What Aleph Said: prêter l’oreille à l’infini

Approcher l’éternité en la représentant par une lettre qui est aussi un symbole mathématique: l’aleph. Telle est la tâche dévolue aux membres de What Aleph Said. Paco (basse), Simon (guitare) et Grégory (batterie), les ombrageux dompteurs de l’aleph vous donnent à apprécier une vision du post rock dans leur premier album sorti en septembre 2017. Ce dernier a aussi une dimension visuelle, puisque les illustrations de l’album ont été réalisées par Eva Marzi, une artiste qui s’est inspirée de leur univers musical.

Texte et photo: Gauvain Jacot-Descombes

Soundscape stupéfiant, entre pensées nostalgiques nocturnes, dérives mathématiques et cultes zoroastriens, What Aleph Said c’est un son instrumental complexe qui crée des atmosphères rock nourries de jazz, d’ambiante et de stoner. C’est aussi un groupe d’artistes aux références riches telles que Russian Circles, If These Trees Could Talk et Pelican. Ces prédicateurs de l’insondable sont unanimes: « Le post rock est particulièrement efficace pour partager des émotions profondes, en particulier la nostalgie ». Leurs compositions sont autant d’invitations à chercher dans la musique et en soi-même, ce qui ne connait pas de limite: la résilience.

Lors de notre rencontre, ils se sont confiés à propos de leurs expériences live: « À l’instar de la musique à texte qui est portée par le chant, avec des compositions instrumentales, le public s’approprie des sensations. C’est à lui d’imaginer, de ressentir et de voyager. On ne lui donne pas clé en main ce qu’il doit entendre. Cela rend l’expérience musicale beaucoup plus personnelle ». Ils expliquent ensuite certaines des caractéristiques du post rock, notamment l’utilisation « absolument classique du delay, de l’écho sur les guitares, qui permet d’obtenir une certaine épaisseur de l’espace sonore ». Ces artistes livrent une expérience live captivante où le public voyage. En effet, ils développent et font croître des atmosphères où les instruments dialoguent entre eux.

4e de couverture de l’album « What Aleph Said ». Crédits: Eva Marzi

Leur premier concert, qui a eu lieu au Punk Bar de Lausanne en 2016, s’est fait avec Eighty-Twelve. Au printemps 2017, ils ont ensuite organisé un évènement avec le groupe allemand Cataya, alors en pleine tournée européenne, et ils reviennent de deux dates en Belgique: la première à Liège avec Sonny’s Heels et la seconde aux Fêtes de Wallonie à Namur. Notez qu’ils ne comptent pas en rester là.

Leur prochain concert aura lieu le 9 décembre 2017 aux Citrons Masqués, à Yverdon, où ils partageront la scène avec Mr. Brandi. Ce sera l’occasion de découvrir leur album live ainsi que plusieurs nouveaux morceaux nés au fil des derniers mois. En attendant, vous pourrez apprécier leur album sur la plupart des plateformes de téléchargement.

 

www.facebook.com/whatalephsaidband                                        Vers le titre « Nostalgic night flight »

Concert du 9 décembre aux Citrons Masqués:
www.facebook.com/events/733751853481243

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Tiffany Jaquet: lire, apprendre, se divertir

En 2016, les éditions Plaisir de lire publient le premier livre de Tiffany Jaquet, « L’Enfant du placard ». Il s’agit d’un roman ancré dans notre histoire, dont le fil du récit se déroule à Lausanne. Au gré des chapitres, l’auteur nous fait voyager entre la Suisse de 1960 et celle de 2010. En suivant les personnages de cette histoire, on se retrouve confronté à une problématique très contemporaine: nous avons oublié comment vivre avec les flux migratoires.

Texte: Gauvain Jacot-Descombes

« L’Enfant du placard » est né dans une prise de conscience douloureuse. Les dernières générations de Suisse n’ont aucune idée de la réalité des Italiens, des Espagnols et des Portugais venus sur le sol helvétique pour travailler dans les années 60. Au cours de ses recherches, l’auteur visionne un reportage de la RTS datant de 2009, le Temps Présent de Raphaël Engel, « Les enfants du placard ». Ce terme était utilisé pour évoquer les enfants de saisonniers contraints de rester cachés dans le logement familial afin d’échapper, aux dénonciations et à l’expulsion vers leurs pays d’origine. En effet, la loi suisse s’opposait alors au regroupement familial. Charles Heimberg, historien du mouvement ouvrier, parle dans ce reportage de « drame social occulté ». Toute cette problématique gravite autour de contrats de travail qui déchiraient les familles, car ils leur interdisaient d’emmener leurs enfants avec eux. Ces enfants des placards se retrouvaient alors livrés à la solitude. Et du même coup, ils étaient privés de tout accès légal à la scolarité.

Lors de notre entretien, l’auteur nous livre une des clés de lecture de la problématique qu’elle aborde. Une partie de l’intégration des saisonniers « passe par les enfants, par l’éducation, par l’école, par leur entourage et leurs interactions sociales. Sans ça personne n’avance et personne n’est heureux « . Férue de littérature classique et contemporaine, elle apprécie particulièrement Zola et Hugo. L’auteur reconnaît aussi avec un sourire complice avoir été influencée par un roman de Tatiana de Rosnay, « Elle s’appelait Sarah », dont on peut retrouver quelques éléments dans la structure de « L’Enfant du placard ». Par exemple, grâce au découpage temporel du récit par chapitres, on passe très facilement d’une époque à une autre pour apprécier les aventures des différents personnages qui évoluent dans le récit à plusieurs décennies d’écart.

