Un spectacle drôle à Rolle

Un spectacle drôle, c’est ce à quoi j’ai assisté ce samedi 9 février dans la commune de Rolle. « Un spectacle drôle », c’est aussi le titre du spectacle de Marina Rollman. Un intitulé qui est également une promesse en soi, ce n’est pas forcément rare en humour, mais un spectacle qui va au-delà de sa promesse, c’est plus rare. Et pourtant…

Texte: Yann Sanchez

dav

Je me rends au Casino Théâtre de Rolle en cette journée grisâtre et morose pour y retrouver un rayon de soleil susceptible de remettre un peu de chaleur dans mon cœur et dans ma tête. J’arrive sur place trente minutes avant l’heure annoncée sur mon invitation, au moment où la directrice artistique du lieu, Marie-Claire Mermoud, prend la parole. Debout sur sa chaise, devant les portes d’entrée de la salle, la patronne prend ses responsabilités et nous annonce que suite à un léger malentendu, l’artiste du soir sera en retard car elle pensait jouer à 20h alors qu’elle est officiellement annoncée pour 19h. On nous parle d’un quart d’heure de retard, rien de bien méchant.

Il est 19h13 quand Madame Mermoud nous annonce que l’humoriste est arrivée et soudainement Marina entre en scène! Comme quoi, une Suissesse, même en retard, reste très ponctuelle. Marina Rollman s’installe derrière le micro pour nous saluer et immédiatement s’excuser du retard. Oui, ponctualité et politesse, deux stéréotypes sur les Suisses qu’on peut définitivement admettre comme des vérités inhérentes à nos origines helvètes. Elle nous explique qu’elle était au restaurant en famille à Genève, qu’elle a dû sauter dans le premier taxi trouvé pour arriver ici à temps. Taxi qui aura servi de moyen de transport ainsi que de loge maquillage et coiffure. WonderRollman!

Photo: Charlotte Abramow.

Et puis, c’est parti pour un peu plus d’une heure de rires. Marina, moitié Marianne et moitié Heidi, nous parle de Genève qui l’a vue naître et de Paris qui la voit vivre actuellement. Fraîchement néo-Parisienne, elle est bien placée pour remarquer les différences entre les Français·es et les Suisses mais aussi pour examiner l’évolution d’une société qui use excessivement d’acronymes pour tout et n’importe quoi, l’opposition entre vegan et carnivore ou encore l’ouverture permanente de nouveaux concept stores en tout genre. Elle dépeint formidablement les nouveaux rapports entre hommes et femmes, le concept de mariage, les comportements sexuels des un·e·s et des autres influencés notamment par les magazines féminins et la pornographie. Marina évoque également des sujets plus lourds comme la folie, la dépression et les peines de cœurs destructrices, avec autant d’humour et d’élégance.

L’artiste de stand up, par définition, observe la société et ses travers, ses semblables et leurs comportements, elle scrute tout ce qui l’entoure en réalité afin de restituer ses impressions de la manière la plus drôle possible. Les meilleur·e·s dans le domaine le font avec brio. Marina Rollman est indéniablement de cette trempe. Elle est à l’image de son titre: rapide, concise, sobre, efficace et drôle évidemment. Elle ne gesticule pas dans tous les sens, elle n’occupe que l’espace au centre de la scène, elle n’a que le micro comme accessoire, pas d’artifice, et elle fait rire son public toutes les dix secondes environ. Elle est non seulement notre meilleure humoriste en Suisse romande à mon avis – avec Thomas Wiesel et Nathanaël Rochat sur le podium– mais je pense qu’elle est aussi l’une des meilleures de toute la francophonie.

Avec des apparitions dans le Burger Quiz d’Alain Chabat, dans la fameuse Boîte à Questions de Canal+ ou encore dans les médias hype du web, Konbini en tête, elle gagne encore plus en notoriété en 2019 et je ne serais pas étonné que sa carrière s’embellisse encore et perdure. Si je parlais tantôt d’un intitulé de spectacle trop modeste, c’est parce j’ai assisté à un spectacle drôle, intéressant et intelligent. En qualité de slogan sur son affiche, Marina savait sans doute que c’eût été perçu comme de la vanité. Comme quoi, une Parisienne, même une nouvelle, n’est pas forcément prétentieuse.

www.theatre-rolle.ch

Prochaines dates:

Bilboquet, Fribourg

Nous sommes-nous trop éloignés de la carpe?

