Deux frères sous les étoiles de Cologny

Quel plaisir de retrouver les arts vivants (et bien vivants!) après une si longue hibernation. Qu’importent les masques, l’enthousiasme, lui, est bel et bien contagieux et on sent une certaine fébrilité dans l’air au moment où le public se rassemble dans l’herbe de la Fondation Bodmer, ce mardi soir, pour assister à une création du Théâtre Le Crève-Cœur réimaginée en extérieur. C’est avec une gratitude attendrie qu’on s’assied et qu’on se met à suivre le fil d’une rencontre plus amère que douce entre deux frères qui se retrouvent pour mieux se séparer. En espérant, nous, public, avoir retrouvé nos chers artistes pour de bon après une trop longue séparation.

Texte: Athéna Dubois-Pèlerin

© Loris von Siebenthal

Pour donner ce qu’on espère être le coup d’envoi de la saison théâtrale genevoise post-Covid, il ne fallait nul autre que l’indémodable Joan Mompart à la direction artistique. Signée Rémi De Vos, D’Eux est née de discussions entre le dramaturge français et le metteur en scène romand, lors du premier confinement. Comédie écrite à l’encre noire de son époque, D’Eux est une histoire de frères: deux, séparés par une apostrophe autant que par le poids des non-dits. Ils se retrouvent, se parlent et ne se disent rien, cherchent désespérément un point commun, quelque chose qui les rassemble, et ne trouvent rien. La conversation s’enlise et chaque banalité échangée creuse un peu plus l’abîme qu’ils sentent entre eux.

Mais voilà que de l’abîme suinte un début de confession, et soudain jaillit un torrent fielleux et libérateur: c’est le déluge. Et rescapés sur leur petite arche, les deux derniers de leur famille, les frères de se regarder sans pour autant se reconnaître davantage qu’auparavant.

Pièce de la dissonance, D’Eux esquisse avec une tendre cruauté l’histoire d’un rendez-vous manqué. Le lien fraternel, si souvent idéalisé, devient ici une force d’aliénation d’autant plus aiguë qu’elle se double d’un sentiment d’échec affectif. La main brièvement tendue vers son semblable se retire, et ne reste que l’amertume de le sentir si profondément autre.

 À la manière peut-être d’un Jean-Luc Lagarce, Rémi De Vos vient remuer les eaux dormantes du huis clos familial pour mettre au jour, sous la surface tiède des sourires et des aménités, le bouillonnement inavouable des frustrations et des ressentiments. Sous la direction experte de Joan Mompart, les deux acteurs Antoine Courvoisier et David Gobet brillent dans l’exercice difficile du duo boiteux, et parviennent subtilement à faire affleurer, sous l’apparente trivialité des dialogues, l’autre conversation, celle que les personnages n’arrivent pas à avoir et qui les hante jusqu’au débordement final.

Au moment où le rideau tombe – métaphoriquement parlant – on émerge du spectacle plus convaincu que jamais du caractère essentiel du théâtre, en tant que lieu où la parole, sublimée, incarnée dans le comédien, résonne de manière plus vraie qu’ailleurs. Un seul souhait dès lors: du théâtre, encore, à 500 ou à 50, sur des sièges matelassés ou les pieds dans l’herbe, entre quatre murs ou à la belle étoile. Un grand bravo au Crève-Cœur, à la Fondation Bodmer et aux artistes!

D’Eux
Jusqu’au 22 mai 2021
Fondation Martin Bodmer
https://lecrevecoeur.ch/spectacle/deux/

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