Déferlante d’énergie sur la scène du Grütli

Après une première création en mars 2013, Cinq jours en mars revient au théâtre du Grütli. Cette pièce adaptée de l’auteur japonais Toshiki Okada raconte la rencontre entre deux jeunes Tokyoïtes, Yukki et Minobe, et les cinq jours qu’ils passent dans un love hotel, à se découvrir et à se reconnaître. Nous sommes en mars 2003, et les États-Unis viennent de déclarer la guerre à l’Irak… Parallèlement, l’ami de Minobe, Azuma (François Revaclier) attend Miffy (Olivia Csiky Trnka), une jeune fille qu’il a rencontrée au cinéma…

Les deux heures de la représentation se déroulent dans un émerveillement et un étonnement constants. La mise en scène d’Yvan Rihs allie une bestialité impérieuse, voire primitive, et une grâce poétique qui irradie des deux interprètes du couple, Camille Mermet et Vincent Fontannaz (magnifique). À l’image de cette jeunesse perdue, les repères sont estompés.  Les comédiens  mélangent dialogues serrés et adresses au public, se jouant allégrement de la limite entre personnages et narrateurs. Le récit se disloque en multiples points de vue, rebondit en répétitions, filtre au fil des répliques et devient personnage à part entière. Une dernière voix retentit, celle de la musique: une scène mobile accueille les comédiens-musiciens. Et la scène de théâtre devient concert de rock, les instruments porteurs d’émotions.

Photo: Christine Laure Hirsig

Photo: Christine Laure Hirsig

En s’inscrivant dans une réalité historique, Cinq jours en mars interroge le rapport du collectif et de l’individuel. Mais aussi, en confrontant ces deux couples improbables, ce texte évoque, dans une simplicité émouvante, notre besoin d’amour et la difficulté de l’assumer. Malgré plusieurs longueurs, tant dans les dialogues que dans les parties musicales, Cinq jours en mars reste une production généreuse et une expérience stimulante, à vivre jusqu’au 5 octobre au Théâtre du Grütli.

Texte: Marie-Sophie Péclard

Publicités

Lust (Mon Faust)

Salle Gérard-Carrat (Théâtre de Carouge), le 26 septembre 2014

« Assez, Lust ! Finissez-en, ici on ne rit pas ! » (Faust, à Lust qui rit aux éclats.)

Le metteur en scène Philippe Mentha interprète, finalement, ce célèbre personnage issu d’un mythe germanique datant du XVIème siècle et repris par le texte inachevé de Paul Valéry. L’histoire est celle d’un homme, soupçonné d’avoir pactisé avec Méphistophélès (ou pour faire simple : le diable) afin de prolonger sa vie. Faust se trouve en effet tiraillé entre son aspiration à la connaissance (dont il souhaite repousser les limites) et sa charmante secrétaire Lust, qui l’attire inexorablement vers un désir sensuel. Cette dualité de l’âme menant à l’aporie, c’est là qu’intervient celui à qui Faust a déjà pensé des milliers de fois : celui qui séduit en répandant le parfum de « la fleur la plus flatteuse à l’odorat ».

Voici, déjà, l’une des idées géniales que l’on décèle dans cette version du récit, où Emmanuelle Ramu joue son rôle plus vrai que nature. Non seulement l’insidieux être qu’elle incarne apparaît élégamment vêtu, mais ses effluves emplissent la salle dans laquelle le public « sent » arriver celui qui est « ce que l’on veut ». Autre prouesse, cette fois visuelle : dans le dernier acte de la pièce, une ombre semble nous parler au même instant que le véritable corps disparaît dans l’obscurité, dans un effet de dédoublement extrêmement efficace.

