La musique sacrée baroque s’offre une nouvelle jeunesse

Tout nouveau-né dans le milieu de la musique classique, l’ensemble vocal Thamyris donnait son premier concert intitulé Das ist meine Freude, samedi 18 janvier à Genève.

Texte: Léa Frischknecht

Il faisait froid ce samedi 18 janvier à 20h dans l’église genevoise Saint-Antoine de Padoue. Très froid. Mais si le public a gardé manteaux et écharpes, son cœur s’est réchauffé dès les premières notes de l’ensemble vocal Thamyris. Au programme ce soir-là, rien de ce qu’on qualifie habituellement de « tendance »: les maitres allemands de la musique sacrée baroque. On imagine facilement le concert donné par des retraités passionnés par la musique classique. Et pourtant…

L’ensemble Thamyris est composé de douze chanteurs et chanteuses âgé·e·s de 17 à 33 ans. Après plusieurs années à chanter ensemble dans différents chœurs et compagnies, ils ont décidé d’assembler leurs voix pour apporter fraicheur et dynamisme à un style de musique souvent considéré – à tort – comme poussiéreux et dépassé. Pour ce faire, le chœur a pour ambition de proposer, plusieurs fois par année, des concerts gratuits ou à petit prix. Les programmes seront variés, allant de la musique sacrée à l’opéra en passant par le répertoire baroque ou romantique.

Overbooké·e·s
La plupart de ces jeunes musicien·ne·s jonglent entre des études ou un emploi et une carrière musicale. C’est le cas d’Alice Businaro. Du haut de ses 21 ans, la cheffe de chœur combine un diplôme préprofessionnel en piano et chant lyrique ainsi qu’un Bachelor en Lettres. Par-dessus tout cela, elle prépare également les concours d’entrée de plusieurs hautes écoles prestigieuses de musique. Un agenda chargé donc puisqu’au-delà de la musique en elle-même, la gestion d’un chœur demande énormément de temps et d’énergie. « Il faut choisir le programme, trouver les partitions, trouver des lieux de concerts ainsi que des mécènes pour rentrer dans nos frais. Ensuite, il faut encore organiser le planning des répétitions, s’occuper de la communication, gérer la comptabilité ainsi que les relations avec tous nos partenaires ». Si Alice peut compter sur l’aide des autres membres du chœur pour l’aspect administratif, elle regrette que celui-ci soit si important: « C’est des fois un peu frustrant parce que ça prend du temps sur la musique. Mais il faut passer par là et le résultat en vaut vraiment la peine ».

Un pari réussi

Le défi était de taille pour une première. Il faut dire que la musique sacrée baroque, allemande qui plus est, peut sembler de prime abord réservée aux plus initié·e·s. De plus, en s’attaquant à des morceaux techniques de Bach ou Haendel, le chœur prenait un réel risque. Mais la douzaine de chanteurs et chanteuses, accompagnée à l’orgue, au violon et à la flûte à bec a su captiver leur public.

D’abord par sa formule: en alternant pièces pour chœur, solos, duos et trios, l’ensemble Thamyris nous dispense d’une monotonie qui mènerait à la lassitude. Mais le plus bluffant, c’est bel et bien le professionnalisme de ces artistes en herbe. Chacune des pièces présentées confirme la qualité et le travail acharné des choristes de Thamyris. On pourrait regretter que, pour des raisons d’acoustique, presque l’entièreté du concert soit donnée derrière le public, dans le chœur de l’église. Mais, transporté par la beauté des morceaux interprétés, le public se souvient qu’il est surtout auditeur. Et découvre avec plaisir les visages des douze interprètes pour le morceau final qui a donné son nom au spectacle: le motet de Johann Ludwig Bach, Das ist meine Freude.

Grâce au travail de l’ensemble Thamyris, le public peut (re)découvrir un répertoire varié et interprété avec qualité et la scène musicale genevoise, se réjouir de la naissance de ce chœur jeune et dynamique. Quant aux choristes, cette initiative leur permet de se produire dans des conditions presque professionnelles et de partager avec le public une passion contagieuse.

Ensemble Thamyris
Prochaine date le 26 janvier à 19h,

Temple des Eaux-Vives, Genève

www.facebook.com/ensemblethamyris/

Alors… Roman Frayssinet?

Le jeune humoriste parisien est venu jouer son spectacle Alors en terres genevoises vendredi dernier. Bref récit d’un phénomène humoristique d’à peine 25 ans.

