Exem, 40 ans d’affiches

Lors du vernissage de l’exposition « Exem, 40 ans d’affiches », au Musée de Carouge, entouré de ses fans qui le suivent depuis 40 ans, le Carougeois Exem, Emmanuel Excoffier de son vrai nom, est ému de prendre la parole pour remercier toutes les personnes qui l’ont suivi jusqu’à ce jour. Axée sur les dates événements, l’exposition est le couronnement de plusieurs dates anniversaires qui lui sont chères tant dans sa vie privée que dans sa vie professionnelle.

Sous une ambiance familiale, la foule, majoritairement d’un certain âge, se réjouit de découvrir ou de redécouvrir les œuvres d’Exem. Leur perception a inévitablement été bousculée avec le temps, l’espace et la distance naturelle du quotidien.

Le Musée de Carouge l’accueille à bras ouverts pour le remercier chaleureusement du travail qu’il a fourni depuis de nombreuses années. Les affiches colorées se multiplient dans les différentes salles et le choix des 60 affiches sélectionnées n’a probablement pas été facile.

L’exposition est scindée en 4 parties; la représentation de l’architecture et des bâtiments de renom de Genève, les événements culturels qui défilent dans la ville, les votations périodiques qui animent les débats sur la place de Genève et les références utilisées à travers toutes ses affiches. Toutefois, l’ensemble des thèmes se recoupe dans les moindres recoins de l’exposition pour le bonheur de chacun d’entre nous.

Nous retrouvons à maintes reprises la caricature de Tintin qui se balade sur les différentes affiches de l’artiste, inspiré par Hergé. D’autres éléments emblématiques sont mis en lumière, comme la célèbre pieuvre, utilisée plus d’une fois pour exprimer son désarroi.

À voir jusqu’au 25 mars 2018, au Musée de Carouge, place de Sardaigne 2, du mardi au dimanche de 14h à 18h.

www.carouge.ch/exposition-en-cours

Texte: Jenny Raymonde

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Antigone en baskets

Composée il y a plus de trois siècles et demi à la cour du Roi Soleil, « La Thébaïde ou les Frères ennemis » est la première pièce 100% tragique de Jean Racine qui se joue en ce moment – et jusqu’à la fin du mois de janvier – sur les planches du Théâtre Kléber-Méleau de Lausanne, d’après une mise en scène 100% remasterisée de Cédric Dorier.

Texte: Léa Severino

Bien qu’elle n’ait pas connu de succès particulier à l’époque et n’ait longtemps été considérée que comme l’imparfaite œuvre de jeunesse d’un Racine débutant et maladroit, cette tragédie en cinq actes, commandée et mise en scène par Molière pour la première fois au Palais Royal en 1664, fit connaître le nom du jeune tragédien alors, et la beauté de ses vers demeure incontestable aujourd’hui. S’inspirant de grands auteurs antiques tels que Sophocle et Euripide, Racine y raconte la haine furieuse que se vouent les fils d’Œdipe et Jocaste censés se partager le trône de Thèbes, Etéocle et Polynice. Sang, larmes, orgueil, souffrance; rien n’éteindra le feu mortel consumant le cœur des deux frères dont la lutte pour le pouvoir est bien sûr politique, mais aussi familiale.

Photo: Alan Humerose

Souhaitant dépoussiérer ce vieux classique, faire résonner ses alexandrins désuets dans notre époque, Cédric Dorier fait le pari de troquer les sandales des guerriers thébains contre des rangers compensées et treillis militaires dignes d’un film de Rambo. La masse musculaire ainsi que la féroce expression des comédiens rappellent également l’iconographie des films de guerre américains de façon caricaturale. Pendant que les hommes combattent, boivent de l’alcool au goulot et crachent sur scène, les femmes se lamentent et meurent de chagrin. Et si les ardentes tirades de la mère, Jocaste, touchent, de la sœur, Antigone, on retiendra surtout la nonchalance avec laquelle ses baskets Adidas sont trainées sur les planches.