Cette question, et beaucoup d’autres réflexions existentielles qui ont probablement taraudé tout un chacun au cours de sa vie – Qu’est ce qui nous pousse à nous tenir sur deux jambes, à sprayer de la laque ou à refaire un ourlet au lieu de voler comme un goéland? Est-ce trop demander de vouloir emmener quelqu’un comme Churchill à Conforama? – sont posées dans le « Théâtre sans animaux ». L’Agenda s’est rendu hier au Théâtre Alchimic à Carouge, où la pièce de Jean-Michel Ribes se jouera encore jusqu’au 4 février. L’occasion de voir ou revoir les huit saynètes qui composent l’œuvre à qui l’on a décerné le Molière du meilleur spectacle comique en 2002.

 

Photo: Carole Parodi

On ne sait pas si les personnages de Jean-Michel Ribes ont trop bien compris le monde et qu’ils en profitent pour faire tourner le leur en bourrique, ou s’ils y habitent sans jamais être entrés dans les rouages bien huilés des convenances.
Ils sont parfois névrosés, pressant les autres d’un flot de paroles d’une logique qui leur semble imparable. Ils sont aussi parfois flegmatiques, moins loquaces, mais tous souvent sûrs de s’approcher de la vérité.

On rit en reconnaissant presque, dans tous ces personnages, des comportements de nos proches ou connaissances; la chrétienne qui refuse de quitter la campagne que sa famille habite depuis cinq générations, ou le mari s’ennuyant à mourir, traîné de force à la première de Phèdre… jusqu’à ce que l’absurde prenne le dessus, ce qu’il ne met pas longtemps à faire. Et là, au-delà des comiques caricatures individuelles, on reconnait des mécanismes de la société, ses absurdités, et on aimerait, avec ces personnages qui en font fi, les voir un instant sous un autre angle pour mieux s’en défaire.

Photo: Carole Parodi

Loin de l’ironie acide qui nous mettrait brutalement face à nous-même et à nos contradictions, le texte porte un regard presque doux sur ces incohérences, et surtout nous permet d’en rire franchement. La mise en scène de Sylvain Ferron appuie l’aspect bienveillant par des perruques, moustaches et costumes amusants, des personnages qui ont une certaine proximité physique. On se demande par contre à quoi servent les éléments vidéo – que l’on retrouve de plus en plus souvent au théâtre, peut-être par envie d’ajouter une dimension pluridisciplinaire à une pièce?  Si c’est pour projeter de l’eau en fond de scène, les gilets de sauvetage orange et la gestuelle des comédiens auraient suffi à nous faire comprendre que l’on se trouve sur un bateau.

Photo: Carole Parodi

Les comédiens Frédéric Landenberg, Dominique Gubser, Laurent Deshusses et Camille Figuereo sont d’ailleurs hilarants, très justes, parlent à toute vitesse, et surtout usent de de gestes et d’expressions qui ajoutent au texte sans en faire trop.

La pièce fait du bien, on rit beaucoup. Et en ressortant on y repense, tentant d’apprivoiser ce qu’ils nous ont donné de plus absurde.

« Théâtre sans animaux », par la Compagnie Passe Muraille
Du 16 janvier au 4 février au Théâtre Alchimic à Carouge

www.alchimic.ch

Texte: Katia Meylan

« Le tableau »: On ne choisit pas sa famille!

Le tableau_affiche

Chez la famille Delafaille, les membres tour à tour se disputent, complotent et manigancent dans le dos les uns des autres… À la clé de ces déchirements familiaux? Un héritage à la coquette somme. Voilà le spectacle auquel la compagnie fraîchement créée « La Bananière » nous a convié à l’occasion de sa première création. Un début sur les planches prometteur.

À sa mort, le patriarche des Delafaille lègue à ses cinq enfants un héritage qui ne laisse à priori personne rêveur. Oui mais… Quand la vieille « croûte » suspendue au mur du salon familial depuis des années s’avère être un tableau d’une inestimable valeur, nos protagonistes se prennent d’un intérêt soudain pour la répartition de l’héritage.

D’emblée, le ton est donné. Pour que les enfants Delafaille récupèrent leur part en vendant le tableau aux enchères, une condition subsiste: qu’Antoine, le fils aîné, renonce à ses activités et idéologies anarchistes. Si pour ce dernier le dilemme s’annonce cornélien, tel n’est pas le cas de ses frères et sœurs, qui, les uns après les autres, tenteront de le faire céder pour mettre la main sur le pactole.

