Aller voir Béjart et ressortir avec des souvenirs dans le cœur

Il est de ces moments qui ramènent tous nos sens au Noël de l’enfance – le Noël qui était un voyage en soi – lorsqu’on prend le temps pour eux au milieu de cette course effrénée pour finir l’année à temps. Bricoler ensemble un cadeau pour les grands-parents, boire un thé au marché, chanter à l’église ou aller voir « Casse-Noisette ». C’est ce qui nous est arrivé hier soir à Beaulieu, devant le « Casse-Noisette » de Béjart. Sa version diffère entièrement de l’originale, mais on y retrouve la musique de Tchaïkovski, un pas de deux, les souvenirs d’enfance. Celles et ceux qui allaient déjà voir la compagnie il y a vingt ans ont pu retracer des gestes dans leur mémoire, puisque la création avait été dansée pour la première fois en 1998.

Texte: Katia Meylan

Casse-Noisette ©BBL – Gregory Batardon

En 1998, Maurice Béjart rend hommage à Marius Petipa plus de cent ans après la création de la pièce « Casse-Noisette » sur l’œuvre de Tchaïkovski. L’histoire raconte les souvenirs d’enfance du chorégraphe, les souvenirs de sa mère, qui avait quitté le monde alors que le petit Maurice avait 7 ans. La chorégraphie d’origine est mise de côté au profit d’une nouvelle interprétation contemporaine. Marius Petipa est toutefois présent tout au long de la trame narrative; il apparaît dans de nombreux tableaux, associé au personnage de Méphisto de Faust – puisque le rêve sait souvent confondre tout naturellement deux personnages. Il est un brin impressionnant mais aussi dessiné avec humour. « Marius, montre-nous ce qu’est une cinquième position… » . Le maître est également présent à travers son célèbre pas de deux du deuxième acte: en effet, le pas de deux est annoncé au micro par Petita/Méphisto dans sa version originale, Béjart n’ayant pas souhaité le modifier.

Le travail, l’humour et la bienveillance enrobent la pièce de leur regard.
Devant tant de beauté on prend à certains moments le temps de nous rappeler que « si tu veux danser, il faudra travailler. Travailler. Travailler. Travailler » .

Casse-Noisette ©BBL – Philippe Pache

L’humour nous arrive par petites touches: un écran nous permet notamment de rencontrer la grand-maman de Maurice Béjart qui, interviewée, trouve tout naturel et « très bien » que son petit-fils parcourt les scènes du monde. « Il a toujours aimé ça Maurice, se déguiser et faire du théâtre » . Amusants dans un autre registre, les personnages des Anges, en costumes jaune et rouge à paillettes, apportent une touche effrontée dans des mouvements extravagants, qui semblent presque spontanés dans leur amplitude.
À la richesse des chorégraphies sorties de l’imagination de Béjart se mêlent tantôt la grâce classique, tantôt le burlesque, la sensualité parisienne (dans une magnifique scène où l’on retrouve du vocabulaire de valse et de tango), et le caractère unique de l’accordéon de Lisa Biard, qui rêve « Sous les ponts de Paris » aussi bien qu’il épouse Tchaïkovski.

Casse-Noisette ©BBL – Gregory Batardon

Et enfin la bienveillance couve dans la présence de la mère; il y a cette grande statue, le « Casse-Noisette », « la madeleine » de Béjart, sous laquelle se dansent toutes les scènes. Il y a les gestes de la danseuse Elisabet Ros – qui reprend son rôle de 1998 – de la mère réapparue pour lui faire un cadeau et l’accompagner dans ses souvenirs, ceux du cirque, des Scouts, et bien sûr de Noël…

Casse-Noisette
Théâtre de Beaulieu
Jusqu’au 23 décembre

www.bejart.ch

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Liu Bolin disparaît au Musée de l’Elysée

Depuis cet automne, le Musée de l’Élysée propose « Le Théâtre des apparences », une exposition rétrospective d’une sélection de travaux de l’artiste chinois Liu Bolin réalisés entre 2005 et 20017. Il s’agit du premier accrochage en Suisse pour le photographe, composé d’une cinquantaine de photographies monumentales formant une série intitulée « Hiding in the City ». Sur chacune d’elles, on retrouve la silhouette cachée de l’artiste, entièrement peinte de manière à se fondre dans le décor. Sa posture est récurrente; statique, vêtu d’une vareuse à col mao, les yeux fermés.