Photo: Alan Humerose

Parmi les astuces de modernisation les plus innovantes, on relève le remplacement d’un soldat – ayant originellement pour rôle d’apporter des nouvelles du front – par les haut-parleurs d’un téléphone. La mise en scène de l’acte IV où se déroule le moment crucial de la confrontation familiale est une réussite d’originalité, d’intelligence et même d’humour. Réunis sous les yeux de leur mère impuissante autour d’une table dressée en musique par les domestiques, les militaires virils apparaissent alors comme des gamins gâtés insatisfaits et râleurs. Si la couronne de Thèbes, unique et indivisible, ne peut être portée qu’à tour de rôle, celle de l’enfant roi est en revanche double et coiffe les deux frères sans faire de jaloux.

Photo: Alan Humerose

Ainsi, la modernité de la mise en scène crée un contraste audacieux avec le classicisme du texte original, fidèlement restitué par les comédiens dont la prouesse de mémorisation et de diction – elle aussi magistralement retravaillée – peut être saluée. Pour le spectateur du 21e siècle à l’oreille engourdie par quelques décennies de langage SMS et emoji, il se peut que l’effort de concentration à fournir décourage, mais il se rassurera en constatant à quel point cette même oreille se laisse vite happer, bercer par le rythme envoutant de l’alexandrin.

Frères ennemis (La Thébaïde), jusqu’au 28 janvier au TKM
www.tkm.ch/frères-ennemis

Puis les 6 et 7 février au Théâtre Forum Meyrin

Une folle Nuit des Idées au Théâtre de Vidy

Le 25 janvier, un peu partout dans le monde, intellectuels, chercheurs et artistes se réuniront autour du thème « L’imagination au pouvoir » pour faire de ce monde un endroit où il fait encore bon penser. Depuis 2016, la Nuit des Idées rassemble des acteurs culturels de Los Angeles à Dakar en passant par Bruxelles, Buenos Aires, Katmandou, Paris… sans compter Zürich et Lausanne. Cet événement, qui a rassemblé plus de 180’000 participants en 2017, est une véritable vitrine de la politique culturelle française et promet, pour cette édition, de « rendre hommage à l’énergie des jeunesses de 1968 » et de renouveler « la réflexion sur l’exercice du pouvoir ».

À Lausanne, c’est le Théâtre de Vidy qui sera mis à l’honneur lors d’une soirée mêlant le dernier spectacle de Jean-François Peyret « La Fabrique des Monstres ou Démesure pour mesure » à une table ronde à laquelle participera notamment le prix Nobel de chimie 2017 Jacques Dubochet. La Nuit des Idées lausannoise sera donc logiquement placée sous la question des relations que la science et l’art entretiennent. Un thème tout à fait approprié à la pièce de Jean-François Peyret, dont l’un des thèmes de prédilection se trouve être l’imagination d’un « théâtre de l’ère scientifique ». Sa dernière création cherche justement à mettre en scène le scientifique contemporain sous les traits d’un Prométhée moderne. On retrouvera d’ailleurs les deux comédiens principaux, Jeanne Balibar et Jacques Bonnaffé lors de la table ronde.

Cet événement s’annonce en tout cas comme une belle occasion de voir artistes, metteur en scène et chercheur exposer le théâtre à la science « comme on s’expose au soleil ».

Table ronde après le spectacle, le 25 janvier 2018 à 21h, entrée libre

www.lanuitdesidees.com/fr/program

Texte: Florian Mottier

Je suis allée voir…

« Cendrillon », de la Compagnie des Ballets de Monte Carlo à l’Opéra de Lausanne.

Photo: Alice Blangero

Texte: Maureen Miles

Je n’étais pas retournée à l’Opéra de Lausanne depuis bien longtemps… Toutefois dans mon esprit ce lieu incarne un espace un peu magique où les arts de la danse, de la musique et du théâtre s’exposent avec majesté. Aussi, l’occasion de voir un ballet – « Cendrillon » qui plus est! – était, pour l’amatrice de danse classique que je suis, une occasion à ne pas manquer.

L’histoire de « Cendrillon », presque tout le monde la connaît. Un spectacle de ce type suscite donc inévitablement de nombreuses attentes: on sait par avance ce qui va se passer, ce qui n’a en fait rien de dérangeant, au contraire. Qu’un élément varie et l’enfant en nous se contracte. « Normalement, ce n’est pas comme ça… ». Pourtant bien vite, on se laisse entraîner et enchanter par les variations et l’originalité de l’univers proposé.Car la version de Cendrillon incarnée par La Compagnie des Ballets de Monte-Carlo et chorégraphiée par Jean-Christophe Maillot n’a simplement rien de classique.