Texte: Yann Sanchez

Par où commencer? Pour celles et ceux qui ne connaissent pas du tout le phénomène Roman Frayssinet, je m’occupe de faire les présentations. Humoriste parisien pas comme les autres, il a été professionnellement formé à l’humour de l’autre côté de l’Atlantique, au Québec. Diplômé de l’École nationale de l’humour de Montréal à 20 ans, il a fait ses armes au pays de Céline, puis est revenu s’installer à Paris suite à sa rencontre avec un certain Kyan Khojandi. Son style d’humour? Certain·e·s diront qu’il fait de l’absurde mais lui préfère dire qu’il essaie de repérer l’absurdité dans ce monde. Nuance. Il a un côté légèrement schizophrène, ils seraient trois dans sa tête à en croire sa capsule web Migraine et il adore placer son personnage de scène du côté de celui qui découvre, celui qui ne connaît pas. Ses points de vue sont souvent décalés, voire marginaux, son personnage semble totalement déjanté mais ses propos font toujours sens.

C’est à guichets fermés qu’il vient se présenter vendredi soir dans l’enceinte du Théâtre du Léman. Accompagné de deux premières parties, son compatriote Ahmed Sparrow et Nadim Kayne, humoriste made in Geneva, les premiers rires tombent rapidement et la salle se réchauffe gentiment. Roman entre en jeu et il est définitivement disposé à mettre le feu sur scène. D’emblée, il aborde le sentiment nostalgique de la liberté de l’enfance, puis la période traumatisante de l’adolescence et enfin la vie d’adulte qui, elle non plus, n’est pas un cadeau. Les thèmes sont universels, la vie, l’amour, le sexe, la mort, la jeunesse, la vieillesse, le monde, la nature, l’environnement et les animaux. Le parti pris est de parler au plus grand nombre, faire de l’humour intemporel pour toutes les générations et, à en croire le public autour de moi, le pari est réussi.

La prestation de Roman est hallucinante, sur scène il est aussi à l’aise qu’un poisson dans l’eau, on sent qu’il est fait pour ça et pour absolument rien d’autre. Son esprit est tourmenté et fasciné par des choses simples de la vie qu’il arrive à rendre complexes par les raisonnements les plus farfelus qui soient. C’est là que vient le rire et honnêtement l’audience doit souvent se demander « Mais comment a-t-il pu penser à ça? » et « Où va-t-il chercher tout ça? ». Son imaginaire semble illimité, il est totalement imprévisible et de fait, personne ne peut anticiper ses chutes. Effet de surprise garanti!

Photo: Nais Bessaih

Le garçon est extrêmement talentueux, un véritable technicien de l’humour qui détonne dans un paysage du stand up français souvent décrié pour sa tendance aux blagues communautaires un tantinet récurrente. Même si la nouvelle vague d’humoristes francophones se diversifie et promet un brillant futur à sa discipline, il sort du lot de par son originalité, son caractère et sa science du rire. Ses années montréalaises ont dû aider.

Au final, j’ai passé une heure et demie à rire et le reste des spectateur·trice·s aussi. En atteste la standing ovation immédiate qu’il a reçu à la fin du show. Roman a semblé apprécier la ferveur du public helvète puisqu’il a décidé de nous offrir en rab dix bonnes minutes de nouveau matériel qu’il commence à rôder en tournée. Ce grand enfant qu’il est quitte finalement les planches sur une chanson de son ami Antoine Valentinelli, dit Lomepal, au refrain qui sonne comme une devise: « Prends cette putain de vie comme un jeu, je suis encore un môme (…) môme jusqu’à la mort, y a aucun remède ».

Prochaines dates:

Mercredi 1er avril à 19h au Théâtre de Beausobre, dans le cadre du festival Morges-sous-rire.

Il nous a annoncé en exclusivité qu’il sera de retour le 8 octobre 2020 à Genève. Affaire à suivre!

 

Black Movie, vingtième, action!

La 20e édition du Black Movie Festival s’est ouverte ce jeudi 16 janvier à L’Alhambra de Genève, avec la projection du film Talking about trees de Suhaib Gasmelbari. En présence d’un large public constitué notamment de conseiller∙ère∙s communaux∙ales et de responsables culturelles de la ville de Genève, cette première séance a été accompagnée par un discours inaugural très engagé. 