Texte: Mathilde Morel

Liu Bolin, « The Laid Off Workers », 2006

Tout commence avec un événement-choc et déclencheur dans la vie de l’artiste: en novembre 2005, Pékin subit une restructuration en vue des Jeux Olympiques de 2008. Les autorités chinoises décident alors de démolir le quartier de Suo Jia Cun, en banlieue, où de nombreux artistes étaient établi·e·s. Subissant le même sort que ses compatriotes, Liu Bolin s’est donc fait expulser de son antre sans ménagement. Tous les ateliers ont ensuite été détruits. Face à une réelle négation de l’identité d’artiste, Liu Bolin décide de protester, en créant en contrepartie une œuvre liée à cette destruction. Il va alors poser debout, immobile, devant les ruines de son atelier.

« Un lieu doit me permettre d’interroger quelque chose, de susciter un doute, de remettre en question ce qui est montré. Ma première œuvre du genre, qui date de 2005, était un message de protestation contre une injustice. Le gouvernement chinois avait démoli mon studio, et j’ai posé sur ses ruines’’ –  Liu Bolin

 La démarche de Liu Bolin pousse à s’interroger sur l’idée du corps humain qui se fond dans un décor, dont l’existence est reniée à tel point qu’il disparaît dans l’arrière-fond.

Dans ces véritables trompe-l’œil, retrouver l’artiste n’est pas toujours évident. Le processus et la préparation font partie du travail, nécessitant patience et réflexion. Avec l’aide de quelques peintres assistants, Liu Bolin est recouvert de peinture afin d’être habilement dissimulé dans le fond choisi. Garanties sans trucage numérique, les œuvres sont d’une envergure impressionnante.

Par son jeu d’apparition et de disparition au sein de ses œuvres, Liu Bolin dénonce une réalité de la société chinoise contemporaine. Il souhaite mettre en lumière les stratégies politiques, économiques et de propagande du pouvoir, l’industrialisation de sites ruraux et urbains, l’hyperconsommation et d’autres problématiques auxquelles le monde fait face.

Liu Bolin tente de préserver sa liberté de penser, d’être et de s’exprimer sans restriction, faisant face au gouvernement chinois où la censure cadre drastiquement l’expression. L’artiste joue parfois avec le feu, utilisant des symboles politiques dans ses œuvres tels que le drapeau national ou différents slogans de propagande qui sont interdits d’usage en Chine.

On découvre dans l’exposition que l’artiste a investi de nombreux lieux et utilisé des symboles forts dans lesquels se fondre. Le·la spectateur·trice est alors interpellé·e; il·elle est poussé·e à faire des liens entre l’arrière-plan et la présence de l’humain dans cette scène. Il·elle peut alors interroger sa condition, au-delà des apparences, sur les rapports de force et de pouvoir.

Liu Bolin, « Mobile Phone », 2012

Liu Bolin s’intéresse aux problèmes sociaux découlant des bouleversements de la République populaire de Chine depuis sa fondation. Il veut révéler l’indicible, le caché, qu’il souhaite dénoncer. L’artiste parle aussi d’écologie, sujet qui lui tient spécialement à cœur. Il dénonce la pollution et l’humain délaissé. L’artiste questionne l’identité de chacun·e, face à aux changements qui s’opèrent, fragilisant l’humain au passage. Il propose des images étonnantes, dans une société où profusion matérielle est synonyme de progrès. Mais Liu Bolin, caché dans cet environnement, au milieu de ces tonnes de marchandise, rappelle qu’il n’est rien de plus qu’un numéro, une pièce interchangeable dénuée d’humanité.

