Vous êtes ici (1): Le début d’une longue histoire

La pluie a coupé court à l’été qui se prolongeait. Le froid s’est immiscé dans nos vies par surprise. J’ai les doigts froids en saisissant le billet qu’on me tend à l’entrée. Vous êtes ici. Moi je suis au Théâtre de l’Orangerie, un vendredi pluvieux de septembre et j’attends avec impatience de pouvoir gagner la chaleur des murs du bâtiment.

Texte: Maëllie Godard

Imaginer une série théâtrale: le pari est périlleux. Le théâtre a des codes différents du cinéma. Le temps s’y écoule autrement. Chaque pièce doit à la fois se suffire à elle-même et nourrir l’histoire. Mis en scène par Marion Duval à partir d’un texte de Claude-Inga Barbey, La chambre à lessive est le premier épisode de la saga théâtrale Vous êtes ici, un projet d’envergure.

L’histoire commence dans le sous-sol d’un immeuble genevois, où trônent des machines à laver et un système sophistiqué d’étendoir. Lukas veut y filmer son voisin Sandro pour une interview. Par la suite, les habitant·e·s, le concierge, et des gens de passage vont se croiser. On fait la connaissance de Lukas donc, papa et auteur de documentaire, Sandro, activiste et artiste genevois, Miguel, concierge dévoué de l’immeuble, Alice, la femme de Lukas, Mad, jeune étudiante kosovare, amoureuse de Joao, et trois jeunes engagés qui partagent un appartement au 6e.

On nous révèle peu à peu ce qu’il se passe au dehors. Des failles se creusent dans certains endroits de la ville, engouffrant des immeubles entiers dans le sol. La vie a pris un tournant imprévu, la Jonction n’existe plus.

La confiance brisée, comment vivre quand on n’est plus certain·e que le sol va continuer à soutenir nos pieds? Malgré ces cataclysmes, les préoccupations du monde d’avant les failles demeurent: comment créer, quoi créer quand on veut faire des images? Qu’est-ce que c’est être parent? Qu’est-ce que c’est être un·e bon·ne époux·e, un·e bon·ne amant·e? Qu’est-ce que c’est faire convenablement une lessive? Comment être acteur·trice d’un monde meilleur? Comment partager une chambre à lessive? Comment affirmer son identité? Comment lutter contre la violence? Comment apprivoiser la peur et la colère? Différentes générations, perspectives ou ambitions se confrontent et pourtant cohabiter est nécessaire.

Photo. Isabelle Meister

La pièce se termine avec des grands tremblements, l’effondrements des étendoirs. L’ingénierie scénographique de Sylvie Kleiber nous projette au cœur du drame. Les personnages vont-ils y survivre? Comment vont-ils s’organiser? Il faudra attendre le prochain épisode pour le savoir, ici c’est impossible de binge-watcher.

Prochain épisode:
Épisode 2: Les Ruines
Du 5 au 13 octobre
POCHE/GVE

Pour en savoir plus au sujet de Vous êtes ici:
Le site: www.vousetesici.ch
L’article dans L’Agenda: www.l-agenda.online/vous-etes-ici

Shakespeare enflamme le Château de Chillon

C’est dans une ambiance délicieusement gothique que s’est jouée la célèbre tragédie Othello, présentée vendredi soir dans l’Aula Magna du château de Chillon. Fruit d’une collaboration entre l’American Drama Group Europe et le TNT Theatre Britain, le projet était porté par un solide casting – entièrement anglophone, cela va sans dire. Un public frissonnant s’est massé dans la grande salle pour venir voir le texte de Shakespeare prendre vie, ponctué par le martèlement de la pluie contre les vitres sombres du château-fort.

Texte: Athéna Dubois-Pèlerin

À l’heure où les questions de genre et d’ethnie occupent le cœur de l’actualité, adapter Othello à la scène apparaît comme un choix à la fois fin et audacieux. L’histoire du général maure, homme noir dans un monde blanc, que la jalousie pousse à commettre l’irréparable, est sous-tendue de préoccupations qui trouvent un écho important aujourd’hui. Tout commandant respecté qu’il soit, Othello demeure un étranger aux yeux des Vénitiens (les autres personnages le désignent bien plus volontiers par l’épithète « le Maure » que par son nom) et son union avec la ravissante aristocrate Desdémone est implicitement regardée comme une mésalliance pour la jeune femme. Guerrier courageux mais amant vulnérable, Othello devient dès lors une proie facile pour le vénéneux Iago, qui pour se venger de son général, est déterminé à lui faire croire à tort que son épouse lui est infidèle.

