Tiffany Jaquet: lire, apprendre, se divertir

En 2016, les éditions Plaisir de lire publient le premier livre de Tiffany Jaquet, « L’Enfant du placard ». Il s’agit d’un roman ancré dans notre histoire, dont le fil du récit se déroule à Lausanne. Au gré des chapitres, l’auteur nous fait voyager entre la Suisse de 1960 et celle de 2010. En suivant les personnages de cette histoire, on se retrouve confronté à une problématique très contemporaine: nous avons oublié comment vivre avec les flux migratoires.

Texte: Gauvain Jacot-Descombes

« L’Enfant du placard » est né dans une prise de conscience douloureuse. Les dernières générations de Suisse n’ont aucune idée de la réalité des Italiens, des Espagnols et des Portugais venus sur le sol helvétique pour travailler dans les années 60. Au cours de ses recherches, l’auteur visionne un reportage de la RTS datant de 2009, le Temps Présent de Raphaël Engel, « Les enfants du placard ». Ce terme était utilisé pour évoquer les enfants de saisonniers contraints de rester cachés dans le logement familial afin d’échapper, aux dénonciations et à l’expulsion vers leurs pays d’origine. En effet, la loi suisse s’opposait alors au regroupement familial. Charles Heimberg, historien du mouvement ouvrier, parle dans ce reportage de « drame social occulté ». Toute cette problématique gravite autour de contrats de travail qui déchiraient les familles, car ils leur interdisaient d’emmener leurs enfants avec eux. Ces enfants des placards se retrouvaient alors livrés à la solitude. Et du même coup, ils étaient privés de tout accès légal à la scolarité.

Lors de notre entretien, l’auteur nous livre une des clés de lecture de la problématique qu’elle aborde. Une partie de l’intégration des saisonniers « passe par les enfants, par l’éducation, par l’école, par leur entourage et leurs interactions sociales. Sans ça personne n’avance et personne n’est heureux « . Férue de littérature classique et contemporaine, elle apprécie particulièrement Zola et Hugo. L’auteur reconnaît aussi avec un sourire complice avoir été influencée par un roman de Tatiana de Rosnay, « Elle s’appelait Sarah », dont on peut retrouver quelques éléments dans la structure de « L’Enfant du placard ». Par exemple, grâce au découpage temporel du récit par chapitres, on passe très facilement d’une époque à une autre pour apprécier les aventures des différents personnages qui évoluent dans le récit à plusieurs décennies d’écart.

 

Pour son premier roman, Tiffany Jaquet réussit à nous divertir grâce au mystère qu’elle tisse autour de Claire, son personnage principal. De plus, elle utilise un style d’écriture précis, habile et immersif qui accompagne le lecteur page après page. Finalement, elle nous invite aussi à prendre connaissance d’un pan de notre histoire contemporaine. Que demander ensuite? Un nouveau roman? Il est en cours de rédaction.

www.plaisirdelire.ch

Pour aller plus loin: https://pages.rts.ch/emissions/temps-present/immigration/856134-les-enfants-du-placard.html?anchor=856136#856136

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« Hocus Pocus »: une formule magique pour convoquer les apparitions

C’est au théâtre Am Stram Gram de Genève que le chorégraphe Philippe Saire s’arrête pour présenter son spectacle mêlant danse contemporaine, jeux de clair-obscur et musique envoûtante.

Texte: Nastassja Haidinger

Photo: Philippe Pache

La scène, plongée dans la pénombre, nous accueille avec une boîte noire encadrée par deux tubes lumineux. C’est dans ce cadre que surgissent soudain des bouts de corps, d’abord protubérances incertaines puis membres aux gestes souples: des mains, des pieds, des bras se lient et se délient, au rythme de la musique de « Peer Gynt » d’Edvard Grieg qui accompagne savamment l’histoire en train de se ficeler sous nos yeux. Les personnages se révèlent sous peu, sortent des ténèbres pour se parler, se chercher, se chamailler. Ils disparaissent et reparaissent, tandis que formes et textures sont révélées par la lumière.

Photo: Philippe Pache

On ne comprend pas tout ce qui se raconte sur scène, si ce n’est la relation qui est en train de se tisser entre les deux personnages. Ceux-ci évoluent dans un monde à la fois étrange et poétique, tantôt piégés par une toile d’araignée, tantôt pourchassés par des monstres et avalés tous crus par une curieuse bête marine! Il suffit parfois d’une musique évocatrice et d’un éclairage expressif pour immerger le spectateur dans les profondeurs de l’océan et laisser l’imagination faire le reste. Des événements inattendus, au caractère fantastique, qui ont eu l’air de ravir les enfants, attentifs et vite au fait du dispositif lumineux. « Hocus Pocus » se construit autour d’une suite de rebondissements surprenants, oscillant entre des séquences contemplatives et des épisodes plus rapides. Et au-delà de l’histoire contée, on se laisser porter par la force des images et des jeux de lumière, par ces apparitions qui en deviennent des formes abstraites, mouvantes, ondulantes. Bienvenue dans le monde de l’illusion et de la magie, pour petits et grands!

