Un métier idéal

Assise au théâtre St-Gervais lors de la première de « un métier idéal », j’éprouve un sentiment qui ne fait habituellement pas surface au théâtre, du moins pas de façon prédominante. Je mets donc une bonne partie de la pièce avant de d’identifier ce sentiment – d’autant plus que je ne peux évidemment pas y consacrer ma réflexion; le texte qui compose « Un métier idéal » est digne d’une lecture universitaire et mérite une attention sans relâche. Au fil de l’heure, je réalise que ce que je ressens sont des bouffées de confort. L’impression que je peux me remettre en toute confiance aux gestes et aux mots du comédien qui se tient devant nous. Comme lorsque l’on arrive chez le médecin et que l’on sait que l’on vient « offrir nos symptômes », lui laissant le soin de les analyser.

« Un métier idéal » est une pièce adaptée du livre de John Berger et Jean Mohr, qui ont suivi deux mois durant John Sassall, un médecin de campagne dans l’Angleterre des années 1960. Du reportage, l’écriture glisse à une réflexion profonde sur notre relation au temps, à l’irrémédiable, sur l’importance que nous donnons au travail et à la vie. Nicolas Bouchaud, concepteur du projet, en est également le comédien, qui « partage une certaine expérience du temps » avec le médecin en question.

Photo: Jean-Louis Fournier

Nicolas Bouchaud est donc tour à tour lui-même, Jean et les deux Johns. Parfois léger et amusant, il prête l’oreille à des appels farfelus de ses patients, comme cette dame qui lui téléphone pour l’informer qu’elle n’est pas assez bien pour venir le voir, et qu’elle le rappellera quand elle ira mieux. Parfois prenant le public à parti, il est Sassall qui s’enquiert de notre santé physique. Y a-t-il une partie de votre corps qui se fait sentir plus que les autres? À peine entré sur scène, il énonçait déjà quelques noms de spectateurs, comme si nous étions venus le consulter.
Il est Sassall qui lit Freud, qui s’enquiert aussi de la santé psychique de ses patients, qu’il apprend à connaître et à placer au centre. « Vos parents vous ont-ils nommés avant votre naissance? » « Avez-vous imaginé vous expatrier? »

Devant une photographie de Jean Mohr tirée du livre, Nicolas Bouchaud interprète le regard vif de l’écrivain John Berger, vif d’abord à observer le médecin puis à développer des branches de réflexions à partir du travail et de la personnalité de ce dernier. Ce Sassall qui traitait avec responsabilité et obsession des situations dont il était le personnage central et qui se repositionne après l’expérience de quelques « situations critiques ».

Nicolas Bouchaud apporte deux digressions personnelles au déroulement du texte, et l’on sent qu’il donne une importance toute particulière à ce qui rapproche le médecin et le comédien. Avec humour, il se revoit jouer sur scène Galilée, où en courant il s’ouvre le pied, et s’excuse auprès du public de devoir quitter le plateau. En parlant de son rôle dans le « Roi Lear », c’est une certaine conscience du corps qu’il soulève. Comme le vieux protagoniste, il prend conscience de son corps d’homme, tout autre que son corps de Roi.

Le texte, dense, passe de l’anecdotique au philosophique, le comédien passe du texte littéraire à la conversation avec un naturel frappant. Si John Sassall se rendait compte de la nécessité de gagner la confiance de ses patients, Nicolas Bouchaud nous le traduit en gagnant celle de son public.

« Un métier idéal », du 20 au 24 février.

www.saintgervais.ch

Texte: Katia Meylan

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Si vous vous plaisez comme instrument soliste…

…eh bien, sachez que Renaud Capuçon dirigera dès 2018 un nouvel ensemble de musique de chambre: les Lausanne Soloists. Destinés aux étudiants et Alumni de la HEMU, les auditions débutent cette année même au mois d’avril.

Texte: Annie Sulzer

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Quoique savoyard, Renaud Capuçon admet se sentir de plus en plus suisse. Enseignant depuis bientôt 4 ans à la Haute école de musique de Lausanne (HEMU) et ayant dirigé ses premiers concerts en Suisse, il cherche à aller encore plus loin dans ses relations avec la Confédération et la HEMU. Deux mots-clés composaient ses paroles, lors de la conférence de presse à laquelle l’équipe de L’Agenda s’est rendue ce mercredi 14 février.