L’ambivalence des protagonistes se traduit également par le positionnement des acteurs, qui se répondent souvent d’un côté à l’autre de la scène et dont on suit parfois les dialogues presque à la manière d’un match de tennis. De plus, comme un écho, l’arrière-plan du décor y apporte aussi sa touche : en intérieur la bibliothèque aux nombreux livres s’estompe dans les ténèbres, alors que le fond du jardin donne sur des vagues se fondant en un tumulte.

« Prenez garde à l’amour ! », nous offre Maître Faust, tandis que son attirance pour Lust le consume. « Convulsion grossière ! », nous dit-on au sujet du rire. Dans ce remue-méninges, ajoutez encore nombre d’allitérations et jeux de mots sur le feu de l’enfer, ou encore références au contexte historique dans lequel rédige l’auteur, vous observez ainsi la « Lust de cristal » porter une jupe flamboyante.

Vous l’aurez compris, cette comédie est celle à la fois du détail et de la richesse. De Goethe à Valéry, prenez donc surtout le temps de vous instruire sur la chasse aux sorcières et le personnage de Faust (plusieurs activités Autour de Mon Faust sont prévues) afin de mieux appréhender un contenu pour lequel les interprétations ne manquent pas.

Lust, tiré du diptyque Mon Faust, est à voir, entendre et sentir au Théâtre de Carouge (salle Gérard-Carrat, rue Ancienne 57) du 16 septembre au 19 octobre 2014, puis au Théâtre Kléber-Méleau du 28 octobre au 16 novembre 2014.

Texte: Michael K.

Photo: Carole Parodi

Photo: Carole Parodi

Prêt à entendre toute « La Vérité »?

Pour son début de saison, le théâtre Alchimic propose « La Vérité », une pièce de l’auteur à succès Florian Zeller. C’est la première fois qu’un texte de l’auteur franco-helvétique est monté en Suisse, sous le regard du metteur scène genevois Elidan Arzoni.

L’intrigue est celle d’un vaudeville classique : deux couples d’amis liés par la tromperie et l’adultère.  Michel (Elidan Arzoni) trompe en secret sa femme Laurence (Camille Bouzaglo) et son meilleur ami Paul (David Marchetto) avec la femme de ce dernier, Alice (Janine Piguet), faisant de sa vie une succession de mensonges…

Un long couloir, des comédiens habillés de noir, une lumière crue: le choix de la mise en scène privilégie la sobriété. Le pari d’Elidan Arzoni est de sortir le vaudeville de son traitement habituel et codé. Sa mise en scène allie audace et originalité, puisque le théâtre de l’Alchimic s’est métamorphosé, adoptant un dispositif bi-frontale, où les gradins sont disposés face- à- face, obligeant le public à se voir et s’observer. Un choix qui peut surprendre, gêner ou amuser, c’est selon. Cette disposition répond au sujet de la pièce qui met en scène le mensonge et notre rapport avec lui. Elle montre non seulement le mensonge que l’on fait aux autres, celui que l’on pense nécessaire, mais aussi celui que l’on se fait à soi-même, en s’aménageant des petits arrangements avec la réalité…

Image: Alan Humerose

Image: Alan Humerose

Le rire, élément essentiel du boulevard, est aussi pris à revers. Les quatre comédiens, tous excellents, offre une partition naturelle et dénuée d’effet visant à faire rire. Le résultat est que le comique jaillit du texte, dans toute sa cruauté et son cynisme. La comédie devient un drame dans lequel le spectateur, à la fois invité et voyeur, se retrouve confronté à ses propres interrogations. La mise en abyme est parfaitement articulée : des spectateurs entrent dans l’illusion théâtrale, en compagnie d’acteurs interprétant une pièce sur le mensonge. C’est tout le système dramatique qui est ainsiexposé, dévoilant les limites mais aussi l’incroyable force de la fiction, qu’elle soit artistique ou inscrite dans un quotidien.

La Compagnie Métamorphoses nous propose une expérience curieuse et stimulante, tant par l’universalité et l’humanité de son sujet que par sa réflexion sur le théâtre. La « Vérité » se joue encore jusqu’au 2 octobre au théâtre Alchimic à Carouge.

