La musique sacrée baroque s’offre une nouvelle jeunesse

Tout nouveau-né dans le milieu de la musique classique, l’ensemble vocal Thamyris donnait son premier concert intitulé Das ist meine Freude, samedi 18 janvier à Genève.

Texte: Léa Frischknecht

Il faisait froid ce samedi 18 janvier à 20h dans l’église genevoise Saint-Antoine de Padoue. Très froid. Mais si le public a gardé manteaux et écharpes, son cœur s’est réchauffé dès les premières notes de l’ensemble vocal Thamyris. Au programme ce soir-là, rien de ce qu’on qualifie habituellement de « tendance »: les maitres allemands de la musique sacrée baroque. On imagine facilement le concert donné par des retraités passionnés par la musique classique. Et pourtant…

L’ensemble Thamyris est composé de douze chanteurs et chanteuses âgé·e·s de 17 à 33 ans. Après plusieurs années à chanter ensemble dans différents chœurs et compagnies, ils ont décidé d’assembler leurs voix pour apporter fraicheur et dynamisme à un style de musique souvent considéré – à tort – comme poussiéreux et dépassé. Pour ce faire, le chœur a pour ambition de proposer, plusieurs fois par année, des concerts gratuits ou à petit prix. Les programmes seront variés, allant de la musique sacrée à l’opéra en passant par le répertoire baroque ou romantique.

Overbooké·e·s
La plupart de ces jeunes musicien·ne·s jonglent entre des études ou un emploi et une carrière musicale. C’est le cas d’Alice Businaro. Du haut de ses 21 ans, la cheffe de chœur combine un diplôme préprofessionnel en piano et chant lyrique ainsi qu’un Bachelor en Lettres. Par-dessus tout cela, elle prépare également les concours d’entrée de plusieurs hautes écoles prestigieuses de musique. Un agenda chargé donc puisqu’au-delà de la musique en elle-même, la gestion d’un chœur demande énormément de temps et d’énergie. « Il faut choisir le programme, trouver les partitions, trouver des lieux de concerts ainsi que des mécènes pour rentrer dans nos frais. Ensuite, il faut encore organiser le planning des répétitions, s’occuper de la communication, gérer la comptabilité ainsi que les relations avec tous nos partenaires ». Si Alice peut compter sur l’aide des autres membres du chœur pour l’aspect administratif, elle regrette que celui-ci soit si important: « C’est des fois un peu frustrant parce que ça prend du temps sur la musique. Mais il faut passer par là et le résultat en vaut vraiment la peine ».

Un pari réussi

Le défi était de taille pour une première. Il faut dire que la musique sacrée baroque, allemande qui plus est, peut sembler de prime abord réservée aux plus initié·e·s. De plus, en s’attaquant à des morceaux techniques de Bach ou Haendel, le chœur prenait un réel risque. Mais la douzaine de chanteurs et chanteuses, accompagnée à l’orgue, au violon et à la flûte à bec a su captiver leur public.

D’abord par sa formule: en alternant pièces pour chœur, solos, duos et trios, l’ensemble Thamyris nous dispense d’une monotonie qui mènerait à la lassitude. Mais le plus bluffant, c’est bel et bien le professionnalisme de ces artistes en herbe. Chacune des pièces présentées confirme la qualité et le travail acharné des choristes de Thamyris. On pourrait regretter que, pour des raisons d’acoustique, presque l’entièreté du concert soit donnée derrière le public, dans le chœur de l’église. Mais, transporté par la beauté des morceaux interprétés, le public se souvient qu’il est surtout auditeur. Et découvre avec plaisir les visages des douze interprètes pour le morceau final qui a donné son nom au spectacle: le motet de Johann Ludwig Bach, Das ist meine Freude.

Grâce au travail de l’ensemble Thamyris, le public peut (re)découvrir un répertoire varié et interprété avec qualité et la scène musicale genevoise, se réjouir de la naissance de ce chœur jeune et dynamique. Quant aux choristes, cette initiative leur permet de se produire dans des conditions presque professionnelles et de partager avec le public une passion contagieuse.

Ensemble Thamyris
Prochaine date le 26 janvier à 19h,

Temple des Eaux-Vives, Genève

www.facebook.com/ensemblethamyris/

Alors… Roman Frayssinet?

Le jeune humoriste parisien est venu jouer son spectacle Alors en terres genevoises vendredi dernier. Bref récit d’un phénomène humoristique d’à peine 25 ans.

