À la rencontre d’un auteur?

Se déplacer au théâtre, c’est toute une aventure: sortir de chez soi, se préparer à voyager et pourquoi pas inviter quelqu’un qu’on apprécie à nous rejoindre. J’ai découvert David Paquet en 2016 en travaillant « 2h14 » avec un groupe de théâtre. Le texte en question trace le destin de 6 personnages que la mort réunit à 2h14. Cette expérience m’a permis de goûter et d’apprécier tout spécialement les mots du dramaturge québécois. C’est pourquoi j’ai voulu pousser la porte du POCHE/GVE, et découvrir un autre texte de l’auteur: « Le Brasier ».

Texte: Maëllie Godard

Venir au POCHE/GVE, c’est stimuler ses sens: à peine rentrée dans la petite salle, la curiosité émoustillée détaille déjà les trois acteur·trice·s sur scène. La couleur de leurs habits, la consistance de leurs cheveux, les contrastes de lumières, … L’équipe de scénographe, costume, coiffure, maquillage transporte le·la spectateur·trice hors du temps avant même que le spectacle ne commence.

Photo: © Samuel Rubio

Et une fois le spectacle commencé? Ce sont trois histoires, trois générations dont les vies se croisent sous nos yeux. Trois triplés, deux amoureux, puis une femme. Ce ne sont pas des héros ou héroïnes grec·que·s, dont la destinée tragique influence le cours de l’Histoire. Ils·elles n’affrontent pas des armées colossales; ils·elles parlent à leur biscuit, rencontrent un psy, vont au cinéma, boire un café, achètent des bibelots, et une humanité désarmante imprègne la folie de ces personnages. David Paquet fait naître des sortes de marginaux qu’on rencontre à un tournant, un moment de prise d’initiative. Ils suivent un conseil, une intuition, une impulsion et leur destinée tragique se mêle avec humour à leur combat quotidien ordinaire.

« Le Brasier », c’est un verbe franc et puissant, des personnages hauts en couleurs. Le Québécois regorge d’expressions qui sont comme des feux d’artifice. Les mots nous prennent par surprise: leur exotisme les transforme à nos oreilles en métaphores surprenantes. On peut saluer le travail des acteur·trice·s qui servent vaillamment le texte savoureux, boucle infernale et poétique.

Jusqu’au 17 mars prochain, je vous encourage donc fortement à découvrir la mise en scène de Florence Minder, portée par Christina Antonarakis, Rébecca Balestra et Fred Jacot-Guillarmod, membres de la troupe permanente du POCHE/GVE. Le théâtre a cet avantage qu’il peut s’affranchir d’un réalisme plat, et l’équipe qui sévit dans la vieille ville de Genève saisit cette chance à pleine main, insufflant quelque chose de magique à ses spectateurs et spectatrices.

Le Brasier
Au POCHE/GVE, jusqu’au 17 mars

www.poche—gve.ch/spectacle/le-brasier

La résistance thermale au POCHE/GVE: les bains à ceux qui prennent la tasse

Le POCHE/GVE ouvre le bal de la saison 2018-2019 avec « La résistance thermale », du jeune auteur autrichien Ferdinand Schmalz, mise en scène par Jean-Daniel Piguet. Dans une station thermale des Alpes, nul n’échappe à la dictature du wellness. Alors que l’administratrice de l’établissement est en train de négocier le rachat de la station par une entreprise de sodas, la maître-nageuse, idéaliste et un peu trop impliquée dans son travail, trouble ce petit monde par ses envies de révolution et tente de rallier à sa lutte les curistes anesthésié·e·s par l’excès de bien-être… Le POCHE/GVE nous offre une « farce révolutionnaire » (selon les mots de l’auteur), qui, sous ses airs de satire grinçante, stimule l’imagination du spectateur par une mise en scène ludique et sensorielle. L’Agenda a eu la chance d’assister à une répétition, et vous fait part en avant-première de ses impressions.

Texte: Emmanuel Mastrangelo

Photo: Samuel Rubio

Une montagne de draps d’une blancheur immaculée, comme un iceberg. Des êtres humains paresseusement étendus, enroulés dans ces draps, comme des mollusques sur un rocher solitaire. La lumière est apaisante, les échos feutrés, l’ambiance est au délassement, dans une douceur informe et primordiale. Le bord de la scène est celui d’une piscine, comme si le spectateur était plongé malgré lui dans les profondeurs moites et brumeuses que constitue le monde fermé d’une cure thermale.

Ces êtres, curistes de l’établissement, s’abandonnent entièrement au confort dans lequel ils se dissolvent, confondus dans des linges indistincts, flottants comme dans un rêve. La polyphonie de leurs paroles se dévide en petits bouts de phrases décousues, en répliques qui ne se répondent pas; parfois ils parlent d’une seule voix. Leurs discussions manifestent l’obsession des détails dérisoires, les soucis hygiéniques, digestifs, physiologiques, comme s’ils étaient réduits à leurs fonctions végétatives. Comme le chœur des tragédies antiques, ils énoncent avec lucidité, du tréfonds de leur léthargie, les menaces qui pèsent sur leur prison de bien-être. En cure depuis on ne sait combien de temps, ils redoutent une perturbation extérieure, un « autre » qui viendrait troubler leur harmonie.

Photo: Samuel Rubio

Tel n’est pas le cas de Hannes, le maître-nageur. Dès l’entame de la pièce, il interpelle le·la spectateur·trice; le linge blanc est pour lui un uniforme, une responsabilité qu’on endosse. Il dérange l’ambiance feutrée en hurlant sa vérité face au public, pris à partie. Car il refuse l’exclusion de certain·e·s au nom d’une pureté à préserver.

Lorsque les autres personnages, employés de l’établissement, font leur apparition, ils émergent littéralement de l’informe, par une belle idée scénique. Au contraire des curistes, ils ne perdent pas pied; leur réalisme, cynique, se plie aux lois du marché. Ils rejettent l’idéalisme dont fait preuve Hannes.

Une nageuse survient; Hannes, par un excès de zèle, l’interpelle à propos du règlement, comme s’il tentait de la sauver contre son gré. Réprimandé pour cela, Hannes radicalisera son envie de révolte, qui perturbera le confort des curistes comme une tache rouge vient souiller la blancheur des linges. Car la nageuse représente la société intéressée par le rachat de l’établissement. Entièrement motivée par le souci de la rentabilité, elle parle d’une voix robotique, la voix déshumanisée de la recherche du profit au mépris de l’humanité.

La lutte qui prend forme ici se place sur le terrain du langage: entre le discours mécanique du mercantilisme et la parole informe des pensionnaires passifs, tente de se faire jour, par le personnage de Hannes, un mot d’ordre, une exigence d’idéal. Mais ce cri de révolte peut-il se faire entendre?

Dans leur enfer de confort, les curistes sombrent et boivent la tasse. La guérison promise, corporelle et spirituelle, ressemble plutôt à une aliénation. Ils·elles évoquent tantôt des invertébrés échoués, tantôt des naufragé·e·s sur un radeau. Ils·elles  se traînent, sans but, à peine vivants, et leurs draps prennent l’apparence de linceuls. Ces curistes, finalement, ne nous ressemblent-ils pas, à nous spectateurs·trices, à la fois soumis·es à la société de consommation qui nous étouffe dans la dictature du bien-être, et appelé·e·s à une révolte pour laquelle nous refusons de quitter notre confort rassurant?

La résistance thermale
POCHE /GVE

Du 15 octobre au 16 décembre

www.poche—gve.ch