« Santa y Andrés », voyage dans une humanité qui défie l’idéologie

Film indépendant entièrement filmé à Cuba, « Santa y Andrés » est la deuxième réalisation de Carlos Lechuga. Après un passage au Festival International du Film de Toronto et à San Sebastián, le film a été projeté dans le cadre de la 18e édition de FILMAR en América Latina. Une belle rencontre entre deux êtres humains et la difficile réalité de l’anachronique dictature cubaine en toile de fond. Brûlant d’actualité.

santayandres

1983, île de Cuba. Quelque part en rase campagne, une jeune femme déterminée se déplace avec une chaise en bois. Santa fait partie du consejo popular et elle a une mission à accomplir : surveiller un dissident. C’est ainsi qu’elle se présente à la porte d’Andrés, reclus dans sa très modeste demeure faite d’un assemblage de tôle et de parpaings qui peine à tenir debout. Andrés cumule les mauvais points : non seulement il est homosexuel mais en plus il s’oppose ouvertement au régime castriste. Condamné par le passé pour ses écrits et pour son mode de vie non conforme aux idéaux révolutionnaires, il fait partie de la liste noire du gouvernement. Comme des milliers de ses concitoyens, Andrés se retrouve ainsi surveillé dans ses moindres faits et gestes lorsque le régime le décide. En dehors de l’interdiction qui lui est faite d’écrire, il reçoit la « visite » du consejo popular lors de certaines occasions. Cette fois-ci, c’est pour empêcher Andrés de se rendre à un forum pour la paix. Ce dernier a en effet la mauvaise habitude de vouloir parler à la presse étrangère. Santa est ainsi mandatée pour veiller à l’application stricte de l’interdiction de sortie, en se postant devant la porte jusqu’à la fin du forum.

C’est ainsi que débute la rencontre entre ces deux protagonistes que tout oppose. Faite de méfiance et de préjugés au départ, leur cohabitation forcée va peu à peu évoluer au gré de l’espace qu’ils sauront créer l’un pour l’autre. Lorsque le vernis des étiquettes et de la propagande craque, l’être humain qui se trouve derrière avec son histoire et ses complexités peut se révéler. L’identité monolithique et figée dans ses conformismes va progressivement céder la place à la découverte de l’altérité.

« J’ai constamment à l’esprit tout ce que nous avons perdu. Toute la littérature, les livres et les œuvres qui auraient pu être écrites par des gens comme René Ariza, que personne n’a laissé travailler. Le peuple cubain a perdu beaucoup de culture » Carlos Lechuga

Film militant et engagé, « Santa y Andrés » n’est pas un film manichéen. Carlos Lechuga a voulu ainsi donner une voix à deux personnages qui n’en ont pas, que personne n’écoute au-delà de leurs étiquettes. Le réalisateur précise qu’à Cuba il y a une ouverture économique réelle depuis plusieurs années, mais pas au niveau culturel. La propagande d’état a encore une mainmise complète sur la création artistique. La preuve, son film et sa thématique dérangent. C’est ainsi que le film a été écarté du Festival International du Nouveau Cinéma latino-américain qui doit se tenir en décembre à La Havane.

En créant le personnage d’Andrés, le réalisateur s’est inspiré des intellectuels Cubains opprimés depuis des décennies et forcés à l’exil par la dictature de Fidel Castro. Reinaldo Arenas, René Ariza, Guillermo Rosales, José Lezama Lima, Virgilio Piñera, Lydia Cabrera, Guillermo Cabrera Infante, Néstor Almendros… De son propre aveu, ces derniers ont accompagné sa plume lorsqu’il s’est penché sur le scénario. Une ode à la liberté, à l’esprit de ces poètes, à leur refus de courber l’échine devant la propagande communiste. Le personnage de Santa quant à elle est plein de contradictions, à la fois simple d’esprit, manipulable mais aussi tiraillée entre les obligations de l’idéologie et ses propres failles personnelles. Santa et Andrés sont deux personnages en apparence radicalement opposés mais tous deux à la marge de leur société respective. Lui de façon « officielle » et elle par toutes ses contradictions, par son histoire. Andrés n’attend plus rien de ce pays, ni du régime oppresseur. Santa n’est en contrepartie peut-être pas si bonne soldate qu’elle veut le croire.

En filigrane de ce très beau film, on sent les protagonistes à un tournant majeur de leur vie. L’écho avec la réalité qu’est en train de vivre en ce moment-même l’île de Cuba n’en est que plus fort. Après des décennies de dictature et de répression, Cuba est-elle prête à tourner une nouvelle page de son histoire ?

Texte: Oscar Ferreira

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