Texte: Yann Sanchez

Par où commencer? Pour celles et ceux qui ne connaissent pas du tout le phénomène Roman Frayssinet, je m’occupe de faire les présentations. Humoriste parisien pas comme les autres, il a été professionnellement formé à l’humour de l’autre côté de l’Atlantique, au Québec. Diplômé de l’École nationale de l’humour de Montréal à 20 ans, il a fait ses armes au pays de Céline, puis est revenu s’installer à Paris suite à sa rencontre avec un certain Kyan Khojandi. Son style d’humour? Certain·e·s diront qu’il fait de l’absurde mais lui préfère dire qu’il essaie de repérer l’absurdité dans ce monde. Nuance. Il a un côté légèrement schizophrène, ils seraient trois dans sa tête à en croire sa capsule web Migraine et il adore placer son personnage de scène du côté de celui qui découvre, celui qui ne connaît pas. Ses points de vue sont souvent décalés, voire marginaux, son personnage semble totalement déjanté mais ses propos font toujours sens.

C’est à guichets fermés qu’il vient se présenter vendredi soir dans l’enceinte du Théâtre du Léman. Accompagné de deux premières parties, son compatriote Ahmed Sparrow et Nadim Kayne, humoriste made in Geneva, les premiers rires tombent rapidement et la salle se réchauffe gentiment. Roman entre en jeu et il est définitivement disposé à mettre le feu sur scène. D’emblée, il aborde le sentiment nostalgique de la liberté de l’enfance, puis la période traumatisante de l’adolescence et enfin la vie d’adulte qui, elle non plus, n’est pas un cadeau. Les thèmes sont universels, la vie, l’amour, le sexe, la mort, la jeunesse, la vieillesse, le monde, la nature, l’environnement et les animaux. Le parti pris est de parler au plus grand nombre, faire de l’humour intemporel pour toutes les générations et, à en croire le public autour de moi, le pari est réussi.

La prestation de Roman est hallucinante, sur scène il est aussi à l’aise qu’un poisson dans l’eau, on sent qu’il est fait pour ça et pour absolument rien d’autre. Son esprit est tourmenté et fasciné par des choses simples de la vie qu’il arrive à rendre complexes par les raisonnements les plus farfelus qui soient. C’est là que vient le rire et honnêtement l’audience doit souvent se demander « Mais comment a-t-il pu penser à ça? » et « Où va-t-il chercher tout ça? ». Son imaginaire semble illimité, il est totalement imprévisible et de fait, personne ne peut anticiper ses chutes. Effet de surprise garanti!

Photo: Nais Bessaih

Le garçon est extrêmement talentueux, un véritable technicien de l’humour qui détonne dans un paysage du stand up français souvent décrié pour sa tendance aux blagues communautaires un tantinet récurrente. Même si la nouvelle vague d’humoristes francophones se diversifie et promet un brillant futur à sa discipline, il sort du lot de par son originalité, son caractère et sa science du rire. Ses années montréalaises ont dû aider.

Au final, j’ai passé une heure et demie à rire et le reste des spectateur·trice·s aussi. En atteste la standing ovation immédiate qu’il a reçu à la fin du show. Roman a semblé apprécier la ferveur du public helvète puisqu’il a décidé de nous offrir en rab dix bonnes minutes de nouveau matériel qu’il commence à rôder en tournée. Ce grand enfant qu’il est quitte finalement les planches sur une chanson de son ami Antoine Valentinelli, dit Lomepal, au refrain qui sonne comme une devise: « Prends cette putain de vie comme un jeu, je suis encore un môme (…) môme jusqu’à la mort, y a aucun remède ».

Prochaines dates:

Mercredi 1er avril à 19h au Théâtre de Beausobre, dans le cadre du festival Morges-sous-rire.

Il nous a annoncé en exclusivité qu’il sera de retour le 8 octobre 2020 à Genève. Affaire à suivre!

 

Black Movie, vingtième, action!

La 20e édition du Black Movie Festival s’est ouverte ce jeudi 16 janvier à L’Alhambra de Genève, avec la projection du film Talking about trees de Suhaib Gasmelbari. En présence d’un large public constitué notamment de conseiller∙ère∙s communaux∙ales et de responsables culturelles de la ville de Genève, cette première séance a été accompagnée par un discours inaugural très engagé. 

Photo: Miguel Bueno

En effet, les organisateur∙trice∙s du festival ont signifié leur soutien à l’occupation du centre culturel du Grütli par le collectif Lutte pour les mineurs non-accompagnés et ont dénoncé le silence du Conseil d’État sur le sujet. Un message de S.O.S. Méditerranée a aussi été diffusé avant le film. Mais le discours d’ouverture a surtout permis aux organisateur∙trice∙s d’évoquer leur enthousiasme quant à la popularité toujours plus grandissante des festivals à Genève. Enfin, la prise de parole s’est close sur une déclaration d’amour pour le cinéma de tous horizons et sous toutes ses formes. Un message qui fait écho au choix du film d’ouverture, Talking about trees, un documentaire suivant quatre amis réalisateurs cherchant à faire revivre une salle de cinéma au Soudan. Une quête qui va s’avérer kafkaïenne face aux obstacles que le gouvernement islamique leur oppose.

