Le Coach

Le coach, cette créature à part entière, dynamique avec ses baskets, est souvent confondu avec un psy, un médecin, un ami. Difficile d’en donner une définition, nous allons essayer quand même: Le coach offre différentes méthodes d’accompagnement basées sur la confiance mutuelle afin de retrouver une harmonie dans un cadre privé ou professionnel grâce à la mise en place de nouveaux réflexes. La comédie de Bruno Bachot « Le Coach » en présente un beau spécimen, à voir jusqu’au 1er décembre à l’Uptown Geneva.

Texte: Jenny Raymonde

Tyrannisé par son chef, amoureux de sa collègue Vanessa, Patrick n’aime pas les conflits et il fait tout ce qu’il faut pour que son entourage soit satisfait de lui. Éternel incompris, il aimerait que les choses changent mais ne sait pas trop par où commencer… et pourquoi ne pas faire appel à un coach?

Questionné avec humour lors de la séance de démarrage, Patrick fait ressortir ses traits de personnalité pour permettre à son coach, le dénommé Assuérus Chêne, de mieux le cerner. En se donnant la réplique, le duel coach-coaché emporte les éclats de rire du public.
La posture de coach naturelle de l’acteur et de l’auteur de la pièce, Bruno Bachot, peint une partie de l’univers de son quotidien.

Les pratiques de coaching ne manquent pas pour donner un coup de pouce à Patrick dans la réalisation de ses objectifs personnels: prendre confiance en soi et s’affirmer autant dans sa vie personnelle que professionnelle. Le coach ne décide pas à la place de son client, il lui souffle des pistes à prendre ou à laisser, c’est finalement lui qui aura le dernier mot, même si il ne s’appelle pas Jean-Pierre.
Patrick prend peu à peu de l’assurance et commence à entreprendre différentes actions auxquelles le public ne s’attendait pas.

La mise en scène de la pièce se présente avec un décor classique fait de trois tables, deux chaises et un porte-manteau. La complicité entre les quatre comédien·e·s se fait sentir tout le long du spectacle. Ils échappent de justesse à un fou rire dans leurs répliques respectives.

L’accompagnement d’Assuérus Chêne portera-t-il ses fruits? Pour le savoir, il vous suffit d’aller voir la pièce « Le Coach », jouée tous les jeudis, vendredis et samedis à 21h jusqu’au 1er décembre à l’Uptown Geneva.

www.uptown-geneva.ch

« Le tableau »: On ne choisit pas sa famille!

Le tableau_affiche

Chez la famille Delafaille, les membres tour à tour se disputent, complotent et manigancent dans le dos les uns des autres… À la clé de ces déchirements familiaux? Un héritage à la coquette somme. Voilà le spectacle auquel la compagnie fraîchement créée « La Bananière » nous a convié à l’occasion de sa première création. Un début sur les planches prometteur.

À sa mort, le patriarche des Delafaille lègue à ses cinq enfants un héritage qui ne laisse à priori personne rêveur. Oui mais… Quand la vieille « croûte » suspendue au mur du salon familial depuis des années s’avère être un tableau d’une inestimable valeur, nos protagonistes se prennent d’un intérêt soudain pour la répartition de l’héritage.

D’emblée, le ton est donné. Pour que les enfants Delafaille récupèrent leur part en vendant le tableau aux enchères, une condition subsiste: qu’Antoine, le fils aîné, renonce à ses activités et idéologies anarchistes. Si pour ce dernier le dilemme s’annonce cornélien, tel n’est pas le cas de ses frères et sœurs, qui, les uns après les autres, tenteront de le faire céder pour mettre la main sur le pactole.

Si les relations familiales sont un sujet on ne peut plus parlant, la pièce ne mise pas que sur cet aspect-là pour séduire son public. L’humour, le sens de la répartie toujours bien envoyé et le talent des comédiens font tous mouche auprès des spectateurs pour leur faire passer une agréable soirée. Bien que la fin soit quelque peu prévisible, elle n’enlève rien à la qualité de cette première création co-écrite par David Yol et Alex Goretta, deux passionnés de théâtre qui n’ont pas l’intention d’en rester là. Pour éclairer leur parcours, l’Agenda a passé un moment avec eux à la suite du spectacle…

L’Agenda: Vous êtes gardien de prison de profession. Rien ne vous destinait à priori à écrire une pièce, comment en êtes-vous venu à écrire?

D.Y.: C’est une passion depuis la plus tendre enfance. J’adore écrire depuis toujours, mais les aléas de la vie ont fait que je n’ai pas trouvé la voie tout de suite pour pouvoir le faire à ma guise… Jusqu’au jour où j’ai rencontré Alex.

A.G.: L’homme qui a changé ta vie [rires].

L’Agenda: Les relations familiales sont au cœur de la pièce. C’est un sujet qui vous tenait particulièrement à cœur?

A.G.: J’ai six sœurs, donc je suis assez concerné par les grandes familles. Et puis le fait d’avoir cinq personnalités avec des traits de caractère très différents et très accentués, je le vis au quotidien, donc effectivement, ça me parlait bien.