Texte: Marie-Sophie Péclard

Image: Alan Humerose

Image: Alan Humerose

« Fever » en mode mineur

« J’ai suivi la lueur d’une étoile pour me rendre compte que c’était celle d’un entrepôt frigorifique. »

Extirpée de la pièce Fever à la vie à la mort, cette réplique raconte le désœuvrement et le désenchantement qui se jouent actuellement au Théâtre le Poche à Genève. Dans cette nouvelle création, le metteur en scène Attilio Sandro Palese s’est inspiré du « film culte » de ses parents, Saturday Night Fever. Mais sa production ne fait pas revivre le disco: il est là en esquisse, en référence, en prétexte à une peinture d’une jeunesse à la fois révoltée et désillusionnée. La fièvre de Palese n’est pas celle de la rage, mais de la maladie qui ronge les rêves et les âmes.

La scène est surmontée de gradins qui évoquent à la fois ceux des salles de spectacle et ceux des cours d’école. Un groupe de six jeunes s’y déchire et s’y aime, en attendant samedi. Ce soir-là, Tony dansera avec Stéphanie. Les deux jeunes répètent, non loin d’Anette, l’ancienne partenaire de Tony…

Image: R. Bowring

Image: R. Bowring

Sur cette trame, Attilio Sandro Palese offre un récit décousu en saynètes, dont le rythme inégal est sauvé par une scénographie nerveuse et un jeu puissant. La détresse de cette bande de jeunes vibre et résonne, contrebalancée tant par l’humour de la mise en scène que l’énergie et la grâce des interprètes. Le metteur en scène s’est entouré d’une troupe de jeunes comédiens, dont certains juste sortis des écoles des théâtre: Aurore Faivre, Jérôme Denis et Nathan Eude. Avec Blaise Granget, Julie-Kazuko Rahir et Bastien Semenzato (qui offre une partition particulièrement subtile au personnage d’Eugène), ils donnent tous magnifiquement corps à cette jeunesse brisée, entre poses désinvoltes et pas de danses discrets mais très bien réalisés, sous la direction de Caty Eybert.

En somme, Fever à la vie à la mort est un spectacle vibrant et émouvant. On regrette seulement que la force du propos n’est pas été mieux amenée, afin de soutenir cette belle jeunesse. L’ensemble, bien que fragile, reste prenant et séduisant. À découvrir au Théâtre le Poche, jusqu’au 3 octobre.

Texte: Marie-Sophie Péclard

Image: R. Bowring

Image: R. Bowring

« Dansehabile »: l’humanité au-delà de l’esthétique

Pour la première fois, le théâtre de l’Orangerie propose une création de danse contemporaine. Et quelle création! « Dansehabile » allie les mots à la danse, dans une performance en double déclinaison. C’est une troupe particulière, puisqu’elle mêle des danseurs dits « sans » et d’autres dits « avec » handicap. Mais la pièce va bien au-delà d’une supposée différence, chacun se raconte par la danse, et surtout on raconte l’autre, dans une forme d’empathie ressentie en mouvement.

D’abord « Des mots en corps », chorégraphié par Uma Arnese. Sur le plateau, un trio se lie et se détache, se sépare et se rattrape. De plus en plus frénétiques, les mouvements se transforment en cris. Le spectateur est suspendu aux gestes des interprètes, attendant le prochain sursaut d’émotion. Tout est chargé de sentiments, de l’expression de la danseuse au son des corps sur le parquet. Le plateau redevient calme, les danseurs se rapprochent les uns des autres, et quittent ensemble la scène, pour revenir sous les applaudissements du public.

