Bigre : la gestuelle au service du rire

Les 27 et 28 octobre derniers se tenait au Théâtre Forum Meyrin « Bigre », un spectacle de Pierre Guillois produit par la Compagnie Le Fils du Grand Réseau. Avec un jeu sans paroles de trois acteurs réglés au millimètre, le spectateur se retrouve plongé dans un tourbillon burlesque de gestes, d’extravagance et de tendresse, pour en ressortir conquis par cette fresque citadine.

Devant le spectateur se tiennent trois appartements minuscules auxquels il devra faire face en même temps durant toute la pièce : le premier, un nid high-tech à outrance, est habité par un hypocondriaque dodu coupable de gourmandise et adepte de karaoké. Le deuxième est la tanière désordonnée d’un débraillé dormant dans un hamac et le troisième est une maison de poupée occupée par une femme épanouie dans l’archétype de la blonde. Le décor planté, les spectateurs suivent les quotidiens de personnages maladroits qui ne parlent pas et qui interagissent par les gestes, mouvements, onomatopées ou cris dans une solitude presque émouvante.

Dès que le rideau se lève, le public est frappé par le foisonnement de détails visuels et sonores présents sur un espace aussi réduit. Les appartements sont équipés dans les moindres recoins et chaque ouverture de porte, utilisation d’aspirateur ou micro-onde est assortie de la sonorité qui lui est propre. Selon Olivier Martin-Salvin, un des comédiens, il faut près de 3 heures pour installer tous les accessoires et les techniciens ont plus d’une centaine de sonorités et lumières à gérer. La précision du décor n’est pas anodine dans la mesure où la pièce n’a pas de dialogues. Elle permet au spectateur d’esquisser les personnalités et mouvements des personnages, quitte à avoir une perception tronquée au départ mais corrigée par les événements de la pièce.

La force de « Bigre » est sans nul doute l’absence de dialogues. Toutes les émotions et sentiments, déchargés de l’artefact du langage, circulent par la gestuelle nuancée des corps, maîtrisée avec brio par les comédiens. Les gestes et mouvements des personnages, qu’ils soient d’exaspération, d’euphorie ou de désappointement, produisent une flopée d’émotions que le spectateur peut aisément saisir de par le caractère volontairement ordinaire des péripéties. Dans ce registre, Olivier Martin-Salvan, dans le rôle du bedonnant glouton, est d’une adresse remarquable : avec habileté, il distille cocasserie et bienveillance aux yeux d’un public largement absorbé par le déroulement comique des événements.

Outre ce mutisme du discours, l’autre point d’orgue est la simplicité des rapports qu’entretiennent les personnages, tant dans les plaisirs quotidiens que les malheurs. Motivés par de petites choses banales, ils n’en sont que plus émouvants et accessibles, comme s’ils représentaient ce que nombreux des spectateurs peuvent ressentir dans leurs aventures cruelles de banalité.

On pourrait reprocher à la pièce de ne pas avoir de réelle intrigue haletante, ni d’enjeu palpitant qui pousse les personnages à se démêler d’embûches. Mais c’est précisément cette apologie de la simplicité qui rend la pièce exquise, en plaçant la gestuelle au cœur de l’intrigue et en mettant en exergue sa capacité à produire des émotions que le langage, coincé malgré lui dans sa complexité, peine à exprimer.

Texte: Yves Pinto Félix

Photo: Pascal Perennec

Photo: Pascal Perennec

« Pygmalion Blues » ou la rencontre de l’esprit

David Greilsammer et Yaron Herman, accompagnés des musiciens de Geneva Camerata, écrivent les pages d’une rencontre qui narre la surprenante union d’univers différents mais néanmoins superbement complémentaires. Un régal pour tout amateur de belle musique.

Né à Jérusalem en 1977, David Greilsammer a gagné par sa persévérance et son audace la reconnaissance du public. A l’âge de six ans, il entame des études au Conservatoire de musique de sa ville natale. Diplômé de la Juilliard School de New York, il se produit depuis sur les scènes les plus prestigieuses autour du globe, conjuguant dans ses représentations sa passion pour l’innovation et sa volonté de transmettre à tous types de publics. En 2008, il est nommé « révélation » aux Victoires de la Musique et il réussit avec brio le défi d’interpréter en une seule journée la totalité des sonates de Mozart à Paris.

Photo: Montreux Jazz Festival

Photo: Montreux Jazz Festival

Dans ce spectacle intitulé « Pygmalion Blues » (au Théâtre Forum de Meyrin les 18 et 19 février), accompagné de l’ensemble Geneva Camerata, le chef d’orchestre et pianiste nous invite à une interprétation très particulière et réjouissante. Sur scène, le piano tient la place centrale (avec quelques délicieux jeux de placement des « chaises musicales » tout au long du spectacle) entouré par les autres musiciens. Le dialogue peut alors s’articuler et le voyage qui nous amène des compositeurs classiques aux merveilles du swing s’offre au spectateur comme une évidence. Déroutante sensation qui semble pourtant si naturelle, comme si ces styles musicaux étaient nés pour évoluer main dans la main à plusieurs siècles d’intervalle. N’est-ce pas là toute la beauté de la musique ?

Au programme : Mozart, Purcell mais aussi Duke Ellington et le talentueux Yaron Herman au piano jazzy. C’est avec délectation que le temps imparti file à toute allure, ponctué de sublimes moments comme ce dialogue poignant entre une contrebasse et un violon à la douce-amère mélodie klezmer.

Dès les débuts de l’ensemble Geneva Camerata, l’objectif affiché était de proposer des concerts aux programmes de grande qualité à la fois éclectiques et exigeants. Les fondateurs sont dans une démarche de transmission et d’utilité publique, ces derniers souhaitant rassembler les spectateurs de tous horizons socioculturels autour de la beauté des œuvres intemporelles ainsi réunies. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils y parviennent avec brio.

https://www.youtube.com/watch?v=jestmJPMjEI

Texte: Oscar Ferreira