La Route du Levant: duo de choc

Beau succès pour « La Route du Levant » au Théâtre du Grütli: avec un sujet brûlant d’actualité, le metteur en scène genevois Dominique Ziegler ramène la fable politique à l’échelle de l’individu, et  frappe juste.

Levant

Deux chaises, une table, des panneaux lumineux, un ordinateur reflétant une pâle lueur:  voilà les quelques éléments qui composent la salle d’interrogatoire d’un commissariat. Le vrai décor de « La Route du Levant », c’est le texte. Un modèle de rhétorique dans lequel se rencontrent et s’affrontent un jeune et un flic. L’un est soupçonné d’accointances avec un groupe terroriste, l’autre doit lui faire cracher la vérité.

Ludovic Payet, dans une djellaba et des baskets de marque, prend les traits d’un jeune Français converti à l’Islam et rêvant de la terre de Cham où il pourra trouver ce que la France n’a pas su lui offrir: un sens à sa vie. Entre colère, résignation et désespoir, le comédien parvient à nous faire réentendre ces arguments, ressassés dans les médias depuis Charlie, à la lumière de l’être humain et du cheminement personnel.

Face à l’Islam, la République. Face à Ludovic Payet, Olivier Lafrance, qui a remplacé Jean-Philippe Ecoffey au pied levé. Il faut saluer le travail des deux comédiens, tant leurs partitions ambigües sont maîtrisées, tant chaque retournement de leur affrontement sonne juste. Car dans le creux de leur dialogue, dont la noirceur recèle de jolies pépites d’humour et quelques éclairs de tendresse, se dessine un portrait de l’extrémisme, qu’il soit de gauche ou de droite, religieux ou politique. La fin, surprenante, laisse un sentiment inégal parmi les spectateurs et se garde bien de prendre parti. C’est là la force et l’intelligence de Dominique Zeigler qui, grâce à une fiction parfaitement huilée, pose les questions nécessaires dans un monde marqué par la menace terroriste.

Au Théâtre du Grütli jusqu’au 4 février.

Texte: Marie-Sophie Péclard

Ombres sur Molière au Théâtre Alchimic

Dans « Ombres sur Molière » Dominique Ziegler met en scène une gentille fable axée autour d’un Molière conquérant et muselé dans sa quête par la censure royale et ecclésiastique. Marquée à la fois par une vision plutôt manichéenne de l’histoire autant que par de beaux alexandrins, la pièce n’en constitue pas moins un très bon moment de divertissement remarquablement bien interprété.

IMG_9606

Photo: David Deppierraz

1er acte : Molière et son épouse, Madeleine Béjart, font enfin leur entrée dans le Saint des Saints : le théâtre de la cour au château de Versailles. Quelle formidable épopée pour ces artistes et leur troupe de saltimbanques, auréolés par les dorures royales et dotés de la noble mission de divertir le roi Louis XIV ! Mais les douces saveurs de la réussite et du succès vont faire place à l’amertume lorsque Molière décidera de présenter sa première version du Tartuffe, une satire virulente tournée à l’encontre des dévots qui pullulent à la cour et dont le pouvoir d’influence sur la société française de ce XVIIIe siècle est féroce. Après une première impression excellente du roi soleil, qui apprécie l’ironie de la pièce et son acidité envers les critiques de ses propres mœurs adultérines, la pièce est frappée d’interdiction et de censure sous la pression de la très pieuse reine-mère Anne d’Autriche et du clergé.

Dans le décor doux et simple, teinté de rouge de la scène de ce petit théâtre l’Alchimic, le spectateur a l’impression d’être partie prenante de la pièce. La proximité des comédiens et l’intimité créée ainsi avec le public sont particulièrement agréables. Il convient de souligner également le superbe travail autour de l’écriture en alexandrins car s’il est vrai qu’au départ d’aucuns ne seront pas convaincus, la pièce y trouve son rythme très rapidement. Quelques mentions spéciales pour Jean-Paul Favre, resplendissant de finesse et de répartie dans le rôle de Basque ainsi que Jean-Alexandre Blanchet pour sa superbe interprétation tout en rondeur de Du Croisy.

Au rang des bémols à adresser à la mise en scène de Dominique Ziegler, une posture et une représentation idéologique un peu trop marquées d’omniprésence. Le spectateur se sent par moments pris à partie dans cet ersatz de procès et de bons sentiments un peu trop faciles. Molière présenté comme le David engagé qui affrontera l’affreux Goliath de l’étroitesse d’esprit et des grenouilles de bénitier, voilà une construction bien romanesque mais un peu facile de la réalité. Ainsi, le fils de l’idéologue Jean Ziegler ne peut s’empêcher des raccourcis dont la pertinence historique est plus contrastée dans les faits. En se plongeant dans la chronologie et la genèse de la pièce, force est de constater que cette interprétation est plutôt simpliste et servie par une vision orientée de l’histoire. Beaucoup d’historiens aujourd’hui contestent cette version des faits. Difficile ainsi de ne pas sentir chez le metteur en scène une projection fantasmée de ce qu’il aimerait lui-même voir chez Molière et son Tartuffe.

Mais au fond peu importe, indépendamment des opinions de chacun, l’important étant que le spectateur ressorte satisfait d’avoir passé un agréable moment et ce pari est ici clairement réussi. N’est-ce pas là toute l’essence du théâtre ?

Texte : Oscar Ferreira

Ombres sur Molière, mise en scène par Dominique Ziegler, à voir au Théâtre Alchimic du 8 septembre au 4 octobre 2015.