Shakespeare enflamme le Château de Chillon

C’est dans une ambiance délicieusement gothique que s’est jouée la célèbre tragédie Othello, présentée vendredi soir dans l’Aula Magna du château de Chillon. Fruit d’une collaboration entre l’American Drama Group Europe et le TNT Theatre Britain, le projet était porté par un solide casting – entièrement anglophone, cela va sans dire. Un public frissonnant s’est massé dans la grande salle pour venir voir le texte de Shakespeare prendre vie, ponctué par le martèlement de la pluie contre les vitres sombres du château-fort.

Texte: Athéna Dubois-Pèlerin

À l’heure où les questions de genre et d’ethnie occupent le cœur de l’actualité, adapter Othello à la scène apparaît comme un choix à la fois fin et audacieux. L’histoire du général maure, homme noir dans un monde blanc, que la jalousie pousse à commettre l’irréparable, est sous-tendue de préoccupations qui trouvent un écho important aujourd’hui. Tout commandant respecté qu’il soit, Othello demeure un étranger aux yeux des Vénitiens (les autres personnages le désignent bien plus volontiers par l’épithète « le Maure » que par son nom) et son union avec la ravissante aristocrate Desdémone est implicitement regardée comme une mésalliance pour la jeune femme. Guerrier courageux mais amant vulnérable, Othello devient dès lors une proie facile pour le vénéneux Iago, qui pour se venger de son général, est déterminé à lui faire croire à tort que son épouse lui est infidèle.

On s’étonne toujours de l’habileté avec laquelle Shakespeare met à nu certaines vérités intemporelles de la nature humaine. Bien que la perfidie de Iago soit généralement considérée comme la force antagoniste du récit, elle n’est que la flamme de l’allumette: toute la charge explosive réside dans la fragilité d’Othello, qui devient à la fois le bourreau et la victime d’une tragédie qui se joue de lui – et à cause de lui. Toute l’extraordinaire ambivalence de l’humain se retrouve là. À noter toutefois que le public du 21e siècle voit sa compassion pour le personnage éponyme passablement érodée: là où les contemporains de Shakespeare s’émouvaient sans doute de la détresse d’Othello après avoir injustement assassiné sa loyale épouse, l’assistance de nos jours n’a que très peu de sympathie à lui accorder après la scène horrifique de l’étranglement de Desdémone – scène qui se voulait bouleversante à l’époque, et qui devient proprement insoutenable aujourd’hui. Preuve que si la plupart des tabous tombent avec l’avancée de la modernité, certains deviennent au contraire plus tenaces (et c’est sans doute pour le mieux).

Pandémie oblige, c’est une version écourtée de la pièce qui a été présentée par les acteurs du TNT Britain, les entractes étant interdits. Le spectacle a cependant su garder intactes toutes les lignes de force de la tragédie, et en restituer toute la puissance. David Chittenden en particulier fait des étincelles dans le rôle de Iago, et régale l’assemblée de son jeu fripon et grinçant à chacune de ses apparitions. Hannah Douglas livre une Desdémone toute en tendresse et en sensibilité, soutenue par une éclatante Louise Lee dans le rôle de l’impétueuse servante Emilia, contrepoint féminin de sa maîtresse. On regrettera seulement la diction quelque peu imparfaite de Joseph Black dans le rôle-titre, en dépit d’une présence scénique incontestable. La production a en outre eu l’idée très bienvenue de sous-tendre les moments les plus intenses de la pièce d’un accompagnement musical: les interprètes non-sollicités s’assoient donc volontiers en bord de scène, s’emparent d’une guitare, d’un violoncelle, de percussions ou de leur voix pour soutenir la passion du texte par celle de la musique, sans jamais laisser les interventions mélodiques noyer les mots pour autant. En somme, un moment de théâtre poignant joué dans un cadre superbe, qui nous laisse impatients de découvrir le TNT Britain et l’American Drama Group Europe dans une prochaine production shakespearienne: peut-être un Hamlet ou un Macbeth au Château de Chillon pour 2021?

www.adg-europe.com

Le Marchand de Venise au Rosey

Mariage pluvieux, mariage heureux. Si le célèbre adage s’applique aussi bien aux festivals, il ne fait nul doute que la vie du Festival de théâtre aux jardins sera longue et épanouie. Inaugurée hier soir dans le superbe parc de l’Institut du Rosey à Rolle, cette nouvelle manifestation dirigée par Pascale Méla rend hommage aux grands textes et aux beaux rôles. Shakespeare a ainsi donné la première impulsion, avec « Le Marchand de Venise » dans une mise en scène de Pascal Faber.