Photo: Alice Blangero

La sobriété des décors – de grandes pages blanches évoquant celles d’un livre de contes s’écrivant sous nos yeux – a l’avantage de ne pas monopoliser une attention qui se détournerait alors du jeu des personnages. Et oui, je parle bien du « jeu » des personnages. Bien sûr il y a la danse, et celle-ci est menée avec maîtrise, grâce et légèreté. Mais ce qui captive bien vite, au-delà des prouesses de souplesse et de technique, ce sont les expressions, les regards et les gestes théâtraux des danseurs. Le « Cendrillon » de Jean-Christophe Maillot se situe véritablement au carrefour du théâtre et du ballet.

L’atmosphère dans laquelle évoluent les personnages – le trio habituel Cendrillon – marâtre – méchantes sœurs, mais aussi ceux très présents du père, de la bonne fée et de deux serviteurs polichinelles – est également un mélange des genres, entre conte de fée et satyre contemporaine. Le monde simple et pur de l’enfance, où les sentiments s’expriment avec sincérité et innocence, et celui coloré mais aussi artificiel d’un monde adulte où l’on triche avec les émotions et où la quête du plaisir et du divertissement prévalent. Ces deux univers se côtoient et les personnages qui les incarnent en portent physiquement les marques: une robe sobre et de longs cheveux détachés pour Cendrillon, belle dans sa simplicité, et des vêtements sophistiqués voire une nudité dévoilée pour la marâtre, les sœurs et les polichinelles, souvent effrayants d’excentricité.

Parfois comiques et même burlesques, certaines scènes offusquent (la cruauté de la marâtre et des sœurs) et dérangent (la lâcheté du père) également par moment. De nombreux éléments toutefois nous plongent dans l’univers du conte de fées et viennent chercher l’enfant qui est en chacun de nous: notamment la poudre d’or, dont est littéralement couverte la fée marraine et qui remplace la pantoufle de vair sur les pieds nus de Cendrillon. Un hommage sans doute aux pieds des danseurs sans lesquels la magie n’opérerait jamais.

www.opera-lausanne.ch

Richesses dans la désignation de la pauvreté

Photo: Miguel Bueno

Quelle belle soirée! L’équipe de L’Agenda s’est rendue jeudi passé à la soirée d’ouverture du Black Movie. Après un discours d’accueil dynamique accompagné d’un petit mot du maire de la ville de Genève en personne, suivi de la visite inattendue d’un “ambassadeur de l’inconnu” –  comprendra  qui se rendra au Black Movie –, Kate Reidy et Maria Watzlawick ouvrent le festival sur un film aussi beau qu’engagé, “LOVE AND SHUKLA”.

Dans ce long-métrage réalisé par Siddharth Jatla, nous découvrons de nombreuses facettes des régions pauvres de l’Inde du point de vue d’un jeune marié, conducteur d’un fourgon: Shukla. Malgré les roupies qu’il perd au lieu d’en gagner, affairé à longueur de journée à des arnaqueurs, manipulateurs et pilleurs de tous les côtés, il garde l’espoir de s’enrichir, dans le but de faire plaisir à sa jeune épouse Lakshmi. On retrouve dans ce désir de la rendre heureuse un intérêt personnel, puisque Shukla est conditionné dans une société libidineuse. Ses amis soulignent l’importance d’une vie sexuelle réussie dans un couple. Les photos de cette idole indienne dans son fourgon trahissent ses désirs. Il est difficile de dire s’il est dommage ou raisonnable que ce caractère libidineux n’ait pas été davantage poussé. Shukla semble se résigner très vite aux conditions de vie qui lui sont imposées.

« Love and Shukla »

De nombreuses conditions qui forment tout autant d’axiomes rendant ce film cohérent et logique: Shukla vit avec sa famille dans une région très pauvre d’Inde. Leur appartement est trop petit et Shukla doit se résigner, faute d’argent, à y rester avec sa femme… en dépit d’une mère envahissante, d’une soeur rebelle venant de fuir son époux, et d’un père trop effacé.