 

Crédits: lausanne-soloists.ch/

Un premier mot-clé était la transmission: transmission de son enseignement et de ses techniques musicales, qui lui ont été elles-mêmes transmises dans sa jeunesse par Veda Reynolds en personne. Reconnaissant cette musicalité héritée, Renaud Capuçon se pose ces questions: “que reste-t-il d’elle? Qu’a-t-elle transmis?” .

Et de répondre en évoquant son deuxième mot-clé, la sonorité. C’est le paramètre musical qu’il cherche à mettre en valeur avec les Lausanne Soloists. Renaud Capuçon a pour but d’apprendre à ses 11 à 20 futurs étudiants-solistes à maîtriser une sonorité homogène et cohérente au sein de l’ensemble.

Pour ce faire, il lui faudra leur apprendre à s’écouter, vivre ensemble, mais surtout vivre la scène sous tous ses aspects: la scène même, l’avant-scène et l’après-scène. Il s’intéresse notamment à l’avant-scène pour la gestion du trac et de la confiance. “D’expérience, je vois que jouer sur scène permet d’être plus confiant et détendu”, confie le violoniste. C’est pourquoi il considère que les faire jouer sur scène sera également une expérience très enrichissante pour ces étudiants.

Il a déjà l’idée de lancer une première tournée de concerts en février 2019, où seront revisités les œuvres de J.-S. Bach et P. Tchaïkovski. 5 villes situées essentiellement en France et en Suisse les accueilleront pour l’occasion. Mais le projet ne s’arrête pas là: il est question de rendre l’ensemble international, notamment pour promouvoir la ville de Lausanne à l’étranger.

On peut séparer toutes les activités des Lausanne Soloists en deux blocs: un premier bloc se fera dans le cadre de l’année académique et sera rémunéré en crédits ECTS. Le deuxième bloc se fera hors des périodes académiques (festivals, par exemple). Les étudiants seront alors rémunérés en tant qu’artistes et cela vous donnera l’occasion de découvrir le répertoire de ce tout nouvel ensemble!

Crédits: http://www.lausanne-soloists.ch/

Exem, 40 ans d’affiches

Lors du vernissage de l’exposition « Exem, 40 ans d’affiches », au Musée de Carouge, entouré de ses fans qui le suivent depuis 40 ans, le Carougeois Exem, Emmanuel Excoffier de son vrai nom, est ému de prendre la parole pour remercier toutes les personnes qui l’ont suivi jusqu’à ce jour. Axée sur les dates événements, l’exposition est le couronnement de plusieurs dates anniversaires qui lui sont chères tant dans sa vie privée que dans sa vie professionnelle.

Sous une ambiance familiale, la foule, majoritairement d’un certain âge, se réjouit de découvrir ou de redécouvrir les œuvres d’Exem. Leur perception a inévitablement été bousculée avec le temps, l’espace et la distance naturelle du quotidien.

Le Musée de Carouge l’accueille à bras ouverts pour le remercier chaleureusement du travail qu’il a fourni depuis de nombreuses années. Les affiches colorées se multiplient dans les différentes salles et le choix des 60 affiches sélectionnées n’a probablement pas été facile.

L’exposition est scindée en 4 parties; la représentation de l’architecture et des bâtiments de renom de Genève, les événements culturels qui défilent dans la ville, les votations périodiques qui animent les débats sur la place de Genève et les références utilisées à travers toutes ses affiches. Toutefois, l’ensemble des thèmes se recoupe dans les moindres recoins de l’exposition pour le bonheur de chacun d’entre nous.

Nous retrouvons à maintes reprises la caricature de Tintin qui se balade sur les différentes affiches de l’artiste, inspiré par Hergé. D’autres éléments emblématiques sont mis en lumière, comme la célèbre pieuvre, utilisée plus d’une fois pour exprimer son désarroi.

À voir jusqu’au 25 mars 2018, au Musée de Carouge, place de Sardaigne 2, du mardi au dimanche de 14h à 18h.

www.carouge.ch/exposition-en-cours

Texte: Jenny Raymonde

Antigone en baskets

Composée il y a plus de trois siècles et demi à la cour du Roi Soleil, « La Thébaïde ou les Frères ennemis » est la première pièce 100% tragique de Jean Racine qui se joue en ce moment – et jusqu’à la fin du mois de janvier – sur les planches du Théâtre Kléber-Méleau de Lausanne, d’après une mise en scène 100% remasterisée de Cédric Dorier.