 Texte: Marie-Sophie Péclard

Une rambarde, quelques caisses de bois, et nous voici transportés à Venise. Avec une scénographie dénudée et un jeu resserré, la mise en scène de Pascal Faber et de la Compagnie 13 insiste sur les interactions entre les différents protagonistes, mettant en lumière leurs ambiguïtés et leurs contradictions.

Photo: Compagnie 13

L’intrigue se déroule en deux espaces, Venise et Belmont. À Venise, Antonio emprunte 3000 ducats à l’usurier juif Shylock pour aider son ami Bassanio à conquérir la belle et riche Portia. Shylock voit là une occasion de se venger d’Antonio qui, non seulement l’empêche de mener sereinement son commerce, mais le méprise pour sa religion. Il accepte donc l’emprunt, exigeant qu’en cas de non-remboursement de la dette, une livre de chair soit prélevée sur le corps d’Antonio. À Belmont, Portia et Bassanio se rencontrent et s’aiment sous le regard de leurs deux serviteurs, Nerissa et Gratiano.

Ces deux univers se confrontent quand Bassanio est rappelé à Venise pour sauver Antonio qui ne peut rembourser Shylock. C’est aussi la rencontre de la comédie romantique et du drame, dont Pascal Faber a su extraire une tension qui dynamise toute la pièce. Au temps de Shakespeare, « Le Marchand de Venise » était considéré comme une comédie. Mais l’Histoire ne permet plus de regarder le sort du juif Shylock avec moquerie. Sans entrer dans un débat sur l’antisémitisme, Pascal Faber a choisi de ne pas minimiser l’impact de Shylock et d’en accentuer la portée dramatique. Michel Papineschi, l’interprète de Shylock, s’engouffre dans toutes les brèches de son personnage, et passe de la flatterie à la terreur, de l’intransigeance à la détresse.  « Le Marchand de Venise » déploie ainsi toute sa force, et l’on en viendrait presque à regretter que la pièce continue après la scène du procès entre Antonio et Shylock dans laquelle l’émotion atteint son paroxysme. Mais cela nous aurait privés des délicieuses coquetteries de Portia qui, sous les traits de Séverine Cojannot, s’amuse aux dépens de son mari Bassanio.

Une mise enscène forte et efficace, servie par d’excellents comédiens : « Le Marchand de Venise » dévoile toute sa substance !

www.theatreauxjardins.ch

Photo: Compagnie 13

Will ou Huit années perdues de la vie du jeune William Shakespeare

David Salazar, Arnaud Huguenin et Victoria Baumgartner

Vendredi 26 mai, sur la terrasse d’un café à Lausanne, Victoria Baumgartner me parle de sa nouvelle création théâtrale, « Will ou huit années perdues de la vie du jeune William Shakespeare », les yeux pétillants et le sourire aux lèvres.

Texte: Maureen Miles

 

C’est que le projet tient particulièrement à cœur à la jeune femme, fondatrice de la Will & Compagnie. Spécialiste du grand dramaturge et de son œuvre, elle se lance il y a plusieurs mois dans l’écriture d’une pièce qui propose – rien que ça – de combler huit années de sa vie. En effet durant ces huit ans, personne ne sait exactement où était William Shakespeare ni ce qu’il a fait, car cela se passe avant qu’il débarque à Londres, écrive ses pièces à succès et devienne le Barde que l’on connaît aujourd’hui. « Cette idée me trottait dans la tête depuis longtemps parce que forcément c’est assez fascinant », explique Victoria Baumgartner. « Au moment où il arrive à Londres, c’est les tout débuts du théâtre tel qu’on le connaît, la corrélation est incroyable ». Heureusement, pour relever le défi, la metteuse en scène dispose d’un certain nombre de théories sur lesquelles elle planche pour inspirer sa création. Mais ses lectures et son important travail de recherche – déformation estudiantine oblige – lui permettent surtout de se détacher des faits historiques. « À un moment donné je me dis: je sais tout ça, maintenant qu’est-ce que moi je veux raconter ? ».