Photo: Miguel Bueno

En effet, les organisateur∙trice∙s du festival ont signifié leur soutien à l’occupation du centre culturel du Grütli par le collectif Lutte pour les mineurs non-accompagnés et ont dénoncé le silence du Conseil d’État sur le sujet. Un message de S.O.S. Méditerranée a aussi été diffusé avant le film. Mais le discours d’ouverture a surtout permis aux organisateur∙trice∙s d’évoquer leur enthousiasme quant à la popularité toujours plus grandissante des festivals à Genève. Enfin, la prise de parole s’est close sur une déclaration d’amour pour le cinéma de tous horizons et sous toutes ses formes. Un message qui fait écho au choix du film d’ouverture, Talking about trees, un documentaire suivant quatre amis réalisateurs cherchant à faire revivre une salle de cinéma au Soudan. Une quête qui va s’avérer kafkaïenne face aux obstacles que le gouvernement islamique leur oppose.

Talking about trees, de Suhaib Gasmelbari, Soudan, 2019

Avec comme toile de fond le Soudan et sa gouvernance militaire et théocratique, Suhaib Gasmelbari met en scène la passion et l’amour inconditionnel pour le cinéma de quatre réalisateurs vétérans pétris d’humour et d’ironie, animés d’une détermination dont on rêve presque qu’elle arrive à faire plier la Charia toute puissante qui contraint le pays. On est emporté par l’amitié et la légèreté de ces artistes devenus activistes en voulant simplement exercer leur art, on les écoute philosopher et plaisanter avec délices, on espère avec eux. Et c’est finalement ça le plus grand message d’espoir de ce documentaire, peu importe l’issue de leur combat, leur amour et leur foi continue de vivre avec eux, et ils persévéreront encore. Un soir, constatent-ils tous ensemble, « ils sont plus forts que nous, mais nous sommes plus intelligents ». Cette phrase sonne comme la promesse d’une victoire à venir. Et lorsqu’on visionne les dernières images, on ne peut que se réconforter de savoir que 30 ans après sa prise de pouvoir, Omar el-Bechir a été destitué en 2019.

Texte: Victor Comte

Black Movie
Du 17 au 26 janvier à Genève
www.blackmovie.ch/2020

Le Roi est mort, Vive le Roi!

Jusqu’au 19 janvier, le Théâtre de Carouge joue Le Roi se meurt d’Eugène Ionesco. Forte d’une scénographie ébouriffante et d’une distribution talentueuse, la version du metteur en scène Cédric Dorier revisite avec panache ce grand classique du théâtre moderne.

Texte: Athéna Dubois-Pèlerin

Photo: Alan Humerose

Confortablement abrité dans son palais, un roi décadent apprend subitement qu’il ne lui reste que quelques instants à vivre. Malgré la vieillesse et la maladie, malgré ses quelques 300 ans d’existence et son royaume qu’il a laissé tomber en ruines, le roi Bérenger se débat, refuse son sort, affirme qu’il n’a pas suffisamment vécu encore, qu’il lui faut plus de temps. Mais nul ne peut négocier avec la Mort lorsqu’elle vient le chercher…

Adapter Le Roi se meurt à la scène pourrait être comparé à un travail de chimiste, tant le dosage du comique et du tragique est délicat à manœuvrer. Du rire aux larmes, il n’y a qu’un pas et peu de dramaturges parviennent à nous le démontrer aussi finement que Ionesco. On traverse sa pièce comme sur une corde raide, se sentant constamment happé tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Dans la réalisation, la nécessité de réconcilier cette dualité se traduit par un impératif somme toute assez simple: il s’agit de ne verser complètement ni dans la farce, ni dans le pathos.

Cédric Dorier relève brillamment ce défi, laissant pleinement l’occasion au public de s’amuser comme de s’émouvoir. L’absurde est savoureusement cultivé, au travers d’un jeu appuyé, de costumes bigarrés, d’une scénographie farfelue qui tourne sur elle-même comme une horloge mal réglée, et même d’un intermède musical et dansant diablement réussi. La troupe se distingue avec éclat – à peine regrettera-t-on quelques répliques trop précipitées, qui font perdre çà et là au texte une partie de son mordant. Les artistes semblent se plaire à interpréter chacun·e son allégorie, de Nathalie Goussaud, fantasque reine Marie cherchant à tirer son époux vers la Vie, à Anne-Catherine Savoy, qui campe une reine Marguerite pince-sans-rire et décidée au contraire à le préparer à la Mort, en passant par le médecin – la Science incarnée – interprété par un Raphaël Vachoux à la diction remarquable.