Texte: Léa Severino

Bien qu’elle n’ait pas connu de succès particulier à l’époque et n’ait longtemps été considérée que comme l’imparfaite œuvre de jeunesse d’un Racine débutant et maladroit, cette tragédie en cinq actes, commandée et mise en scène par Molière pour la première fois au Palais Royal en 1664, fit connaître le nom du jeune tragédien alors, et la beauté de ses vers demeure incontestable aujourd’hui. S’inspirant de grands auteurs antiques tels que Sophocle et Euripide, Racine y raconte la haine furieuse que se vouent les fils d’Œdipe et Jocaste censés se partager le trône de Thèbes, Etéocle et Polynice. Sang, larmes, orgueil, souffrance; rien n’éteindra le feu mortel consumant le cœur des deux frères dont la lutte pour le pouvoir est bien sûr politique, mais aussi familiale.

Photo: Alan Humerose

Souhaitant dépoussiérer ce vieux classique, faire résonner ses alexandrins désuets dans notre époque, Cédric Dorier fait le pari de troquer les sandales des guerriers thébains contre des rangers compensées et treillis militaires dignes d’un film de Rambo. La masse musculaire ainsi que la féroce expression des comédiens rappellent également l’iconographie des films de guerre américains de façon caricaturale. Pendant que les hommes combattent, boivent de l’alcool au goulot et crachent sur scène, les femmes se lamentent et meurent de chagrin. Et si les ardentes tirades de la mère, Jocaste, touchent, de la sœur, Antigone, on retiendra surtout la nonchalance avec laquelle ses baskets Adidas sont trainées sur les planches.

Photo: Alan Humerose

Parmi les astuces de modernisation les plus innovantes, on relève le remplacement d’un soldat – ayant originellement pour rôle d’apporter des nouvelles du front – par les haut-parleurs d’un téléphone. La mise en scène de l’acte IV où se déroule le moment crucial de la confrontation familiale est une réussite d’originalité, d’intelligence et même d’humour. Réunis sous les yeux de leur mère impuissante autour d’une table dressée en musique par les domestiques, les militaires virils apparaissent alors comme des gamins gâtés insatisfaits et râleurs. Si la couronne de Thèbes, unique et indivisible, ne peut être portée qu’à tour de rôle, celle de l’enfant roi est en revanche double et coiffe les deux frères sans faire de jaloux.

Photo: Alan Humerose

Ainsi, la modernité de la mise en scène crée un contraste audacieux avec le classicisme du texte original, fidèlement restitué par les comédiens dont la prouesse de mémorisation et de diction – elle aussi magistralement retravaillée – peut être saluée. Pour le spectateur du 21e siècle à l’oreille engourdie par quelques décennies de langage SMS et emoji, il se peut que l’effort de concentration à fournir décourage, mais il se rassurera en constatant à quel point cette même oreille se laisse vite happer, bercer par le rythme envoutant de l’alexandrin.

Frères ennemis (La Thébaïde), jusqu’au 28 janvier au TKM
www.tkm.ch/frères-ennemis

Puis les 6 et 7 février au Théâtre Forum Meyrin

Une folle Nuit des Idées au Théâtre de Vidy

Le 25 janvier, un peu partout dans le monde, intellectuels, chercheurs et artistes se réuniront autour du thème « L’imagination au pouvoir » pour faire de ce monde un endroit où il fait encore bon penser. Depuis 2016, la Nuit des Idées rassemble des acteurs culturels de Los Angeles à Dakar en passant par Bruxelles, Buenos Aires, Katmandou, Paris… sans compter Zürich et Lausanne. Cet événement, qui a rassemblé plus de 180’000 participants en 2017, est une véritable vitrine de la politique culturelle française et promet, pour cette édition, de « rendre hommage à l’énergie des jeunesses de 1968 » et de renouveler « la réflexion sur l’exercice du pouvoir ».