Le spectacle affiche déjà complet au théâtre Am Stram Gram, mais il poursuivra sa tournée à l’Echandole à Yverdon et à l’Oriental Vevey en décembre, et dans différentes villes suisses jusqu’en mars 2018.

www.philippesaire.ch/hocus-pocus

F(l)ammes, humaines

Je ne vous dirai pas ce qui m’a paralysée, quelles vibrations m’ont fait frissonner, quelles phrases m’ont fait danser le cœur. Si l’on m’avait prévenue, j’aurais été moins saisie. En sortant de la Comédie de Genève, je n’avais qu’une envie, avoir partagé ce moment avec quelqu’un de proche. Mais en y repensant, il se partage justement avec tous. Puis-je vous parler de ces « F(l)ammes »?

© François-Louis Athénas

« F(l)ammes », succès à Avignon cet été, est l’une des trois pièces du cycle « Soulever la politique » de la Comédie de Genève en novembre, l’une des trois pièces du cycle « Face à leur destin » que l’auteur et metteur en scène Ahmed Madani a imaginé et travaillé avec des jeunes de quartiers populaires.

On peut lire que les 10 jeunes comédiennes, filles d’immigrés, ne sont justement pas des comédiennes. C’est vrai, elles ne le sont pas. Lorsque leurs voix uniquement commencent à remplir la scène encore vide, elles se mêlent, dans de petites anecdotes de vie personnelles entre voix graves et claires, ici un accent très parisien, là on devine un tic de langage. La curiosité de les découvrir nous prend. Les jeunes femmes commencent à apparaître l’une après l’autre. Un micro à l’avant-scène, une rangée de chaises dans l’ombre. Le texte est récité, mais l’évidence de leurs confidences sonne juste, sincère dans l’application à ressortir le texte qu’elles ont contribué à imaginer tel qu’il a été écrit.

© François-Louis Athénas

Édité chez Actes Sud-Papier, le texte d’Ahmed Madani sublime ces témoignages intimes en une œuvre poétique. Les jeunes femmes le réinterprètent entre réalité et fiction. Ludivine, Anissa,  Laurène, Maurine, Chirine, Dana, Yasmina, Anissa, Inès, Haby. Témoignages tantôt graves, légers, drôles, brûlants. La kawaii Harajuku girl qui cite Rimbaud, l' »afropéenne bobo » qui « tombe en kiff » d’un mec qui ne connait pas Proust, la « petite parisienne moyenne » avec un potentiel pour faire des one woman show, celle qui n’avait jamais embrassé d’hommes, celle qui dit raconter l’histoire d’une autre… elles ne se limitent pas à l’une de ces catégories. Elles se racontent, ni en représentante des femmes, ni des africaines. Mais en représentantes d’elles-mêmes, en tant qu’humaines.

Des mots cent fois entendus? Des différences « qui ne sont acceptées que dans les discours », comme dit l’une d’entre elles? Pourtant le public se lève, appelé à la tolérance, à l’écoute de ces minorités.

Ces dix F(l)ammes sont à découvrir jusqu’à samedi 11 novembre à la Comédie de Genève.

http://www.comedie.ch/flammes

Texte: Katia Meylan

Chopin, l’amour dure 20 ans…

…et continuera bien au-delà! C’est la promesse faite par Aldona Budrewicz-Jacobson, présidente de la Société Frédéric Chopin Genève, sur la scène du Bâtiment des Forces Motrices lors du dernier concert du Festival anniversaire qui a eu lieu du 1er au 15 octobre à Genève.

Texte: Katia Meylan

Radieuse, entourée de son comité, Aldona Budrewicz-Jacobson révèle au public que lors du festival anniversaire des 10 ans de la Société, on lui avait demandé ce qu’elle comptait faire ensuite. Elle avait répondu: « nous nous verrons dans 10 ans! ». Et elle réitère cet engagement passionné en adressant au public la même promesse.

Le festival a investi comme chaque année le Conservatoire de Musique de Genève, mais, ambitieux, il a donné cette fois-ci son concert final sur la scène du Bâtiment des Forces Motrices. Parmi l’œuvre d’une vie du célèbre compositeur polonais, c’est le « Concerto en fa mineur op. 21 », et le « Concerto en mi mineur op.11 » qui ont été interprétés à cette occasion par le pianiste Krzysztof Jablonski, accompagné par l’ensemble de jeunes musiciens de l’Orchestre Buissonnier sous la direction d’Arsène Liechti.

Et l’on peut dire que le festival a eu raison d’être ambitieux, car le public ravi ne redemande pas un, mais trois bis! Bis pour lesquels les musiciens s’exécutent avec plaisir. Krzysztof Jabloński choisit notamment d’offrir aux mélomanes la Polonaise héroïque Op. 53 pour piano seul, demandant une grande dextérité à celui qui l’exécute.

Les passionnés de Chopin vous donnent déjà rendez-vous en 2018.

societe-chopin.ch

« Lord of the Rings in concert »: un ciné-concert pour les captiver tous!