Mais le tragique n’est jamais oublié, et marche main dans la main avec le burlesque. Denis Lavalou fait merveille en roi condamné, pris en étau entre ses deux féroces épouses, Eros et Thanatos, la pulsion de Vie et la Mort inéluctable. On rit de sa pusillanimité – et on s’attendrit de sa vulnérabilité. Forcé de renoncer au rêve de l’immortalité et de contempler sa propre fin, Bérenger cesse d’être roi pour devenir l’Humain dans ce qu’il a de plus viscéral. Les questions qu’il pose à mi-voix sont celles que nous portons toutes et tous au fond de nous: Qu’est-ce que cela signifie de disparaître? Comment accepter de ne plus être? Que restera-t-il de moi lorsque je ne serai plus?

Le Roi se meurt est un Memento Mori jovial et acéré, une œuvre à la fois cruelle et d’une tendresse infinie. On en ressort étrangement troublé·e, mais avec un sentiment diffus de gratitude envers la vie, sa finitude et l’infini de ses possibilités.

Le Roi se meurt
Théâtre de Carouge, La Cuisine – Rue Baylon

Jusqu’au 19 janvier
www.theatredecarouge.ch

Invisible: Fauteurs de micro-troubles à Plainpalais et à la Ferblanterie

Un sentiment de puissance – de beauté. Une gêne – une excitation – une réflexion…
Pêle-mêle selon les personnalités, les impressions ressortent alors qu’assis
 autour d’une table à La Comédie de Genève, on débriefe Invisible.

Texte: Katia Meylan

Invisible, ce n’est pas un spectacle mais une performance participative imaginée par Yan Duyvendak, co-écrite par 32 auteur·trice·s et testée dans différents contextes sociaux et culturels. Y ont participé La Manufacture, l’Arsenic et La Comédie de Genève où elle est encore au programme jusqu’en mars 2020, mais aussi des théâtres et fondations en Hollande, en Inde et en Serbie.

En m’y inscrivant, je m’attendais à devoir sortir de ma zone de confort. Heureusement, j’ai avec moi un allié.
« Hors les murs », indique le billet, et je ne spoilerai rien si je dis que le but de ce jeu est d’effectuer, par groupe de 7 à 12 et en feignant de ne pas se connaître, trois micro-actions en 2h pour troubler imperceptiblement l’espace public. Ces Actions ne constituant pas la surprise en elle-même mais plutôt son déclencheur potentiel, nous découvrons nos missions dès notre arrivée à La Comédie, en même temps que nous rencontrons nos complices d’un soir – également venu·e·s par paires. Valérie, Corentin, Rébecca, Gaëlle, Valentin et moi-même recevons donc trois Actions à effectuer, modes d’emploi à l’appui.

Action #8, S’aligner: Arriver de manière successive dans une rue commerçante. S’arrêter sur une même ligne qu’une personne qui attend. Jouer avec la durée, la visibilité et la mobilité de la ligne. […]
Action #6, L’amour à deux? S’installer par couples dans un bar. Commander à boire. Rester ensemble sans échanger la moindre parole. Communiquer normalement avec les serveur
·euse·s.
Action #3, Monte le son: [Toujours par couples ] choisir un sujet de conversation. Faire monter puis descendre le volume des conversations en synchronie avec les autres couples, via Whatsapp. Chercher à contaminer les usager
·ère·s du lieu […].

D’apparence simple, le concept n’est banal ni dans la vie de tous les jours ni au théâtre. Il ne fonctionne en réalité qu’en équilibre entre ces deux univers. Si l’action est identifiée comme artistique par les passant·e·s, l’effet serait neutralisé, nous prévient Laura Spozio, une des créatrices du jeu, car notre acceptation de l’étrange est plus souple en connaissance de cause.

Plus ou moins confiant, déjà hilare ou curieux, notre petit groupe de six sort alors dans la rue pour aborder Plainpalais et sa première mission. Avoir des consignes me rassure, mais voulant bien faire – ou disons-le, ayant carrément peur de mal faire –, je m’inquiète sans cesse du fait que notre ligne n’est pas bien droite, que personne ne nous remarque… La fête foraine brouille les pistes, on semble passer inaperçu, mais la situation est surréaliste et une étrange excitation empêche l’ennui, ne serait-ce qu’une seconde. On offre une magnifique ligne à une jeune homme, mais tout occupé qu’il est sur son portable, il ne la remarque pas.

