Minette

Hier soir, la cour du Château de Coppet a accueilli l’esprit de Germaine de Staël. « Minette », une création du directeur artistique du Festival Madame de Staël Alain Carré, rassemblait des extraits choisis parmi les nombreux tomes de lettres de cette grande dame qui vécut à Coppet lors de son exil prononcé par Napoléon. C’est la comédienne Isabelle Caillat qui s’est prêtée à l’exercice du monologue – le premier de sa carrière – rejointe par le piano romantique de Rébecca Chaillot.

Texte: Katia Meylan

Germaine de Staël entre dans la cour du Château de Coppet en longue robe violette, lunettes à soleil sur la tête, au téléphone. Elle est furieuse: le carrosse de ses invités est bloqué, et ils ont préféré s’arrêter en chemin sur la côte pour passer la soirée chez Lord Byron. La voici donc seule, avec nous autres spectateur·trice·s pour « lot de consolation », à qui raconter ses ouvrages et au fil de ses pensée partager ses sentiments, ses réflexions. Son esprit éclairé est admiré de toutes et tous, elle étonne, subjugue et ne s’en cache pas. Les cheveux soulevés par le vent, vive et magnifique en nous faisant part de ses observations de la société, en mentionnant Bonaparte et Byron, les gens bêtes, les hommes qui ne parlent que d’eux-mêmes (qui « ne la dérangent absolument pas »), la haine et l’amour, elle s’adresse parfois à nous, ou lève les yeux de ses écrits au son d’un corbeau qui croasse en passant. Est-elle dans le passé, dans le présent? « Il y a toujours quelque chose de particulier dans l’atmosphère lorsque l’on évoque Germaine de Staël », nous disait Alain Carré sur scène avant le spectacle. Germaine de Staël était une précurseuse, semble nous dire un morceau contemporain qui s’invite parmi les pièces romantiques interprétées par la pianiste Rébecca Chaillot. Drapée de ce violet symbolique encore trop présent pour être anodin, 5 jours après la grève des femmes, Germaine de Staël arrivait en fait deux siècle avant.

Isabelle Caillat nous étourdit de la richesse de la conversation du personnage qu’elle incarne, jusqu’à ce que cette dernière parte rejoindre son père sur l’autre rive, sur le  »Rêve d’amour » de Liszt.

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Suite du Festival de Coppet Madame de Staël

Ce soir jeudi 20 juin à 20h aura lieu « Figaroh! », la dernière pièce à l’affiche de l’édition 2019 du Festival – à l’intérieur, météo incertaine oblige. Beaumarchais et son « Mariage de Figaro » sera donc convié au Château de Coppet, en clin d’œil aux talents de comédienne de Madame de Staël qui présentait régulièrement des pièces de théâtre chez elle.
Mais attention… aux côtés de Beaumarchais et du théâtre se battra Mozart et l’opéra, pour faire entendre son statut d’art plus noble! Carine Martin et Matthias Gleyre, la « team théâtre », soutiennent que l’opéra est dépassé, « bon uniquement pour les membres de Pro Senectute ». Prenons l’air de Barbarine, par exemple, qui perd son épingle et se lamente durant deux minutes. Pourquoi en faire tant de cas, alors que la situation pourrait être résumé en une phrase: « ha merde! ». Davide Autieri et Leana Durney, la « team opéra », respectivement baryton et soprano, s’offusquent de cet affront et entonnent de plus belle les « Noces de Figaro » composé par Mozart. Ce joyeux mélange d’airs, de prose et d’humour est relevé de quelques trouvailles des quatre artistes complices qui s’échangent les rôles comme cela leur chante (ou  comme cela leur joue, ne soyons pas partiale), mais qui ne manquent pas de rappeler au public quel comédien est quel personnage,  par  des  moyens  textiles ou  comiques.

Photo: Loris von Siebenthal

Ayant vu « Figaroh! » en octobre dernier, j’ai pleuré de rire et ne peut que vous recommander de faire un tour par Coppet ce soir!

www.festivaldestael.ch

Sublimes montagnes

L’exposition « Romantisme, mélancolie des pierres », troisième partie d’un cycle consacré aux grands courants picturaux européens, présentée à la Fondation Pierre Arnaud de Lens, prendra bientôt fin le 17 avril prochain. Si vous n’avez pas encore eu l’opportunité de vous y rendre, pressez-vous et, dans un décor particulièrement approprié, laissez-vous immerger dans l’univers de la peinture romantique, et submerger par le sentiment du Sublime.

Le XVIIIème siècle voit s’épandre en Europe une sensibilité nouvelle. Le triomphe de la raison et des grands idéaux humanistes des Lumières laisse alors place à l’expression des sentiments et à la révolte intérieure. Ce n’est plus l’Homme qui est au centre des préoccupations mais bien l’individu, seul face à sa finitude. Suite à ce constat l’esthétique artistique, musicale et littéraire se voit bouleversée. Dès lors, le Sublime se substitue au Beau ; on peut éprouver du plaisir face à la disharmonie, à l’irrégularité, à la laideur, à l’effroi et même à la mort. C’est l’immensité qui fascine, la course du temps qui émeut. Les falaises escarpées, les mers de glace, les ruines, les sombres abîmes, les violentes tempêtes, les gigantesques cathédrales et les hautes cimes enneigées deviennent les sujets de prédilection des peintres romantiques tels que François Diday, Gustave Doré ou Caspar Wolf qui n’hésitent pas à se lancer dans le Grand Tour et à gravir les plus hauts sommets afin de réaliser des croquis qu’ils retravaillent dans leurs ateliers.

Carl Friedrich Lessing (1808-1880), Paysage montagneux : ruines dans une gorge, 1830, © Städel Museum – Artothek

Carl Friedrich Lessing (1808-1880), Paysage montagneux : ruines dans une gorge, 1830, © Städel Museum – Artothek

Ces paysages alpins à couper le souffle, dangereux et magnifiques à la fois, souvent peints sur des toiles démesurées figurent, dans un premier temps, la conquête de la montagne et, dans un second temps, la fragilité de l’individu, son insignifiance dans le vaste monde qui l’entoure. Qu’il s’agisse de roches naturelles ou de monuments construits par l’homme, face au « drame romantique du temps qui passe », la pierre, indestructible et millénaire, renvoie l’humain à sa condition d’être éphémère et le plonge dans la mélancolie.

Une exposition riche en sensations qui vaut le détour et qui promet de vous émouvoir.

Texte: Kelly Lambiel