« La Mère », enfermée dans un palais des glaces

Le Théâtre Alchimic présente en ce moment la dernière pièce de sa saison 2018-2019, « La Mère » de l’auteur français Florian Zeller, mise en scène par Pierto Musillo et portée par quatre comédien·ne·s qui reflètent au public de multiples facettes de l’être humain.  

Texte: Katia Meylan

Photo: Rebecca Bowring

Des rires fusent alors que devant nous, comme sur un ring , une femme affronte son mari, sa vie, ses démons. L’humour est propre à chacun, mais même si le noir n’est pas notre tasse de thé, si un regard acéré sur les méandres de l’esprit humain nous pince le cœur plus qu’il nous fait rire, on doit reconnaitre à Florian Zeller son talent pour les répliques fortes, allant du tranchant à l’absurde. Un talent d’ailleurs déjà largement reconnu puisque l’auteur parisien est comparé par la presse française à Yasmina Reza, et qu’il prépare en ce moment l’adaptation cinématographique de sa pièce « Le Père », 2e volet de la trilogie familiale comprenant « La Mère » (2010), « Le Père » (2012) et récemment « Le Fils » (2018).

À l’Alchimic, quatre comédien·ne·s et le metteur en scène Pietro Musillo se penchent sur « La Mère ».

Ce qui fait rire, c’est un couple face à face dont le dialogue absurde tourne en boucle. On croit vite déceler des types. La mère, qui a tout donné pour ses enfants, passe ses journées à ne rien faire maintenant qu’ils ne sont plus à la maison. Elle les regrette, surtout Nicolas, son fils tant aimé, son amour, qu’elle espère voir revenir habiter à la maison. En attendant, elle est face à son mari, assise sur le canapé depuis lequel elle l’a attendu des heures. « Tu as passé une bonne journée »? Elle soupçonne que son retard n’est pas dû à une réunion. « Alors, tu pars en séminaire demain matin? ». Elle sait qu’il n’ira pas en séminaire. « Et ta journée, comment c’était? »… « c’est bien demain que tu pars en séminaire »?
Rapidement le ton et le menton de la mère montent, les questions obsessionnelles se transforment en propos hargneux. Folle, et aigrie, cette mère… se dit-on.

Ce qui fait rire, c’est la mollesse du mari. Il ne reçoit rien, il ne donne rien. Répond avec calme comme si sa femme avait encore des lubies, avec condescendance. Le personnage est aussi bon comédien que le comédien. Quel lâche, se dit-on, ce mari…

Mais on ne peut juger plus longtemps car la lumière s’éteint, pour se rallumer sur la mère assise sur un autre canapé, apparu en face. La même scène est rejouée, la véhémence de la mère est remplacée par un profond désarroi, et la froide indifférence du père par une autre indifférence, teintée d’un vague reste de tendresse distillé par habitude.

Photo: Rebecca Bowring

Des scènes en alternance, comme deux mondes possibles? On croit d’abord que le schéma va se répéter, mais c’eût été trop simple. Très vite, au fil des scènes, tout se brouille, on ne sait plus bien si ce qu’on voit s’est passé, aurait pu se passer, ou est imaginé par l’esprit endolori de la mère.
Quand Nicolas revient à la maison, la mère n’a plus qu’une idée: le garder et éloigner sa petite amie coûte que coûte. Peut-on abandonner quelqu’un qui nous a tout donné? Peut-on empêcher quelqu’un de vivre sa vie, en invoquant l’amour? La mère dégoûte presque, indigne… ou alors émeut. Elle nous émeut aux larmes, on retrouve dans ces blessures quelque chose de connu. Ses yeux aussi balancent, tantôt tueurs, tantôt si perdus. La comédienne Isabelle Bosson est impressionnante dans ce personnage fragile et toxique.

Pour le public, la scène est miroir, pas un miroir dans lequel on choisir de se regarder en face, plutôt un palais des glaces avec des reflets qui apparaissent tout autour, où partout on risque de se retrouver face à soi-même.

Après le spectacle, devant un public ébranlé qui s’est trouvé pendant 1h30 témoin d’une crise terrible de la vie quotidienne, le directeur de l’Alchimic prend la parole. Des troupes comme celle-ci qui se produisent dans les théâtres de Genève ne peuvent le faire que si elles obtiennent des soutiens financiers. Pour annoncer sa programmation 2018-2019, l’Alchimic avait avancé avec l’insécurité de possibles obligations d’annuler.
Quelques jours avant le vote pour une politique culturelle cohérente entre le canton, les villes et les communes, il lance un appel à aller votre ce dimanche 19 mai.

Photo: Rebecca Bowring

La Mère
Théâtre Alchimic
Jusqu’au dimanche 26 mai

mardi et vendredi à 20h30
mercredi, jeudi, samedi et dimanche à 19h

Avec Isabelle Bosson, Marie-Eve Musy, François Florey et Simon Labarrière

www.alchimic.ch/la-mere

Barbara, l’âge tendre: une claque théâtrale

Quelques tables, lumière tamisée, un homme attend. Dadé, patron du cabaret de l’Ecluse, a rendez-vous avec Barbara, Monique Serf encore à l’époque. Petit bout de femme caractériel, elle imposera ses exigences et son style inimitable pendant 6 ans dans cette petite salle de la Rive Gauche parisienne.