Une demi-heure plus tard, lorsque l’on entre successivement à la Ferblanterie pour attaquer l’Amour à deux, la situation redevient pour moi presque confortable. Nous restons dans nos binômes rassurants et ne jouons pas beaucoup la comédie. Lors du débriefing, on regrette presque de ne pas s’être imposé ce challenge supplémentaire. Chaque groupe choisit sa manière de communiquer, les unes par Whatsapp interposés, les autres au crayon gris sur des vieux tickets de caisse, Valentin et moi préférons les gestes et les regards. Là aussi, passe-t-on inaperçu? Ce sont surtout les paires qui s’observent entre elles.

Cela pour mieux prendre de l’élan pour notre troisième mission. Monte le son se profile et on s’accorde sur Whatsapp. J’appréhende. Se mettre à hurler dans le bar, ne va-t-on pas déranger? Et va-t-on nous juger sur le contenu de nos conversations? On rit beaucoup, mais je doute de l’effet sur notre environnement, qui semble une fois encore imperméable à tout trouble.

Je sors du bar avec la forte impression que « ça n’a pas marché » et la tête pleine de réflexion au sujet de ma personnalité et de celle des autres. De retour à La Comédie en présence de deux organisatrices pour le débriefing, pourtant, les discussions avec le groupe renversent aussitôt mon ressenti.

Corentin a remarqué pendant la première mission des spectatrices que je n’avais pas vues, cela me rassure et me réjouit. Mais au-delà de notre réel effet sur les autres, c’est bien les différents comportements, les difficultés, les sensations engendrées, partagées ou non et les discussions qui me marquent dans cette expérience, encore plus que le fait d’être sortie de ma zone de confort et d’avoir osé brailler des bêtises avec un accent vaudois qui se transforme tout à coup en accent portugais.

Valérie avait déjà participé, et avait donc réalisé trois des six autres actions qui se jouent quant à elles le samedi après-midi, dont certaines demandent des interactions directes avec des inconnu·e·s. Son expérience contribue à alimenter le sujet, qui s’étend.

Invisible. Est-on l’espace d’un instant spectateur·trice du « normal »? Doit-on jouer un rôle pour troubler cette normalité? Ou au contraire, ces actions nous poussent-elles simplement, en restant nous-même, à dépasser nos limites dans un espace public qui nous voit habituellement restreint·e·s à un comportement neutre et inattentif·ve·s aux autres?

Conseils aux futur·e·s invisibles:

– S’habiller chaudement (environ 30 minutes statiques en extérieur pour les Actions du mercredi soir)
– Prévoir minimum 3h pour tout le déroulement
– Pas de Whatsapp? Pas de soucis, quelques appareils sont à disposition

Invisible
Samedi 21 décembre 2019
Les 15, 18, 22, 25 et 29 janvier 2020
Les 1, 5, 8, 19, 22, 26 et 29 février 2020
Les 4, 7, 11, 14, 18, 21 et 25 mars 2020
(les mercredis à 19h, les samedis à 14h30)
La Comédie de Genève
www.comedie.ch

Pour des dates futures et découvrir le travail de Yan Duyvendak:
www.duyvendak.com

Homme ou singe, telle est la question

Le metteur en scène Dylan Ferreux convoque son collectif Berzerk en comité élargi et fait prendre au Théâtre 2.21 des allures de cour de justice londonienne. Sa pièce Tropi or not Tropi, ou L’assassin philanthrope, adaptée du roman de Vercors Les animaux dénaturés (1952), soulève une question dont la réponse ne s’ébauchera qu’au prix de vives secousses philosophiques, émotionnelles et spirituelles: « Qu’est-ce qu’un Homme »?