D.Y.: Moi je viens du Sud, et les divisions pour l’héritage, c’est bien connu chez nous. Donc ça me parlait très bien aussi.

L’Agenda: Pour une première création, comment appréhendiez-vous la réception de la pièce?

A.G.: On ne savait pas à quoi s’attendre. On connait du monde, les comédiens ont un public qui  a l’habitude de venir les voir, donc on comptait un peu là-dessus. On est passé par tous les états d’âmes. À un moment donné, on se demandait même si ce qu’on avait écrit était drôle! Mais on n’avait pas d’attentes. On s’est lancé en sachant qu’il y aurait des critiques – j’en ai pris à l’entracte, en pleine poire – mais ça fait partie du jeu. Et dès qu’on a fini cette pièce, on va écrire la deuxième, donc on apprend. Les critiques constructives, on les prend, et on fera mieux encore la prochaine fois. Pour nous, à partir du moment où en un an, on réussissait à jouer et à monter la pièce, c’était gagné. Et puis, près de 500 personnes, c’est pas mal. Il y a même des gens qui sont venus la voir deux, trois fois. Et ce n’était pas notre famille!

L’Agenda: Et vos projets futurs, quels sont-ils?

D.Y.: On va se tourner sur un très gros projet, qui est la réalisation d’un faux documentaire un peu absurde, qui rejoindra ensuite une web-série, et qui se concrétisera par une pièce de théâtre. Trois gros projets en un, donc. Et on retrouvera un petit élément du « Tableau ». Surprise…

A.G.: On a des beaux projets, il faut juste qu’on les structure et qu’on prenne le temps; qu’on ne se laisse pas griser par le fait que ça a bien marché pour faire n’importe quoi par la suite.

Texte et propos recueillis par Lorraine Vurpillot

Bigre : la gestuelle au service du rire

Les 27 et 28 octobre derniers se tenait au Théâtre Forum Meyrin « Bigre », un spectacle de Pierre Guillois produit par la Compagnie Le Fils du Grand Réseau. Avec un jeu sans paroles de trois acteurs réglés au millimètre, le spectateur se retrouve plongé dans un tourbillon burlesque de gestes, d’extravagance et de tendresse, pour en ressortir conquis par cette fresque citadine.

Devant le spectateur se tiennent trois appartements minuscules auxquels il devra faire face en même temps durant toute la pièce : le premier, un nid high-tech à outrance, est habité par un hypocondriaque dodu coupable de gourmandise et adepte de karaoké. Le deuxième est la tanière désordonnée d’un débraillé dormant dans un hamac et le troisième est une maison de poupée occupée par une femme épanouie dans l’archétype de la blonde. Le décor planté, les spectateurs suivent les quotidiens de personnages maladroits qui ne parlent pas et qui interagissent par les gestes, mouvements, onomatopées ou cris dans une solitude presque émouvante.

Dès que le rideau se lève, le public est frappé par le foisonnement de détails visuels et sonores présents sur un espace aussi réduit. Les appartements sont équipés dans les moindres recoins et chaque ouverture de porte, utilisation d’aspirateur ou micro-onde est assortie de la sonorité qui lui est propre. Selon Olivier Martin-Salvin, un des comédiens, il faut près de 3 heures pour installer tous les accessoires et les techniciens ont plus d’une centaine de sonorités et lumières à gérer. La précision du décor n’est pas anodine dans la mesure où la pièce n’a pas de dialogues. Elle permet au spectateur d’esquisser les personnalités et mouvements des personnages, quitte à avoir une perception tronquée au départ mais corrigée par les événements de la pièce.

La force de « Bigre » est sans nul doute l’absence de dialogues. Toutes les émotions et sentiments, déchargés de l’artefact du langage, circulent par la gestuelle nuancée des corps, maîtrisée avec brio par les comédiens. Les gestes et mouvements des personnages, qu’ils soient d’exaspération, d’euphorie ou de désappointement, produisent une flopée d’émotions que le spectateur peut aisément saisir de par le caractère volontairement ordinaire des péripéties. Dans ce registre, Olivier Martin-Salvan, dans le rôle du bedonnant glouton, est d’une adresse remarquable : avec habileté, il distille cocasserie et bienveillance aux yeux d’un public largement absorbé par le déroulement comique des événements.

Outre ce mutisme du discours, l’autre point d’orgue est la simplicité des rapports qu’entretiennent les personnages, tant dans les plaisirs quotidiens que les malheurs. Motivés par de petites choses banales, ils n’en sont que plus émouvants et accessibles, comme s’ils représentaient ce que nombreux des spectateurs peuvent ressentir dans leurs aventures cruelles de banalité.

On pourrait reprocher à la pièce de ne pas avoir de réelle intrigue haletante, ni d’enjeu palpitant qui pousse les personnages à se démêler d’embûches. Mais c’est précisément cette apologie de la simplicité qui rend la pièce exquise, en plaçant la gestuelle au cœur de l’intrigue et en mettant en exergue sa capacité à produire des émotions que le langage, coincé malgré lui dans sa complexité, peine à exprimer.

Texte: Yves Pinto Félix

Photo: Pascal Perennec

Photo: Pascal Perennec