Talking about trees, de Suhaib Gasmelbari, Soudan, 2019

Avec comme toile de fond le Soudan et sa gouvernance militaire et théocratique, Suhaib Gasmelbari met en scène la passion et l’amour inconditionnel pour le cinéma de quatre réalisateurs vétérans pétris d’humour et d’ironie, animés d’une détermination dont on rêve presque qu’elle arrive à faire plier la Charia toute puissante qui contraint le pays. On est emporté par l’amitié et la légèreté de ces artistes devenus activistes en voulant simplement exercer leur art, on les écoute philosopher et plaisanter avec délices, on espère avec eux. Et c’est finalement ça le plus grand message d’espoir de ce documentaire, peu importe l’issue de leur combat, leur amour et leur foi continue de vivre avec eux, et ils persévéreront encore. Un soir, constatent-ils tous ensemble, « ils sont plus forts que nous, mais nous sommes plus intelligents ». Cette phrase sonne comme la promesse d’une victoire à venir. Et lorsqu’on visionne les dernières images, on ne peut que se réconforter de savoir que 30 ans après sa prise de pouvoir, Omar el-Bechir a été destitué en 2019.

Texte: Victor Comte

Black Movie
Du 17 au 26 janvier à Genève
www.blackmovie.ch/2020

Le Roi est mort, Vive le Roi!

Jusqu’au 19 janvier, le Théâtre de Carouge joue Le Roi se meurt d’Eugène Ionesco. Forte d’une scénographie ébouriffante et d’une distribution talentueuse, la version du metteur en scène Cédric Dorier revisite avec panache ce grand classique du théâtre moderne.

Texte: Athéna Dubois-Pèlerin

Photo: Alan Humerose

Confortablement abrité dans son palais, un roi décadent apprend subitement qu’il ne lui reste que quelques instants à vivre. Malgré la vieillesse et la maladie, malgré ses quelques 300 ans d’existence et son royaume qu’il a laissé tomber en ruines, le roi Bérenger se débat, refuse son sort, affirme qu’il n’a pas suffisamment vécu encore, qu’il lui faut plus de temps. Mais nul ne peut négocier avec la Mort lorsqu’elle vient le chercher…

Adapter Le Roi se meurt à la scène pourrait être comparé à un travail de chimiste, tant le dosage du comique et du tragique est délicat à manœuvrer. Du rire aux larmes, il n’y a qu’un pas et peu de dramaturges parviennent à nous le démontrer aussi finement que Ionesco. On traverse sa pièce comme sur une corde raide, se sentant constamment happé tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Dans la réalisation, la nécessité de réconcilier cette dualité se traduit par un impératif somme toute assez simple: il s’agit de ne verser complètement ni dans la farce, ni dans le pathos.

Cédric Dorier relève brillamment ce défi, laissant pleinement l’occasion au public de s’amuser comme de s’émouvoir. L’absurde est savoureusement cultivé, au travers d’un jeu appuyé, de costumes bigarrés, d’une scénographie farfelue qui tourne sur elle-même comme une horloge mal réglée, et même d’un intermède musical et dansant diablement réussi. La troupe se distingue avec éclat – à peine regrettera-t-on quelques répliques trop précipitées, qui font perdre çà et là au texte une partie de son mordant. Les artistes semblent se plaire à interpréter chacun·e son allégorie, de Nathalie Goussaud, fantasque reine Marie cherchant à tirer son époux vers la Vie, à Anne-Catherine Savoy, qui campe une reine Marguerite pince-sans-rire et décidée au contraire à le préparer à la Mort, en passant par le médecin – la Science incarnée – interprété par un Raphaël Vachoux à la diction remarquable.

Mais le tragique n’est jamais oublié, et marche main dans la main avec le burlesque. Denis Lavalou fait merveille en roi condamné, pris en étau entre ses deux féroces épouses, Eros et Thanatos, la pulsion de Vie et la Mort inéluctable. On rit de sa pusillanimité – et on s’attendrit de sa vulnérabilité. Forcé de renoncer au rêve de l’immortalité et de contempler sa propre fin, Bérenger cesse d’être roi pour devenir l’Humain dans ce qu’il a de plus viscéral. Les questions qu’il pose à mi-voix sont celles que nous portons toutes et tous au fond de nous: Qu’est-ce que cela signifie de disparaître? Comment accepter de ne plus être? Que restera-t-il de moi lorsque je ne serai plus?

Le Roi se meurt est un Memento Mori jovial et acéré, une œuvre à la fois cruelle et d’une tendresse infinie. On en ressort étrangement troublé·e, mais avec un sentiment diffus de gratitude envers la vie, sa finitude et l’infini de ses possibilités.

Le Roi se meurt
Théâtre de Carouge, La Cuisine – Rue Baylon

Jusqu’au 19 janvier
www.theatredecarouge.ch