Texte: Katia Meylan

Une expédition de scientifiques, un prêtre-chercheur et un journaliste découvrent en Nouvelle-Guinée une espèce intermédiaire entre le singe et l’homme. La petite équipe se demande rapidement où situer ce Paranthropus greamiensis, surnommé « Tropi »; est-il animal ou humain? Le classement des races a au fil des époques souvent été pris pour acquis; pourtant l’humanité en a changé les règles à sa guise, guidée, comme l’évoque l’une des anthropologues, par la loi du plus fort…
Trancher devient d’autant plus pressant que la réponse déterminera du sort des Tropis; s’ils sont des animaux, ils pourront impunément être exploités comme main d’œuvre gratuite dans des usines, au même titre que l’homme a employé des chevaux ou des bœufs pour ses travaux dans les champs. Dans la jungle de Nouvelle-Guinée, parmi les idées jetées autour du feu de camp pour éclaircir la situation, une est retenue…
Ainsi quelques mois plus tard, rentré chez lui en Angleterre, le journaliste Templemore fait constater au médecin un décès, qu’il avoue avoir provoqué; celui de son fils, né d’une insémination artificielle avec une femme Tropi.
Avant de le juger, la cour doit donc décider du cas des Tropi; s’ils sont des singes, Templemore sera innocenté, car on n’a jamais vu un homme condamné pour avoir tué une bête. Mais s’ils sont des Hommes, il sera accusé d’homicide et pendu.
Expert·e·s, avocats, témoins, jury et accusé s’avancent à la barre avec des arguments se contredisant constamment. D’aucun plaide par intérêt de philanthrope, d’autres interviennent avec le profit pour unique point de vue, d’autres encore raisonnent à travers le prisme de la religion ou avec un recul scientifique – tantôt pour, tantôt contre l’humanité.

Photo: Viviane Lima

Dylan Ferreux a imaginé pour le côté scientifique de Tropi or not Tropi une collaboration avec le musée cantonal de Zoologie. Le musée, en plus d’organiser parallèlement deux visites de son exposition Disparus! dont le sujet croise celui de la pièce, a attesté de l’exactitude des arguments scientifiques annoncés à la barre, tant dans le souci de correspondre à l’avancée des recherches dans les années 60 qu’à l’état actuel des connaissances. En laissant de côté une grande partie du contenu savant devenu désuet, le metteur en scène ramène la durée de la pièce à 1h30 au lieu des 4h de l’adaptation théâtrale du roman écrite par Vercors lui-même.

Le côté philanthropique, qui incite à une réflexion intense, est amené plus par la force que dégagent le texte et la mise en scène plutôt que par le personnage de Templemore, désigné comme « assassin philanthrope » et protagoniste. La raison pour laquelle le journaliste se désigne volontaire pour mettre à exécution le plan de filiation proposé par un membre de l’expédition n’est pas évidente. Il n’est pas posé en héros et son silence déconcerte alors qu’il semble, une fois ses actes de paternité puis criminel – ou non – accomplis, s’en remettre silencieusement à la justice. Toutefois, par la force des histoires dans lesquelles un personnage est prêt à sacrifier sa vie pour une cause extérieure, Templemore a tendance à faire pencher le public du côté de l’humanité.
Cela, et le fait qu’en tant que spectateur·trice, on se retrouve tout à coup soi-même à la place des Tropis! Un filet nous tombe devant les yeux et la Cour au complet nous observe, nous juge, s’extasie sur l’intelligence qui brille dans nos yeux ou au contraire décrient nos oreilles trop petites pour être humaines.

La force de l’adaptation de Dylan Ferreux – hormis les excellents comédien·ne·s – est d’avoir gardé en tête l’humour dans la façon de traiter ce sujet relativement lourd. À chaque éclat de rire son questionnement, un de plus pour alimenter l’interrogation qui anime la trame. Lorsqu’un activiste spéciste surgit du fond de la salle pour hurler au droit des animaux, on a envie de rire de l’actualité du propos porté par ce personnage presque cliché, et à la fois on est saisi·e par la pertinence dans le contexte du discours, qui renvoie lui aussi à la hiérarchisation des espèces, des sexes ou des races.

Le metteur en scène s’empare de certaines formules qui marchent et font jubiler. Chose rare, il a déjà la chance d’avoir 18 comédien·ne·s sur scène, certain·e·s endossent même plusieurs rôles et font tourner la tête avec ce texte envoyé. Il invite aussi un musicien live un peu particulier: un gorille, qui semble faire le lien entre les artistes, le public et le sujet de la pièce. Par son physique de singe il représente les animaux, et le fait de jouer les intermèdes musicaux à la guitare le range du côté des artistes. Mais la plupart du temps il est spectateur lui-même, se faisant oublier depuis son perchoir sur lequel il reste tout au long de la pièce, à mi-chemin entre la scène, les gradins et la sortie sur le monde extérieur.

Alors que le final réunit tous les personnages qui dansent ensemble sur scène sans distinction d’opinions, dans la joie d’avoir contribué à fait avancer la connaissance, le gorille allume une vidéo en arrière-plan, qui nous rappelle que nous sommes encore loin d’en avoir terminé avec ces questions.

Tropi or not Tropi, ou L’assassin philanthrope
Ce soir et jusqu’à dimanche 15 décembre 2019

Théâtre 2.21

www.theatre221.ch