À Lausanne, c’est le Théâtre de Vidy qui sera mis à l’honneur lors d’une soirée mêlant le dernier spectacle de Jean-François Peyret « La Fabrique des Monstres ou Démesure pour mesure » à une table ronde à laquelle participera notamment le prix Nobel de chimie 2017 Jacques Dubochet. La Nuit des Idées lausannoise sera donc logiquement placée sous la question des relations que la science et l’art entretiennent. Un thème tout à fait approprié à la pièce de Jean-François Peyret, dont l’un des thèmes de prédilection se trouve être l’imagination d’un « théâtre de l’ère scientifique ». Sa dernière création cherche justement à mettre en scène le scientifique contemporain sous les traits d’un Prométhée moderne. On retrouvera d’ailleurs les deux comédiens principaux, Jeanne Balibar et Jacques Bonnaffé lors de la table ronde.

Cet événement s’annonce en tout cas comme une belle occasion de voir artistes, metteur en scène et chercheur exposer le théâtre à la science « comme on s’expose au soleil ».

Table ronde après le spectacle, le 25 janvier 2018 à 21h, entrée libre

www.lanuitdesidees.com/fr/program

Texte: Florian Mottier

Je suis allée voir…

« Cendrillon », de la Compagnie des Ballets de Monte Carlo à l’Opéra de Lausanne.

Photo: Alice Blangero

Texte: Maureen Miles

Je n’étais pas retournée à l’Opéra de Lausanne depuis bien longtemps… Toutefois dans mon esprit ce lieu incarne un espace un peu magique où les arts de la danse, de la musique et du théâtre s’exposent avec majesté. Aussi, l’occasion de voir un ballet – « Cendrillon » qui plus est! – était, pour l’amatrice de danse classique que je suis, une occasion à ne pas manquer.

L’histoire de « Cendrillon », presque tout le monde la connaît. Un spectacle de ce type suscite donc inévitablement de nombreuses attentes: on sait par avance ce qui va se passer, ce qui n’a en fait rien de dérangeant, au contraire. Qu’un élément varie et l’enfant en nous se contracte. « Normalement, ce n’est pas comme ça… ». Pourtant bien vite, on se laisse entraîner et enchanter par les variations et l’originalité de l’univers proposé.Car la version de Cendrillon incarnée par La Compagnie des Ballets de Monte-Carlo et chorégraphiée par Jean-Christophe Maillot n’a simplement rien de classique.

Photo: Alice Blangero

La sobriété des décors – de grandes pages blanches évoquant celles d’un livre de contes s’écrivant sous nos yeux – a l’avantage de ne pas monopoliser une attention qui se détournerait alors du jeu des personnages. Et oui, je parle bien du « jeu » des personnages. Bien sûr il y a la danse, et celle-ci est menée avec maîtrise, grâce et légèreté. Mais ce qui captive bien vite, au-delà des prouesses de souplesse et de technique, ce sont les expressions, les regards et les gestes théâtraux des danseurs. Le « Cendrillon » de Jean-Christophe Maillot se situe véritablement au carrefour du théâtre et du ballet.

L’atmosphère dans laquelle évoluent les personnages – le trio habituel Cendrillon – marâtre – méchantes sœurs, mais aussi ceux très présents du père, de la bonne fée et de deux serviteurs polichinelles – est également un mélange des genres, entre conte de fée et satyre contemporaine. Le monde simple et pur de l’enfance, où les sentiments s’expriment avec sincérité et innocence, et celui coloré mais aussi artificiel d’un monde adulte où l’on triche avec les émotions et où la quête du plaisir et du divertissement prévalent. Ces deux univers se côtoient et les personnages qui les incarnent en portent physiquement les marques: une robe sobre et de longs cheveux détachés pour Cendrillon, belle dans sa simplicité, et des vêtements sophistiqués voire une nudité dévoilée pour la marâtre, les sœurs et les polichinelles, souvent effrayants d’excentricité.

Parfois comiques et même burlesques, certaines scènes offusquent (la cruauté de la marâtre et des sœurs) et dérangent (la lâcheté du père) également par moment. De nombreux éléments toutefois nous plongent dans l’univers du conte de fées et viennent chercher l’enfant qui est en chacun de nous: notamment la poudre d’or, dont est littéralement couverte la fée marraine et qui remplace la pantoufle de vair sur les pieds nus de Cendrillon. Un hommage sans doute aux pieds des danseurs sans lesquels la magie n’opérerait jamais.

www.opera-lausanne.ch