Mais comment a-t-elle fait pour donner corps à son Shakespeare? Contrairement à d’autres auteurs contemporains, m’explique Victoria, pas grand monde ne parle de Shakespeare à son époque, ce qui laisse penser que c’était quelqu’un de plutôt calme, qui faisait son petit bonhomme de chemin.
Pour incarner Will, elle choisit Arnaud Huguenin, diplômé de la Manufacture, qui lui fait penser à son personnage tragi-comique par ses côtés réfléchis et sensibles, tout en trahissant une certaine force intérieure. À nouveau, faits et fiction se mélangent: fan d’Ovide et bisexuel, le William Shakespeare qui nous est présenté dans la pièce cherche désespérément le sens des mots et doute de sa capacité à créer. Des interrogations que tout artiste a, relève Victoria. « À ce stade, Shakespeare cherche. Il a envie de faire quelque chose mais il se plante: il n’est pas bon tout de suite ».

Photo: Florine Mercier

La question du « quoi  » raconter est importante mais la question du « comment »  l’est tout autant. En effet, les représentations sont jouées actuellement dans un lieu quasi mystique: « la Cathédrale » d’Entre-Bois à Lausanne. Si cette salle n’a rien d’un lieu saint, on comprend mieux en y pénétrant pourquoi on l’a affublée de ce surnom ambitieux. De hautes et larges poutres de béton soutiennent ce vaste espace underground tamisé au centre duquel un carré de lumière ressort pour l’occasion: la scène de théâtre. Et ce n’est rien de moins qu’une expérience shakespearienne qui est proposée aux spectateurs, le public étant disposé de trois côtés autour de la scène (à la manière dont les pièces étaient jouées à l’époque) de sorte que chaque représentation promet d’être un peu unique selon l’angle d’où l’on regarde.

Pris à parti, le spectateur est non seulement plongé dans l’histoire mais aussi complice de la mise en scène qui s’offre à sa vue sans complexe: construction scénique, éclairage, musique jouée – composée d’ailleurs spécialement pour la pièce –, changements de costume…  S’ils sont minimalistes, les éléments de décors n’empêchent pas la magie théâtrale d’opérer. On est dans une forêt, puis dans un bateau, dans un palais, dans des tavernes… Truffée de références aux différentes œuvres du génie anglais, chacun est susceptible d’en entrevoir quelques-unes tant l’univers shakespearien fait partie de la culture populaire.

« Je voulais que ce soit une pièce qui parle du théâtre », explique Victoria. On peut dire que le pari est réussi. On rit, on frémit, on est ému. L’expérience ne laisse en tout cas pas indifférent.

La pièce est à voir du 30 mai au 5 juin à « la Cathédrale » d’Entre-Bois à Lausanne.

www.willetcompagnie.com

Shakespeare explosif

Le 24 novembre, le metteur en scène Dan Jemmet présentait sur la scène de la Maison des Arts du Léman sa dernière création, une adaptation de la Nuit des Rois. Shake suit avec malice les caractéristiques typiques du théâtre de William Shakespeare : interprétations multiples, quiproquos, ambiguïté, travestissement. La mise en scène est moderne, détonante, audacieuse, culottée, mais ne perd jamais le fil. Du grand Shake…Speare !

 A l’origine de cette pièce est un triangle amoureux. Le point central est Viola – travestie en homme et adoptant le nom de Césario pour tenter de retrouver son frère jumeau perdu pendant un naufrage en mer. Césario est missionné par le Duc Orsino d’aller plaider son amour auprès de la Comtesse Olivia qui a repoussé ses avances. Mais Olivia tombe sous le charme de Césario/Viola, elle-même en amour pour Orsino. La mélodie des sentiments est mal orchestrée. Seul le retour de Sebastien, frère jumeau de Viola apportera la fin espérée à ce quiproquo amoureux.Dans un tel méli mélo de sentiments, Dan Jemmet s’en est donné à coeur joie pour offrir un spectacle au rythme fou et à l’humour percutant.