Un contraste apparent se fait d’ailleurs entre les visions de l’amour qu’ont ces membres: le père semble lui aussi plaider en faveur de la vie sexuelle dans un couple (il sépare l’appartement par une pile de valises pour y créer un lieu d’intimité aux tourtereaux). Mais son point de vue est violemment écrasé par les valeurs de sa femme et de sa fille qui prônent le bien-être des membres de la famille. Le film montre subtilement que ces valeurs laissent place à quelques contradictions chez ces dames. Elles rejettent le rôle de femme-objet mais considèrent Lakshmi davantage comme une servante qu’une bru. Elles prônent le bonheur au sein de leur famille mais réduisent à néant l’intimité dont a besoin leur fils et frère. Il est important de constater que Shukla et Lakshmi, voulant vivre leur amour et partageant vraisemblablement les valeurs du père sont aussi effacés que lui et écrasés par les deux femmes de la famille. Paradoxal, puisqu’il s’agit des protagonistes de ce film.

Photo: Miguel Bueno

Tous ces éléments font la recette d’un film subtil et riche d’informations: sans forcément passer par le pouvoir des mots, le spectateur en découvre énormément sur les conditions de vie dans certaines régions d’Inde, le tout en 107 minutes.

Texte: Annie Sulzer

Découvrez les films du Black Movie jusqu’à dimanche 28 janvier: http://blackmovie.ch/

Nous sommes-nous trop éloignés de la carpe?

Cette question, et beaucoup d’autres réflexions existentielles qui ont probablement taraudé tout un chacun au cours de sa vie – Qu’est ce qui nous pousse à nous tenir sur deux jambes, à sprayer de la laque ou à refaire un ourlet au lieu de voler comme un goéland? Est-ce trop demander de vouloir emmener quelqu’un comme Churchill à Conforama? – sont posées dans le « Théâtre sans animaux ». L’Agenda s’est rendu hier au Théâtre Alchimic à Carouge, où la pièce de Jean-Michel Ribes se jouera encore jusqu’au 4 février. L’occasion de voir ou revoir les huit saynètes qui composent l’œuvre à qui l’on a décerné le Molière du meilleur spectacle comique en 2002.

 

Photo: Carole Parodi

On ne sait pas si les personnages de Jean-Michel Ribes ont trop bien compris le monde et qu’ils en profitent pour faire tourner le leur en bourrique, ou s’ils y habitent sans jamais être entrés dans les rouages bien huilés des convenances.
Ils sont parfois névrosés, pressant les autres d’un flot de paroles d’une logique qui leur semble imparable. Ils sont aussi parfois flegmatiques, moins loquaces, mais tous souvent sûrs de s’approcher de la vérité.

On rit en reconnaissant presque, dans tous ces personnages, des comportements de nos proches ou connaissances; la chrétienne qui refuse de quitter la campagne que sa famille habite depuis cinq générations, ou le mari s’ennuyant à mourir, traîné de force à la première de Phèdre… jusqu’à ce que l’absurde prenne le dessus, ce qu’il ne met pas longtemps à faire. Et là, au-delà des comiques caricatures individuelles, on reconnait des mécanismes de la société, ses absurdités, et on aimerait, avec ces personnages qui en font fi, les voir un instant sous un autre angle pour mieux s’en défaire.

Photo: Carole Parodi

Loin de l’ironie acide qui nous mettrait brutalement face à nous-même et à nos contradictions, le texte porte un regard presque doux sur ces incohérences, et surtout nous permet d’en rire franchement. La mise en scène de Sylvain Ferron appuie l’aspect bienveillant par des perruques, moustaches et costumes amusants, des personnages qui ont une certaine proximité physique. On se demande par contre à quoi servent les éléments vidéo – que l’on retrouve de plus en plus souvent au théâtre, peut-être par envie d’ajouter une dimension pluridisciplinaire à une pièce?  Si c’est pour projeter de l’eau en fond de scène, les gilets de sauvetage orange et la gestuelle des comédiens auraient suffi à nous faire comprendre que l’on se trouve sur un bateau.

Photo: Carole Parodi

Les comédiens Frédéric Landenberg, Dominique Gubser, Laurent Deshusses et Camille Figuereo sont d’ailleurs hilarants, très justes, parlent à toute vitesse, et surtout usent de de gestes et d’expressions qui ajoutent au texte sans en faire trop.

La pièce fait du bien, on rit beaucoup. Et en ressortant on y repense, tentant d’apprivoiser ce qu’ils nous ont donné de plus absurde.

« Théâtre sans animaux », par la Compagnie Passe Muraille
Du 16 janvier au 4 février au Théâtre Alchimic à Carouge

www.alchimic.ch

Texte: Katia Meylan