Si les relations familiales sont un sujet on ne peut plus parlant, la pièce ne mise pas que sur cet aspect-là pour séduire son public. L’humour, le sens de la répartie toujours bien envoyé et le talent des comédiens font tous mouche auprès des spectateurs pour leur faire passer une agréable soirée. Bien que la fin soit quelque peu prévisible, elle n’enlève rien à la qualité de cette première création co-écrite par David Yol et Alex Goretta, deux passionnés de théâtre qui n’ont pas l’intention d’en rester là. Pour éclairer leur parcours, l’Agenda a passé un moment avec eux à la suite du spectacle…

L’Agenda: Vous êtes gardien de prison de profession. Rien ne vous destinait à priori à écrire une pièce, comment en êtes-vous venu à écrire?

D.Y.: C’est une passion depuis la plus tendre enfance. J’adore écrire depuis toujours, mais les aléas de la vie ont fait que je n’ai pas trouvé la voie tout de suite pour pouvoir le faire à ma guise… Jusqu’au jour où j’ai rencontré Alex.

A.G.: L’homme qui a changé ta vie [rires].

L’Agenda: Les relations familiales sont au cœur de la pièce. C’est un sujet qui vous tenait particulièrement à cœur?

A.G.: J’ai six sœurs, donc je suis assez concerné par les grandes familles. Et puis le fait d’avoir cinq personnalités avec des traits de caractère très différents et très accentués, je le vis au quotidien, donc effectivement, ça me parlait bien.

D.Y.: Moi je viens du Sud, et les divisions pour l’héritage, c’est bien connu chez nous. Donc ça me parlait très bien aussi.

L’Agenda: Pour une première création, comment appréhendiez-vous la réception de la pièce?

A.G.: On ne savait pas à quoi s’attendre. On connait du monde, les comédiens ont un public qui  a l’habitude de venir les voir, donc on comptait un peu là-dessus. On est passé par tous les états d’âmes. À un moment donné, on se demandait même si ce qu’on avait écrit était drôle! Mais on n’avait pas d’attentes. On s’est lancé en sachant qu’il y aurait des critiques – j’en ai pris à l’entracte, en pleine poire – mais ça fait partie du jeu. Et dès qu’on a fini cette pièce, on va écrire la deuxième, donc on apprend. Les critiques constructives, on les prend, et on fera mieux encore la prochaine fois. Pour nous, à partir du moment où en un an, on réussissait à jouer et à monter la pièce, c’était gagné. Et puis, près de 500 personnes, c’est pas mal. Il y a même des gens qui sont venus la voir deux, trois fois. Et ce n’était pas notre famille!

L’Agenda: Et vos projets futurs, quels sont-ils?

D.Y.: On va se tourner sur un très gros projet, qui est la réalisation d’un faux documentaire un peu absurde, qui rejoindra ensuite une web-série, et qui se concrétisera par une pièce de théâtre. Trois gros projets en un, donc. Et on retrouvera un petit élément du « Tableau ». Surprise…

A.G.: On a des beaux projets, il faut juste qu’on les structure et qu’on prenne le temps; qu’on ne se laisse pas griser par le fait que ça a bien marché pour faire n’importe quoi par la suite.

Texte et propos recueillis par Lorraine Vurpillot

Le rire au-delà de tout

« Enfin, M. Sarkozy, vous ne savez pas quel jour nous sommes ? C’est la Saint Jean- Marie, pardi ! ». Stéphane Guillon nous projette dans un futur effrayant, où l’extrême droite aurait conquis la France, où le lien familial n’est plus, où la compassion s’est tue. Un hypothétique destin qui se mêle au présent pour ne faire qu’un par moments… Choc.

Ce n’est pas lui qui entre sur la scène du Théâtre le Reflet à Vevey, ce 10 décembre 2015. Ou plutôt, ce n’est pas son personnage. Devant la porte de « sa » loge, un Stéphane Guillon assistant encourage l’humoriste à oser : oser revenir, oser le rire, oser la confrontation. Sur l’écran en arrière-plan, des images de son dernier spectacle, à l’issue duquel il a distribué des roses au public. Sa manière à lui de célébrer la victoire du parti socialiste, et surtout l’échec de Sarkozy, son meilleur ennemi.

Photo: Pascalito

Photo: Pascalito

Trois ans après l’élection de François Hollande, Stéphane Guillon compose avec ses désillusions. « Certifié conforme », c’est le spectacle d’un humoriste atteint qui se relève, un homme trahi par ceux qu’il pensait porter ses convictions en drapeau. La société française et son organisme politique en prennent pour leur grade, sans surprise. Cependant, si le cynisme de Guillon reste central, le rire est grinçant. Les attentats de Paris, la montée du Front National, mais aussi la famille, la religion, l’atteinte à la liberté composent le fil conducteur du spectacle. Un one-man show où la douleur, en toile de fond, s’immisce dans la trame d’un scénario poignant, oscillant entre les rires et les larmes.

Texte: Ophélie Thouanel