Cinq comédiens se partagent les dix-sept personnages de la pièce, offrant une belle galerie de personnages: la comtesse en deuil, un duc transi d’amour sous ces airs de macho, des sirs saouls et farceurs, un intendant fier et naïf, une poupée ventriloque et un bouffon philosophe qui raconte des blagues à la Thommy Cooper sur un ton cynique. La véracité des personnages est solide tant l’interprétation des comédiens est virtuose et juste. Antonio Gil Martinez campe tour à tour le Duc Orsino et l’intendant fantasque. Vincent Berger interprète Sir Toby et Sir Andrew, au phrasé et manières populaires. Et le travestissement, thème central de la pièce de Shakespeare trouve éloge dans l’incarnation de Césario et Viola par Delphine Cogniard.

Des cabines de bains de la plage de Brighton d’où les personnages apparaissent et disparaissent servent de décor et d’accessoire à la fantaisie. La porte de la cabine du bouffon Fest le Fou s’ouvre à dose bien rythmée et anime la pièce de la musique de son tourne-disque. Les comédiens font des entrées fracassantes et des sorties qui se voulaient dignes mais qui s’avèrent burlesques. De cette mince limite entre le sérieux et la comédie finement maîtrisé est issu ce sourire permanent que nous procure cette pièce. Et quand la limite est généreusement franchie le public se laisse aller en rires sincères à la folie et excentricité des scènes, des personnages et des musiques qui transforment alors le théâtre bondé en grand music-hall.

Texte: Julia Faivre

Photo: Mario Del Curto

Photo: Mario Del Curto

Frissons au Grütli avec « Comme il vous plaira »

Bienvenue dans la forêt d’Arden : les neufs comédiens de « Comme il vous plaira », dans une

mise en scène de Camille Giacobino, attendent tapis dans les bosquets, prêts à se dévoiler pour mieux débusquer les intimes passions. Loin de la ville, dans ce décor bucolique où poussent les rêveries et les sentiments, les coeurs exacerbés s’exaltent et nous enchantent.

Frisson de vertige. Rédigé vers 1599, « Comme il vous plaira » condense les thèmes chers à Shakespeare. Le duc Frédéric, après avoir usurpé le duché à son frère exilé, renvoie de sa cour sa nièce Rosalinde qui s’enfuit dans la forêt avec Célia, la fille de Frédéric. Luttes de pouvoir et trahisons fraternelles cèdent leur place au marivaudage champêtre puisque Rosalinde, déguisée en homme, retrouve Orlando dont elle est éprise. Le jeune homme, quant à lui, se meurt d’amour pour elle. Elle propose de l’aider à l’oublier par une méthode très particulière : elle jouera pour lui sa Rosalinde. Manière détournée de sonder son âme et éprouver la force de son amour. Quiproquos, travestissement des genres et des sentiments se cristallisent ainsi dans cette mise en abyme du jeu théâtral. Dans cette confusion, où se site la réalité ?

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Frisson de nouveauté. Il semble que chaque nouvelle mise en scène d’une pièce de Shakespeare fasse éclater la modernité du texte, l’acuité d’un regard traversant les siècles et les sociétés. C’est à nouveau vrai de « Comme il vous plaira » : les sentiments et les comportements amoureux y sont disséqués et exposés dans une lumière révélatrice. Mais ce qui frappe également, c’est l’inventivité d’une mise en scène. La patte de Camille Giacobino se fait mutine, amusée, séduisante. Elle insuffle aux comédiens ce qu’il faut de lâcher-prise, et ces derniers offrent un jeu énergique, qui exalte les corps… une partition sensuelle et cohérente qui fait tout de même ressortir les différentes personnalités. La musique a également une place importante. Sur les textes des chansons de « Comme il vous plaira », Camille Giacobino et Graham Broomfield ont voulu créé un univers musical issu du rock celtique. Ces intermèdes musicaux rythment ainsi l’action et participent de cette ambiance festive et joyeuse qui irradie la pièce.

Frisson de plaisir. C’est la promesse de « Comme il vous plaira », à voir au Théâtre du Grütli jusqu’au 14 juin.

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Texte: Marie-Sophie Péclard