On s’étonne toujours de l’habileté avec laquelle Shakespeare met à nu certaines vérités intemporelles de la nature humaine. Bien que la perfidie de Iago soit généralement considérée comme la force antagoniste du récit, elle n’est que la flamme de l’allumette: toute la charge explosive réside dans la fragilité d’Othello, qui devient à la fois le bourreau et la victime d’une tragédie qui se joue de lui – et à cause de lui. Toute l’extraordinaire ambivalence de l’humain se retrouve là. À noter toutefois que le public du 21e siècle voit sa compassion pour le personnage éponyme passablement érodée: là où les contemporains de Shakespeare s’émouvaient sans doute de la détresse d’Othello après avoir injustement assassiné sa loyale épouse, l’assistance de nos jours n’a que très peu de sympathie à lui accorder après la scène horrifique de l’étranglement de Desdémone – scène qui se voulait bouleversante à l’époque, et qui devient proprement insoutenable aujourd’hui. Preuve que si la plupart des tabous tombent avec l’avancée de la modernité, certains deviennent au contraire plus tenaces (et c’est sans doute pour le mieux).

Pandémie oblige, c’est une version écourtée de la pièce qui a été présentée par les acteurs du TNT Britain, les entractes étant interdits. Le spectacle a cependant su garder intactes toutes les lignes de force de la tragédie, et en restituer toute la puissance. David Chittenden en particulier fait des étincelles dans le rôle de Iago, et régale l’assemblée de son jeu fripon et grinçant à chacune de ses apparitions. Hannah Douglas livre une Desdémone toute en tendresse et en sensibilité, soutenue par une éclatante Louise Lee dans le rôle de l’impétueuse servante Emilia, contrepoint féminin de sa maîtresse. On regrettera seulement la diction quelque peu imparfaite de Joseph Black dans le rôle-titre, en dépit d’une présence scénique incontestable. La production a en outre eu l’idée très bienvenue de sous-tendre les moments les plus intenses de la pièce d’un accompagnement musical: les interprètes non-sollicités s’assoient donc volontiers en bord de scène, s’emparent d’une guitare, d’un violoncelle, de percussions ou de leur voix pour soutenir la passion du texte par celle de la musique, sans jamais laisser les interventions mélodiques noyer les mots pour autant. En somme, un moment de théâtre poignant joué dans un cadre superbe, qui nous laisse impatients de découvrir le TNT Britain et l’American Drama Group Europe dans une prochaine production shakespearienne: peut-être un Hamlet ou un Macbeth au Château de Chillon pour 2021?

www.adg-europe.com

Un pour tous… et tous pour un!

En garde! Ce week-end, dans le cadre de la programmation du théâtre Les Trois-Quarts, les compagnies Les Exilés et Confiture étaient réunies sur scène dans une adaptation théâtrale des Trois Mousquetaires au cœur du château de la Tour-de-Peilz. Suivez les périples du chevalier d’Artagnan et de ses loyaux camarades qui démêlent les intrigues de la Couronne au fil de leurs épées.

Une supplémentaire est jouée ce soir-même, mercredi 23 septembre à 20h!

Texte: Yohann Thenaisie

Pas de Festival de la Tour cette année? Qu’importe! Les compagnies Les Exilés et Confiture montent leurs gradins et leurs décors à deux étages dans la cour intérieure du Château de la Tour-de-Peilz! Entre les exclamations des enfants et l’odeur des saucisses grillées, on y retrouve l’ambiance d’un spectacle convivial autour d’un monument de la littérature: Les Trois Mousquetaires. Mais silence: les trompettes sonnent, les projecteurs s’allument…

Le jeune chevalier d’Artagnan débarque à Paris pour se faire engager dans la compagnie des mousquetaires, au service de Sa Majesté Louis XIII. Le brave Gascon fait la rencontre d’Athos, Porthos et Aramis qui deviennent ses fidèles compagnons. Hélas, d’Artagnan est aussi volage qu’audacieux, et ses multiples romances le plongent au cœur des intrigues qui opposent la Reine et le Cardinal de Richelieu…

Photo: André Capel

Steve Riccard signe un important travail d’adaptation du roman d’Alexandre Dumas. Les intrigues sont complexes et il peut être difficile de situer les nombreux personnages. Et pourtant, adultes comme enfants y trouvent leur compte. Au fil d’environ trois heures de spectacle (avec entracte), le ton alterne du drame à la comédie. Une volée de personnages colorés appelle les rires: un roi capricieux, un tenancier bouffon à la Louis de Funès, des mousquetaires brigands qui ont du mal à lâcher la bouteille… Ils sont incarnés par pas moins de dix-huit comédien·ne·s au jeu inégal mais toujours dynamique. La mise en scène est brute, avec une belle place faite aux duels à l’épée et à une cascade mémorable sur les murs du château.

Suivez ce lien pour aller les voir ce soir!

Vous les avez manqués? Ils reviennent à la Salle Centrale de la Madeleine (Genève) du 29 septembre au 3 octobre.

Salle Centrale de la Madeleine, Genève
Les 29, 30 septembre et 2 octobre à 20h

Les 1 et 3 octobre à 19h
Plus d’informations: www.theatre-confiture.ch

Et pour la suite de saison du théâtre Les Trois-Quarts: www.troisquarts.ch