« En profitant du développement qu’il a accompli, l’homme est en train de creuser sa tombe par sa propre cupidité. Les gens exigent trop de la nature et de l’environnement. Nous réaliserons bientôt combien nous sommes minuscules. Notre désir domine notre comportement. Nous allons faire face à beaucoup de problèmes à l’avenir’’. – Liu Bolin

Dans le cadre de cette exposition, le Musée de l’Elysée propose un atelier créatif de « Camouflage », qui permet au visiteur·euse de réaliser sa propre œuvre, puis de s’y fondre.
L’équipe responsable, enjouée, accueille les visiteurs à réaliser un collage à partir de tirages d’œuvres de Liu Bolin, puis leur propose de se faire photographier en se dissimulant à leur guise derrière une étoffe…  Un montage mélange ensuite la photographie et le collage, pour un résultat surprenant!

Le Théâtre des apparences
Musée de l’Elysée
Du 17 octobre 2018 au 27 janvier 2019

Atelier Camouflage tous les mercredis après-midi, jusqu’au 23 janvier.

www.elysee.ch

Gender Cubicles par le collectif Woman’s Move

Les 21 et 26 novembre dernier, six danseuses et danseurs sont venus chambouler les habitudes du hall d’Uni-Mail, à Genève. À travers trois tableaux de dix minutes chacun, les artistes nous intriguent, d’abord, puis nous embarquent dans un univers qui questionne le genre sous des rythmes breakbeat. C’est le dernier projet du collectif Woman’s Move, qui, à travers la puissance du corps, cherche à bousculer l’ordre établi et éveiller les réflexions.

Texte: Jennifer Barel

Photo: Varvara Vedia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans les locaux du Projet – H107 pour la création en danse contemporaine, j’ai le privilège d’assister à l’une des dernières répétitions avant le jour J. Devant la petite assistance, les danseuses et danseurs présentent leur spectacle, concentrés et énergiques, avant que la chorégraphe et responsable du projet, Iona D’Annunzio, propose que nous donnions nos avis et d’éventuelles recommandations. Une ouverture à la collaboration avec le public qui traduit bien la volonté d’accessibilité dont m’a parlé Iona. « Gender Cubicles » veut questionner le genre, mais surtout provoquer la réflexion chez le spectateur. Pour cela, elle a créé un spectacle accessible tout en restant subtile.

Un spectacle pensé spécialement pour le hall d’Uni-Mail. Lorsque la musique commence, la fourmilière universitaire s’étonne et ralentit. Les curieux regardent et s’approchent. Certains sourient ou sortent leur portable pour filmer, d’autres se penchent depuis les étages pour observer le spectacle et les plus motivés osent même quelques pas de danse au rythme de la musique. les danseuses et danseurs jouent avec l’architecture du lieu, chaque tableau se déroulant sur une scène différente. Une première fois sur les grandes marches aux allures de gradins d’amphithéâtre, ayant chacun·e sa marche et sa couleur de tenue sportive, les danseur·seuse·s nous offrent un véritable tableau en trois dimensions sur un bon rythme tapant. Puis, en face, sur les deux escaliers formant un triangle, ils·elles montent, descendent, changent de côté, mais surtout transmettent leur énergie à travers des chorégraphies belles et dynamiques. Pendant un court moment, le temps est suspendu et une succession de chorégraphies questionnent les gestuelles féminine et masculine; qui les fait, qu’est-ce qu’elles signifient? Enfin, au centre du hall, au niveau du sol, ils·elles détonnent et s’abandonnent à leurs danses dans un dernier souffle explosif.

Un interlude qui vous prend par surprise, une bonne dose d’énergie qui met du « punch » dans la journée, une coupure captivante qui invite subtilement à la réflexion sur le monde et sur soi-même. Par des danses et musiques aux mouvements et sonorités actuelles, cette performance pousse à se questionner sur la place de son propre corps et de ses gestes et, plus loin, remet en question les normes de genre dans la société d’aujourd’hui.

Mis en mots lors d’une table ronde accueillant deux acteur·trice·s de la scène artistique de la région et une doctorante à l’université de Genève, les questionnements liant le genre et les pratiques artistiques sont, dans ce spectacle, traduits en gestes et surtout en émotions, offrant une autre manière d’aborder ce thème et d’éveiller les consciences. Cette performance est une alarme qui veut retentir autrement que par les mots.
À la fin, des danseur·seuse·s essoufflé·e·s et satisfait·e·s, une chorégraphe contente, des applaudissements et cris d’encouragements de spectateur·trices·s touché·e·s viennent clore ce beau spectacle. Parmi le public, les discussions concernant le genre se prolongent, objectif atteint? En tout cas pour certain·e·s, reste à convaincre les autres! Pour cela, le collectif Woman’s Move prévoit déjà un deuxième round lors de la semaine de l’égalité en mars, peut-être à Uni-Mail, peut-être dans un autre bâtiment universitaire de Genève. Car c’est cela l’intelligence de cette performance, pouvoir s’adapter à tout type de lieux, et être adaptée à tous les publics.

