« Une école buissonnière »: le meilleur de Jean Mohr par lui-même

La Maison Tavel, située en plein cœur de la Vieille-Ville de Genève, accueille jusqu’au mois de juillet une rétrospective consacrée à l’œuvre photographique de Jean Mohr.

Texte: Anaïs Mansouri

« Times Square, New York, États-Unis, 1966 » © Jean Mohr, Musée de l’Elysée, Lausanne

 

Né en 1925, le photographe genevois Jean Mohr a sillonné le monde au gré de ses envies et des missions qu’on lui a attribuées. Des milliers de clichés sont sortis de ces voyages effectués entre les années 1950 et 2000.

L’exposition « Jean Mohr. Une école buissonnière » présente une sélection raisonnée de près de 270 photographies. Ces dernières sont réparties dans une douzaine de thématiques allant de l’homme à la neige en passant par la religion ou l’amour. Les commissaires Alexandre Fiette et Mayte Garcia-Julliard ont laissé une large marge de manœuvre à Jean Mohr. Si les descriptifs des photos semblent venir directement de la bouche du photographe, c’est parce qu’ils le sont pour grande partie. L’implication de Jean Mohr dans le processus – du choix des thèmes à la sélection des tirages et à l’écriture des légendes – offre un regard inédit sur l’exposition et permet de mieux saisir les intentions de l’artiste.

« Un œil qui écoute »: telle est la formule employée par le photographe pour décrire son art. Les photographies de Jean Mohr sont indéniablement empreintes d’humanité et d’un esthétisme travaillé. L’ »école buissonnière » se situe à la croisée des chemins: entre la photographie de reportage et les « à-côtés », les tirages proposés reflètent l’essence même du travail photographique. Le noir et blanc, technique fétiche de Jean Mohr, dominent la sélection et permettent aux visiteurs de se plonger totalement dans le sujet, qu’il soit humain ou un élément naturel.

Des paysans en plein labeur, des prêtres orthodoxes assis à table au bord du Pirée ou un militaire posté dans les Alpes suisses: les photographies choisies révèlent tant le côté documentaire qu’esthétique du travail du photographe. L’exposition de la Maison Tavel offre une rétrospective qui fait honneur à la longue carrière de Jean Mohr et à son ethos photographique: remettre l’homme, dans toute sa splendeur et ses qualités, au centre de l’attention.

« Jean Mohr. Une école buissonnière. Photographies », du 28 mars au 15 juillet 2018 à la Maison Tavel, Genève.

www.institutions.ville-geneve.ch

 

Un métier idéal

Assise au théâtre St-Gervais lors de la première de « un métier idéal », j’éprouve un sentiment qui ne fait habituellement pas surface au théâtre, du moins pas de façon prédominante. Je mets donc une bonne partie de la pièce avant de d’identifier ce sentiment – d’autant plus que je ne peux évidemment pas y consacrer ma réflexion; le texte qui compose « Un métier idéal » est digne d’une lecture universitaire et mérite une attention sans relâche. Au fil de l’heure, je réalise que ce que je ressens sont des bouffées de confort. L’impression que je peux me remettre en toute confiance aux gestes et aux mots du comédien qui se tient devant nous. Comme lorsque l’on arrive chez le médecin et que l’on sait que l’on vient « offrir nos symptômes », lui laissant le soin de les analyser.

« Un métier idéal » est une pièce adaptée du livre de John Berger et Jean Mohr, qui ont suivi deux mois durant John Sassall, un médecin de campagne dans l’Angleterre des années 1960. Du reportage, l’écriture glisse à une réflexion profonde sur notre relation au temps, à l’irrémédiable, sur l’importance que nous donnons au travail et à la vie. Nicolas Bouchaud, concepteur du projet, en est également le comédien, qui « partage une certaine expérience du temps » avec le médecin en question.

Photo: Jean-Louis Fournier

Nicolas Bouchaud est donc tour à tour lui-même, Jean et les deux Johns. Parfois léger et amusant, il prête l’oreille à des appels farfelus de ses patients, comme cette dame qui lui téléphone pour l’informer qu’elle n’est pas assez bien pour venir le voir, et qu’elle le rappellera quand elle ira mieux. Parfois prenant le public à parti, il est Sassall qui s’enquiert de notre santé physique. Y a-t-il une partie de votre corps qui se fait sentir plus que les autres? À peine entré sur scène, il énonçait déjà quelques noms de spectateurs, comme si nous étions venus le consulter.
Il est Sassall qui lit Freud, qui s’enquiert aussi de la santé psychique de ses patients, qu’il apprend à connaître et à placer au centre. « Vos parents vous ont-ils nommés avant votre naissance? » « Avez-vous imaginé vous expatrier? »

Devant une photographie de Jean Mohr tirée du livre, Nicolas Bouchaud interprète le regard vif de l’écrivain John Berger, vif d’abord à observer le médecin puis à développer des branches de réflexions à partir du travail et de la personnalité de ce dernier. Ce Sassall qui traitait avec responsabilité et obsession des situations dont il était le personnage central et qui se repositionne après l’expérience de quelques « situations critiques ».

Nicolas Bouchaud apporte deux digressions personnelles au déroulement du texte, et l’on sent qu’il donne une importance toute particulière à ce qui rapproche le médecin et le comédien. Avec humour, il se revoit jouer sur scène Galilée, où en courant il s’ouvre le pied, et s’excuse auprès du public de devoir quitter le plateau. En parlant de son rôle dans le « Roi Lear », c’est une certaine conscience du corps qu’il soulève. Comme le vieux protagoniste, il prend conscience de son corps d’homme, tout autre que son corps de Roi.

Le texte, dense, passe de l’anecdotique au philosophique, le comédien passe du texte littéraire à la conversation avec un naturel frappant. Si John Sassall se rendait compte de la nécessité de gagner la confiance de ses patients, Nicolas Bouchaud nous le traduit en gagnant celle de son public.

« Un métier idéal », du 20 au 24 février.

www.saintgervais.ch

Texte: Katia Meylan