour San Francisco. Le collectif se prélasse dans la spontanéité. Depuis 2004, ils honorent chaque année des grands compositeurs: John Coltrane, Herbie Hancock, Wayne Shorter, Thelonious Monk, Miles Davis, Stevie Wonder, etc. Le groupe, composé de Miguel Zenón (saxophone alto), David Sánchez (saxophone ténor), Robin Eubanks (trombone), Warren Wolf (vibraphone), Edward Simon (piano) et Obed Calvaire (percussion), accueille sur cette tournée deux nouveaux venus: le trompettiste Etienne Charles et le bassiste Matt Brewer.

Texte: Olivier Hostettler

Vous n’avez pas pu être présent parce que votre grand-mère avait besoin de vous pour réparer sa machine à laver la vaisselle, je compatis. Voici donc quelques impressions générales de ma part, n’ayant prévu ce samedi soir, sinon de traîner vers l’auditorium Paderewski, absolument rien.

Antonio Carlos Jobim, pour vous situer, est le père de la bossa-nova, un blues en tonalité de fiction, qu’on entend dans les films, quand un individu prend l’ascenseur occupé par deux ou trois filles bien habillées et un homme en costume. Rien ne se passe, personne ne se parle, la bossa meuble le vide. Puis, avec un timbre magnétique, un son retentit de l’appareil, les portes coulissantes s’ouvrent, la musique s’arrête, l’histoire continue… Un titre de Jobim, « The Girl From Ipanema », a brillé dans la sphère internationale en recevant en 1965 le Grammy du meilleur enregistrement de l’année.

Photo © Jean-Marc Guélat

Sur un va-et-vient entre le passé et le futur empreint de rythmes cubains, les artistes du collectif ont ramené un trésor. Entre autres, « Agua de Beber », « Corcovado », « Olha Maria » et « How Insensitive », œuvres choisies par les oreilles expertes de ces sculpteurs du son, qui me font voyager à travers le temps et l’espace. Les huit joueurs vivent leurs musiques — ce qui m’entraîne en rêve, avec eux — sur scène. Irrésistible, la composition du batteur Obed Calvaire est une explosion dématérialisée du « Corcovado »; ne restent sur le podium avec lui que le pianiste et le bassiste. Réussissant à créer une ambiance chaleureuse et puissante, appuyée par la simplicité des solos, typique d’Antonio Carlos Jobim placé en avant avec finesse dans les expressions de la contrebasse, sur cette composition délivrée par un impérial percussionniste.

Matt Brewer Photo: ©Jean-Marc-Guélat

En plus des arrangements retravaillés, chaque acteur propose ses inventions individuelles; après une pluie tropicale, Matt Brewer avec « Unspoken word » nous transporte dans sa jungle urbaine de New York avant que les ombres ne quittent les rues. À ce moment-là, sans que l’on s’y attende, tout est remis en question par un jazz-funk de Warren Wolf, un vibraphoniste, percussionniste, pianiste, bassiste, etc. Ce titre serait, selon mes sources, une œuvre inspirée de « Sly » (Heads’ Hunters). Cette composition douce et électrique a été la trouvaille de la soirée, je ne saurais pas dire exactement où toutes les couleurs qui chamarrèrent cette œuvre prenaient leurs lumières. Était-ce une touche de salsa cubaine, de blues avec une pointe de « Chega de Saudade » pour nous amener à voltiger? Avec élégance, le bassiste n’en finit pas de promener ses doigts sur les quatre cordes de sa guitare, mais se fait flouer par le tromboniste Robin Eubanks, qui envoie des graves à décoller les membranes des haut-parleurs, pour rappeler que « si ses notes sonnent grasses — les basses c’est moi! » Après une rafale d’applaudissements, encore vivant mais légèrement assommé, j’encaisse la partie suivante: une autre bombe musicale qui m’évoque « My Favorite Things » de John Coltrane. J’apprécie un enchaînement de solos des plus délicieux, Miguel Zenon d’abord, serré de près par un échange entre David Sanchez et Etienne Charles. À bout de souffle; ils se munissent tous deux d’une conga pour trancher leur conversation, apparemment décisive, pour le plus insigne bonheur du public. Et là, à ce moment déjà proche de la fin du jeu, un morceau tranquille démarre. Un passage de David Sanchez fait grimper le mercure, métissage de mer et de soleil, une espèce de bleu profond qui me laisse des étoiles et des larmes dans les yeux. Les huit musiciens ont donné lors du festival JazzOnze+ une remarquable exécution. Merci à eux et aux organisateurs de nous offrir ces concerts légendaires.

SFJAZZ Collective, le 10 novembre 2018 au Casino de Montbenon à Lausanne, dans le cadre du Festival JazzOnze+

www.jazzonzeplus.ch