Les trois chefs d’œuvre adaptés de l’univers de Tolkien ont eu une influence que beaucoup des épigones de Peter Jackson ne peuvent que lui envier. Ils ont à ce point bouleversé toute une génération qu’ils sont perçus comme étant véritablement intemporels. Or, voilà déjà quinze ans que la Communauté de l’Anneau a accédé au royaume du septième art.

Photo: concertnews.be

Texte: Florian Mottier

Copyright Kaitlyn Lusk

Comment une telle œuvre a-t-elle résisté aux assauts du temps? Les harmonies d’Howard Shore participent-elles encore à donner un souffle épique à la saga de Tolkien? Ces questions, l’OSR de Genève y a répondu avec brio vendredi et samedi derniers en projetant le dernier volet de la trilogie, « Le Retour du Roi » sous les ors du Victoria Hall, à Genève. Dirigé d’une main de maître par Ludwig Wicki, le 21st Century Orchestra a une fois de plus démontré avec brio sa capacité à sublimer une des plus belles compositions de l’histoire du cinéma. Si l’on y ajoute encore le Motet de Genève, dirigé par Romain Mayor, et Kaitlyn Lusk, dont la voix de soprano donne tout son relief aux chants elfiques du film, on obtient un ciné-concert inoubliable et une série d’irrépressibles frissons.

Au final, c’est une redécouverte de deux chefs d’œuvre que nous a offert l’OSR de Genève. D’une part, celle de la trilogie de Jackson, qui n’a pas pris une ride, et d’autre part celle du 21st Century Orchestra, qui n’a pas perdu de sa capacité à sublimer le travail des compositeurs de films. Le public ne s’y est d’ailleurs pas trompé, le Victoria Hall affichant complet les deux soirs de la représentation. C’était d’autant plus agréable d’y voir se côtoyer habitués du lieu et amateurs les plus mordus de la trilogie, uni sous la bannière du seigneur de tous les films d’héroïc fantasy!

 

Quand le théâtre croise le cinéma

Le Théâtre de l’Orangerie fait mouche avec « L’illumité », nous proposant l’histoire d’un chevalier clamant à tout-va les dangers des machines à vapeur, évoluant dans un décor où la scène du théâtre s’associe à l’écran du cinéma pour des rebondissements hauts en couleur!

Texte: Nastassja Haidinger

La pièce de Marc Hollogne semble s’appuyer sur des couples d’opposés qui coexistent d’une manière perspicace, savamment dosée. Le passé dialogue avec le présent à travers l’intrigue de la pièce, entraînée par les déclamations du chevalier Casignac à l’encontre des nouvelles machines à vapeur, en cette année 1788, de ces « monstres » qui ne cherchent pas à définir l’imprévu du quotidien mais bien à le supprimer. Des dangers qui empiéteront sur nos vies, ce qui fait bien évidemment écho à l’omniprésence des technologies modernes et actuelles. Une relation « passé-présent » rendue perceptible par le traitement de la pièce, qui reste classique dans son écriture partiellement en alexandrins, mais qui se fait moderne en usant d’un écran sur scène – le cinéma, une autre technologie qui résulte de l’industrialisation crainte par Casignac.

Photo: Madeho Productions

C’est bien sur ce rapport « théâtre-cinéma » que se joue le tour de force de cette pièce: l’espace scénique se réinvente en accueillant un écran sur une moitié de la scène. Le spectateur peut, dès le début, apprécier l’histoire non seulement face à de vrais comédiens, mais aussi devant une surface bidimensionnelle. C’est surtout le traitement de l’image qui m’a frappé: l’image joue à différents niveaux, instaurant une dynamique intéressante entre les personnages et au sein du décor. L’image peut ainsi faire partie intégrante de la scène, les comédiens étant filmés à leur taille, ce qui leur permet de déambuler sur l’écran et d’en sortir sans crier gare, dans une parfaite continuité. Outil narratif, l’image peut aussi cadencer le récit en juxtaposant l’action en train d’être décrite par des personnages sur scène, et vice-versa (évoquant la technique de l’écran divisé au cinéma), ou en servant de flash-back. En tant que « représentation », l’image peut enfin incarner les pensées ou les commentaires souvent enflammés de Casignac, comme des illustrations viendraient orner les passages d’un livre.

Relevons enfin les nombreuses notes d’humour à propos de cet usage de l’image, les personnages pouvant tout à coup se laisser surprendre par le « saut » du chevalier de la scène à l’écran, passage au terme duquel son costume change de couleur! Ou encore du chevalier qui s’adresse, depuis la scène située dans le hall, à son acolyte encore sur l’écran et dans une pièce éloignée de la demeure, l’enjoignant à « passer par ici, c’est plus rapide ».

Jouant aussi avec l’échelle, présentant certains personnages en gros plan lorsque l’action s’intensifie, c’est à un vrai divertissement que nous convie Marc Hollogne, et que vous pouvez encore découvrir jusqu’au 14 septembre au Théâtre de l’Orangerie.

www.theatreorangerie.ch/spectacles/l_illumine