Pour suivre le travail du collectif Woman’s Move: http://www.womansmove.com

Le gala Crème au Montreux Comedy Festival

La 29e édition du Montreux Comedy Festival avait lieu ce week-end dans la ville éponyme. Au programme: une pléiade d’humoristes confirmés ou débutants, francophones ou anglophones, du stand up, de l’humour absurde, des personnages, de la musique, de la danse et surtout du show. Ma passion pour le stand up m’a conduit à la soirée de gala Crème, présentée de surcroît par deux de mes humoristes préférés, Marina Rollman et Roman Frayssinet.

Texte: Yann Sánchez

Il y a un mois, mon fil d’actualité Instagram m’offrait la vision radieuse d’Emily Ratajkowski en tenue de femme des cavernes glamour pour célébrer Halloween et rendre hommage à un autre sex-symbol, Raquel Welch, dans un classique du cinéma d’aventure fantastique des sixties. C’est peu dire que l’algorithme de cette application connaît bien mes goûts cinématographiques et artistiques. Je dis ça car, dans la foulée, je suis tombé sur une série de vidéos hilarantes via le compte de la très talentueuse Marina Rollman. Marina, avec qui je partage mes origines helvètes, mon année de naissance et mon obsession pour la mannequin anglo-américaine d’origine polonaise. Ces mini vidéos en duo avec la nouvelle pépite du stand up francophone Roman Frayssinet étaient le teaser du gala Crème qui s’est joué ce samedi à l’Auditorium Stravinski à Montreux.

Un mois et quelques nouvelles vidéos plus tard, je fais le trajet Lausanne-Montreux pour assister en live à la suite de leur joute verbale sur les réseaux sociaux. En découvrant le line-up de la soirée, je me rends compte qu’on aurait pu la résumer comme un début de blague qu’on se racontait gamins, quelque chose comme: « C’est l’histoire d’un Belge, de deux Suisses, deux Canadiennes et six Français sur une scène (…) ». Mais si ces blagues étaient déjà légèrement douteuses à l’époque, il n’en sera rien ce soir car ce sont bel et bien des professionnels du rire qui sont venu performer. Le gala Crème se veut onctueux, savoureux et cosmopolite vous l’aurez compris. Me voilà donc assis dans la salle qui se remplit peu à peu, pendant que Monsieur Grégoire Furrer, fondateur du festival, nous adresse quelques mots doux. Tout n’est qu’amour et humour ce soir.

Tout le monde est en place, le show peut commencer. Les deux hôtes du gala viennent nous présenter la soirée et nous rappeler la chance que nous avons d’être ici à écouter des blagues et rigoler alors que nous pourrions être ailleurs à exercer une autre activité complètement éclatée comme dirait Roman, la vaisselle par exemple. Je retrouve vite le schéma humoristique utilisé dans la bande-annonce et leur joyeuse complicité. La soirée commence bien. Toutes et tous feront un passage d’environ dix minutes tantôt sur des thématiques classiques telles que le sexe, la vie de couple, le racisme, l’alcool et les drogues, tantôt sur des thèmes plus absurdes comme les dauphins violeurs, le régime fémi-nazi, la prononciation du mot tabouret en anglais ou encore le suicide chez les félins. Entre les passages, nous assistons à des scénettes tout aussi absurdes et loufoques entre les deux animateurs d’un soir. De l’interview surréaliste du clitoris, personnifié par Baptiste Lecaplain, en passant par les tenues cocasses des deux co-animateurs, je me régale.

Deux heures de sketchs, une multitude de rires et une chorale de gospel plus tard, j’attends déjà avec impatience le 30e anniversaire du festival l’année prochaine.

www.montreuxcomedy.com