Photo: Marc Vanappelghem

Photo: Marc Vanappelghem

Puis la seconde partie, « Soi-même comme un autre », créée par Foofwa D’Immobilité. L’éclairage est modifié pour apparaître au travers des grandes verrières de la salle, créant une atmosphère toute particulière. Pendant l’installation, une forte complicité émane des quatre danseuses qui murmurent et sourient. Le peu de musique et la scène nue mettent en évidence les relations entre les danseuses. Chacune se raconte par des gestes, puis prend la parole en se mettant à la place d’une autre. C’est l’empathie qui est au centre de cette création, avec l’appropriation du sentiment de l’autre et sa transmission au public. Les quatre danseuses sont accompagnées par deux interprètes en audiodescription et en langue des signes qui sont des médiatrices entre le spectacle et ses spectateurs, et font partie intégrante de la pièce. Les histoires sont simples et sincères, avec une pointe d’humour, et c’est cette sincérité qui nous touche. Foofwa a atteint son but: chaque spectateur est libre de ressentir, chaque spectateur est un interprète.

Au final, c’est l’authenticité des individus qui frappe, sans artifices ni repli possible.

« Dansehabile » se présente à vous les 25 et 26 septembre à 20h. Profitez encore du cadre magnifique pour cette pièce, car la saison du TO s’achève en beauté!

Texte: Rachel Mondego

 

Rentrée réussie au Théâtre du Crève-Coeur

Le public a eu droit à une magnifique soirée chargée d’émotion et à un début de saison très prometteur au Théâtre le Crève-cœur à Cologny, sous la conduite de sa nouvelle directrice Aline Gampert. Celle-ci succède cette année à sa mère Anne Vaucher, et représente ainsi la troisième génération à la tête de ce petit théâtre si charmant, perché sur les hauteurs de Cologny, surplombant une fabuleuse vue de la Rade.

Le fil rouge de la première saison se veut un parallèle au vécu de sa nouvelle directrice et présentera ainsi des créations autour de la filiation et de la succession. Un thème qui permet de rassembler des œuvres très diverses en un ensemble parfaitement cohérent et qui constitue un très bel hommage à l’héritage familial.

La pièce « Léonie est en avance ou le mal joli » de Georges Feydeau est mis en scène par le talentueux Julien George. La première scène présente un jeune couple, Léonie et son mari Toudoux (les excellents comédiens Charlotte Dumartheray et David Casada), au son des contractions de la future maman. La jeune femme oblige son mari à marcher avec elle dans le salon, à se plier à tous ses caprices, ce qu’il accepte avec une résignation bienveillante. Le jeu des comédiens est superbe, les dialogues sont percutants et cocasses, les visages expressifs et les mimiques tellement drôles que de nombreux fous rires secouent la salle, subjuguée par le spectacle.

Photo: Loris von Siebenthal

Photo: Loris von Siebenthal

L’entrée en scène de la belle-mère, puis de la sage-femme et finalement du beau-père ajoutent encore au comique de la situation. Tous se liguent contre le pauvre Toudoux, qui malgré sa bonne volonté se retrouve toujours en porte-à-faux. La sage-femme lui parle avec une froideur glaciale, tout en lui montrant bien qu’il la dérange dans ses préparatifs pour l’accouchement, la belle-mère le traite avec suffisance et le beau-père avec dédain, lui faisant bien sentir la différence sociale qui existe entre eux. On reproche aussi au futur père que l’enfant soit en avance et qu’il naisse huit mois seulement après le mariage, ce qui pourrait faire jaser.

Lorsque Toudoux, inquiet, pose des questions à la sage-femme sur l’état de santé de sa femme et que celle-ci lui répond dans un jargon technique incompréhensible, qu’il fait mine de comprendre, on rit jusqu’aux larmes. La performance est remarquable, les dialogues sont savoureux, le ton enjoué et on ne s’ennuie pas une seconde jusqu’au rebondissement final !

Un merveilleux spectacle plein d’humour et de poésie, à voir jusqu’au 19 octobre 2014. Toutes les informations sur www.theatreducrevecoeur.ch

Texte: Sandrine Warêgne