Duel à mots tirés

Jusqu’au 19 février, Camille Bouzaglo et Sidney Wernicke se séparent sur la scène du Théâtre du Grütli pour Clôture de l’amour, une production de la Compagnie Métamorphoses mis en scène par Elidan Arzoni.

Au milieu d’un dispositif bi-frontal, Camille et Sidney, deux comédiens mariés à la ville, se font face. Puissant, sûr de lui, Sidney annonce à Camille qu’il la quitte, et en expose les raisons. Puis Camille répond, passant du désespoir colérique à la froide indifférence, toujours avec détermination. Pendant ce temps, les spectateurs peuvent compter les balles.

Photo: Alan Humerose

Photo: Alan Humerose

Les personnages portent les prénoms de leurs interprètes: la pièce de Pascal Rambert (Grand Prix de littérature dramatique 2012) se pose d’emblée comme une mise en abyme du théâtre, où réalité et fiction se confondent. Le metteur en scène Elidan Arzoni avait d’ailleurs d’abord prévu de repousser encore le parallèle en interprétant lui-même le rôle masculin face à sa femme depuis vingt ans Camille Bouzaglo, mais a préféré se « virer » au profit de Sidney  Wernicke. Ce dernier a d’ailleurs appris en quatre jours les quarante-et-unes pages de son monologue. Les deux comédiens sont tout simplement époustouflants et relèvent le défi que représente ce texte: « Il faut être un athlète pour jouer cela, pour eux c’est comme monter l’Everest tous les soirs. »

C’est en effet l’une des pièces les plus difficiles du répertoire: deux longs monologues amorçant la rupture d’un couple avant de l’atomiser.  Sans ponctuation ni répondant, les repères pour les comédiens sont minces, et c’est là qu’est tout l’enjeu et la prouesse de la performance: parvenir à restituer ce texte sans artifices, de la manière la plus naturelle possible. « La marche de manœuvre pour le metteur en scène est pratiquement inexistante », commente Elidan Arzoni. « Tout ce qu’on pourrait amener serait en trop et il faut avoir l’humilité de se retirer et de se mettre au service du texte en lui donnant chair. C’est une mise en scène de la parole, du sens et des émotions. Mon travail est d’amener les acteur vers l’être, le lâcher-prise, et non le faire. »

Réduit à sa plus simple expression, le texte se révèle avec une puissance inouïe. On rencontre la langue de Rambert, violente et touchante, généreuse et âpre. Un véritable choc théâtral, qui ne laisse personne indifférent.

Texte: Marie-Sophie Péclard

Clôture de l’amour, jusqu’au 19 février au théâtre du Grütli ( sauf le lundi 15); puis au Théâtre Les Salons du 23 février au 2 mars (sauf le 28 février). Tous les soirs à 20h.

Réservations à cloture@bluewin.ch ou 078 710 12 18 (répondeur ou sms)

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Photo: Alan Humerose

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La Route du Levant: duo de choc

Beau succès pour « La Route du Levant » au Théâtre du Grütli: avec un sujet brûlant d’actualité, le metteur en scène genevois Dominique Ziegler ramène la fable politique à l’échelle de l’individu, et  frappe juste.

Levant

Deux chaises, une table, des panneaux lumineux, un ordinateur reflétant une pâle lueur:  voilà les quelques éléments qui composent la salle d’interrogatoire d’un commissariat. Le vrai décor de « La Route du Levant », c’est le texte. Un modèle de rhétorique dans lequel se rencontrent et s’affrontent un jeune et un flic. L’un est soupçonné d’accointances avec un groupe terroriste, l’autre doit lui faire cracher la vérité.

Ludovic Payet, dans une djellaba et des baskets de marque, prend les traits d’un jeune Français converti à l’Islam et rêvant de la terre de Cham où il pourra trouver ce que la France n’a pas su lui offrir: un sens à sa vie. Entre colère, résignation et désespoir, le comédien parvient à nous faire réentendre ces arguments, ressassés dans les médias depuis Charlie, à la lumière de l’être humain et du cheminement personnel.

Face à l’Islam, la République. Face à Ludovic Payet, Olivier Lafrance, qui a remplacé Jean-Philippe Ecoffey au pied levé. Il faut saluer le travail des deux comédiens, tant leurs partitions ambigües sont maîtrisées, tant chaque retournement de leur affrontement sonne juste. Car dans le creux de leur dialogue, dont la noirceur recèle de jolies pépites d’humour et quelques éclairs de tendresse, se dessine un portrait de l’extrémisme, qu’il soit de gauche ou de droite, religieux ou politique. La fin, surprenante, laisse un sentiment inégal parmi les spectateurs et se garde bien de prendre parti. C’est là la force et l’intelligence de Dominique Zeigler qui, grâce à une fiction parfaitement huilée, pose les questions nécessaires dans un monde marqué par la menace terroriste.

Au Théâtre du Grütli jusqu’au 4 février.

Texte: Marie-Sophie Péclard