 

Pour son premier roman, Tiffany Jaquet réussit à nous divertir grâce au mystère qu’elle tisse autour de Claire, son personnage principal. De plus, elle utilise un style d’écriture précis, habile et immersif qui accompagne le lecteur page après page. Finalement, elle nous invite aussi à prendre connaissance d’un pan de notre histoire contemporaine. Que demander ensuite? Un nouveau roman? Il est en cours de rédaction.

www.plaisirdelire.ch

Pour aller plus loin: https://pages.rts.ch/emissions/temps-present/immigration/856134-les-enfants-du-placard.html?anchor=856136#856136

« Hocus Pocus »: une formule magique pour convoquer les apparitions

C’est au théâtre Am Stram Gram de Genève que le chorégraphe Philippe Saire s’arrête pour présenter son spectacle mêlant danse contemporaine, jeux de clair-obscur et musique envoûtante.

Texte: Nastassja Haidinger

Photo: Philippe Pache

La scène, plongée dans la pénombre, nous accueille avec une boîte noire encadrée par deux tubes lumineux. C’est dans ce cadre que surgissent soudain des bouts de corps, d’abord protubérances incertaines puis membres aux gestes souples: des mains, des pieds, des bras se lient et se délient, au rythme de la musique de « Peer Gynt » d’Edvard Grieg qui accompagne savamment l’histoire en train de se ficeler sous nos yeux. Les personnages se révèlent sous peu, sortent des ténèbres pour se parler, se chercher, se chamailler. Ils disparaissent et reparaissent, tandis que formes et textures sont révélées par la lumière.

Photo: Philippe Pache

On ne comprend pas tout ce qui se raconte sur scène, si ce n’est la relation qui est en train de se tisser entre les deux personnages. Ceux-ci évoluent dans un monde à la fois étrange et poétique, tantôt piégés par une toile d’araignée, tantôt pourchassés par des monstres et avalés tous crus par une curieuse bête marine! Il suffit parfois d’une musique évocatrice et d’un éclairage expressif pour immerger le spectateur dans les profondeurs de l’océan et laisser l’imagination faire le reste. Des événements inattendus, au caractère fantastique, qui ont eu l’air de ravir les enfants, attentifs et vite au fait du dispositif lumineux. « Hocus Pocus » se construit autour d’une suite de rebondissements surprenants, oscillant entre des séquences contemplatives et des épisodes plus rapides. Et au-delà de l’histoire contée, on se laisser porter par la force des images et des jeux de lumière, par ces apparitions qui en deviennent des formes abstraites, mouvantes, ondulantes. Bienvenue dans le monde de l’illusion et de la magie, pour petits et grands!

Le spectacle affiche déjà complet au théâtre Am Stram Gram, mais il poursuivra sa tournée à l’Echandole à Yverdon et à l’Oriental Vevey en décembre, et dans différentes villes suisses jusqu’en mars 2018.

www.philippesaire.ch/hocus-pocus

F(l)ammes, humaines

Je ne vous dirai pas ce qui m’a paralysée, quelles vibrations m’ont fait frissonner, quelles phrases m’ont fait danser le cœur. Si l’on m’avait prévenue, j’aurais été moins saisie. En sortant de la Comédie de Genève, je n’avais qu’une envie, avoir partagé ce moment avec quelqu’un de proche. Mais en y repensant, il se partage justement avec tous. Puis-je vous parler de ces « F(l)ammes »?

© François-Louis Athénas

« F(l)ammes », succès à Avignon cet été, est l’une des trois pièces du cycle « Soulever la politique » de la Comédie de Genève en novembre, l’une des trois pièces du cycle « Face à leur destin » que l’auteur et metteur en scène Ahmed Madani a imaginé et travaillé avec des jeunes de quartiers populaires.

On peut lire que les 10 jeunes comédiennes, filles d’immigrés, ne sont justement pas des comédiennes. C’est vrai, elles ne le sont pas. Lorsque leurs voix uniquement commencent à remplir la scène encore vide, elles se mêlent, dans de petites anecdotes de vie personnelles entre voix graves et claires, ici un accent très parisien, là on devine un tic de langage. La curiosité de les découvrir nous prend. Les jeunes femmes commencent à apparaître l’une après l’autre. Un micro à l’avant-scène, une rangée de chaises dans l’ombre. Le texte est récité, mais l’évidence de leurs confidences sonne juste, sincère dans l’application à ressortir le texte qu’elles ont contribué à imaginer tel qu’il a été écrit.

© François-Louis Athénas

Édité chez Actes Sud-Papier, le texte d’Ahmed Madani sublime ces témoignages intimes en une œuvre poétique. Les jeunes femmes le réinterprètent entre réalité et fiction. Ludivine, Anissa,  Laurène, Maurine, Chirine, Dana, Yasmina, Anissa, Inès, Haby. Témoignages tantôt graves, légers, drôles, brûlants. La kawaii Harajuku girl qui cite Rimbaud, l' »afropéenne bobo » qui « tombe en kiff » d’un mec qui ne connait pas Proust, la « petite parisienne moyenne » avec un potentiel pour faire des one woman show, celle qui n’avait jamais embrassé d’hommes, celle qui dit raconter l’histoire d’une autre… elles ne se limitent pas à l’une de ces catégories. Elles se racontent, ni en représentante des femmes, ni des africaines. Mais en représentantes d’elles-mêmes, en tant qu’humaines.

Des mots cent fois entendus? Des différences « qui ne sont acceptées que dans les discours », comme dit l’une d’entre elles? Pourtant le public se lève, appelé à la tolérance, à l’écoute de ces minorités.

Ces dix F(l)ammes sont à découvrir jusqu’à samedi 11 novembre à la Comédie de Genève.

http://www.comedie.ch/flammes

Texte: Katia Meylan