Moi, monstre macabre et merveilleux

Si vous avez le goût de l’onirique, l’exposition Je est un monstre présentée à la Maison d’Ailleurs d’Yverdon vaudra sans doute le détour. Dédié à la science-fiction et à l’imaginaire, cet espace si singulier présente une sélection des œuvres de deux illustrateurs, Benjamin Lacombe et Laurent Durieux, dans l’écrin d’une scénographie étudiée. La visite s’apparente à une déambulation placée sous le signe de l’étrange, qui oscille tantôt vers le rêve, tantôt vers le cauchemar. Envoûtant.

Texte: Athéna Dubois-Pèlerin

Ce n’est pas innocemment que l’exposition nous dévoile les mystérieux personnages de Lacombe: à la manière d’un cabinet de curiosité, les dessins se plaisent à nous apparaître derrière un grillage, ou sous les néons d’un chapiteau de cirque. Références limpides à un temps (guère lointain d’ailleurs), où les « anomalies » humaines se voyaient tantôt enfermées à l’abri des regards, tantôt exhibées sur les scènes foraines à titre de divertissement. Endossant malgré lui le rôle du voyeur, le public est amené à se questionner sur ses propres rapports à l’altérité: pourquoi avoir accouru pour voir cette exposition, aussitôt qu’on a pu lire le mot « monstre »? Pourquoi cette fascination pour l’étrange, le bizarre, le difforme? Pourquoi le monstre, toujours ramené à son étymologie, reste-t-il celui que l’on montre, pour le pointer du doigt?

Je est un monstre, ce titre détourne la fameuse phrase de Rimbaud « je est un autre », pour mieux souligner les luttes inconscientes auxquelles nous nous livrons pour triompher de la « bête » en nous. C’est elle que nous aimons tant à voir livrée à nous pieds et poings liés, sur une estrade de cirque ou fermement enserrée par le cadre rassurant d’un tableau, croyant ainsi nous exorciser d’une image angoissante et déformée de nous-mêmes. L’altérité monstrueuse, ce Mr Hyde que nous portons toutes et tous en nous, constitue d’ailleurs l’une des pierres d’angle de la psychanalyse freudienne, à laquelle nous renvoient inévitablement les innombrables images adaptées du folklore oriental ou des contes de fées européens.

Benjamin Lacombe

Dans un style qui emprunte beaucoup à l’esthétique de Tim Burton (pour lequel Lacombe n’a jamais caché son admiration), l’illustrateur nous présente une galerie de personnages d’une poésie inquiétante, imprégnés d’un parfum victorien, qui explorent en le revisitant l’imaginaire foisonnant du romantisme noir. Si Rimbaud prête son vers au titre de l’exposition, c’est davantage Baudelaire que l’on retrouve dans le lyrisme grinçant des portraits, dont le mélange de candeur et d’horreur rappelle la tonalité ambivalente des Fleurs du Mal. Frêles, silencieuses, les créatures de Lacombe nous fixent de leurs grands yeux pensifs, et leurs poses ont la grâce mélancolique d’enfants qui auraient grandi trop vite – comme c’est si souvent le cas dans les contes.

Il nous semble que l’enthousiasme passionné que suscitent souvent les œuvres de Lacombe tient effectivement à leur capacité à faire écho au « monstre en nous », et plus précisément à la dualité d’ombre et de lumière qui caractérise la nature humaine. Si on s’émeut devant ces personnages, c’est parce qu’on se retrouve témoin d’une sublimation de la laideur du monde: par un curieux sortilège, la bête se change en belle, la morsure du macabre se change en caresse. Le mal est conjuré par la beauté du trait qui le capture.

Comme en contrepoint à l’univers gothique et feutré de Lacombe, Durieux nous emmène à la découverte de ses affiches de films, dont l’esthétique pop se réclame autant du Golden Age hollywoodien que d’un réseau d’influences plus classiques, comprenant notamment le peintre Edward Hopper. Ces monstres à lui sont ceux du cinéma américain: King Kong, Hannibal Lecter, les Corleone du Parrain ou le requin des Dents de la Mer, qu’il s’agit pour l’artiste de se réapproprier pour les mettre en scène dans des affiches de films alternatives.

Laurent Durieux

Le travail d’adaptation représente ici un défi de taille, puisqu’on attend de l’illustrateur qu’il capture l’essence d’un film très connu du grand public, tout en abordant l’œuvre sous un angle original, puisque la nouvelle image ne doit ressembler à aucune des affiches du film déjà existantes. Pour Durieux, le processus créatif passe donc par une mise à distance nécessaire des représentations préexistantes, qui ont pourtant participé à forger son imaginaire artistique: entre orgueil et humilité, apparaît le besoin de s’arracher aux modèles, de tuer le maître (le père?) pour faire émerger une nouvelle vision de la même œuvre. Dans une démarche qui touche au symbolisme, l’illustrateur retient du film à peine quelques éléments-clés, qu’il doit ensuite méticuleusement agencer, mettre en scène et colorer d’une ambiance très précise. Bien exécuté, le dessin agit comme un catalyseur: et c’est le film entier qui ressurgit dans la conscience du spectateur qui contemple la nouvelle affiche.

À ne surtout pas manquer: le passionnant documentaire Out of the Box de Laurent Frapat, diffusé au dernier étage de l’exposition. Entre découragements et illuminations, on suit Laurent Durieux dans son parcours artistique en réponse à une requête d’un commanditaire, demandant une affiche alternative du Silence des Agneaux. Au terme d’un cheminement éprouvant, le résultat s’impose, éclatant: fruit d’un accouchement magnifique et monstrueux.

Je est un monstre
Jusqu’au 24 octobre 2021
Maison d’Ailleurs, Yverdon-les-Bains
www.ailleurs.ch

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