Barbara, l’âge tendre emmène le public du Théâtre Alchimic découvrir (ou redécouvrir) les premières années de carrière de la Dame en noir. Une carrière qui débute en reprises: Brassens, Brel ou Fragson pour les mythiques « Amis de Monsieur », interprétées en début de soirée « quand personne n’écoute ». Il faut bien commencer…

Barbara intense

12109916_1633739176914716_3123725861152271740_oDès les premières minutes du spectacle, on est transporté par la présence scénique d’Aude Chollet, sa voix chaude et délicate, et l’agilité de ses doigts sur le piano. Vous aimez la chanson française? Préparez-vous à rire, à pleurer autant pendant ce spectacle qu’en écoutant un album de Barbara. Magistrale, Mademoiselle Chollet est une véritable incarnation de la grande dame de la chanson.

Et Adrian Filip est son pendant parfait. Grand, massif, rassurant, il est le refuge d’un personnage frêle et fougueux qui recherche tant une liberté qu’un port d’attache. Remettre Barbara sur les rails dans les moments cruels de l’existence, ou quand elle doute ou qu’elle souffre, voilà le rôle de Dadé. C’est d’ailleurs grâce à Dadé que Barbara assumera enfin pleinement son rôle d’interprète mais aussi d’auteur et de compositeur. La complicité des deux comédiens sur scène figure à merveille l’amitié qui lia les deux êtres.

Passé-présent, aller-retour

Vous pensez tout savoir de Barbara? Ne soyez pas trop sûrs de vous, ce spectacle peut vous en apprendre beaucoup sur la chanson française ainsi que sur l’actualité de la fin des années 1950. Vous saviez que les frères Grimm étaient originaires de Göttingen? Des références parsemées de clins d’oeil à notre XXIème siècle: le nouveau franc pour l’Euro, Pierre-Alexandre (Jauffray, directeur du Théâtre Alchimic) comme facteur de piano de l’Écluse, Gagarine versus les expéditions sur Mars…

Et toujours, en point de chute la voix d’Aude Chollet qui chante Barbara.

« Ma plus belle histoire d’amour… »

Barbara, l’âge tendre est un bijou, fragile et somptueux. Et l’Alchimic en est le parfait écrin. L’usage de l’espace par les comédiens, et la mise en scène qui conjugue objets d’époque, piano et panneaux lumineux crée l’illusion intimiste de se retrouver à L’Ecluse.

Barbara, l’âge tendre est une pièce qui rapte le spectateur et lui offre une pause bienvenue loin des tracas du quotidien. Les spectateurs de la première, archi-comble, ne s’y sont pas trompés. Six rappels et trois bis ont salué la prestation de la Cie Appât de Loup…

A ne pas manquer donc au Théâtre Alchimic (10, av. Industrielle – 1227 Carouge) jusqu’au 18 octobre.

Texte: Anne Skouvaklis

12106932_1633739313581369_5836593954265019923_n

Ombres sur Molière au Théâtre Alchimic

Dans « Ombres sur Molière » Dominique Ziegler met en scène une gentille fable axée autour d’un Molière conquérant et muselé dans sa quête par la censure royale et ecclésiastique. Marquée à la fois par une vision plutôt manichéenne de l’histoire autant que par de beaux alexandrins, la pièce n’en constitue pas moins un très bon moment de divertissement remarquablement bien interprété.

IMG_9606

Photo: David Deppierraz

1er acte : Molière et son épouse, Madeleine Béjart, font enfin leur entrée dans le Saint des Saints : le théâtre de la cour au château de Versailles. Quelle formidable épopée pour ces artistes et leur troupe de saltimbanques, auréolés par les dorures royales et dotés de la noble mission de divertir le roi Louis XIV ! Mais les douces saveurs de la réussite et du succès vont faire place à l’amertume lorsque Molière décidera de présenter sa première version du Tartuffe, une satire virulente tournée à l’encontre des dévots qui pullulent à la cour et dont le pouvoir d’influence sur la société française de ce XVIIIe siècle est féroce. Après une première impression excellente du roi soleil, qui apprécie l’ironie de la pièce et son acidité envers les critiques de ses propres mœurs adultérines, la pièce est frappée d’interdiction et de censure sous la pression de la très pieuse reine-mère Anne d’Autriche et du clergé.

Dans le décor doux et simple, teinté de rouge de la scène de ce petit théâtre l’Alchimic, le spectateur a l’impression d’être partie prenante de la pièce. La proximité des comédiens et l’intimité créée ainsi avec le public sont particulièrement agréables. Il convient de souligner également le superbe travail autour de l’écriture en alexandrins car s’il est vrai qu’au départ d’aucuns ne seront pas convaincus, la pièce y trouve son rythme très rapidement. Quelques mentions spéciales pour Jean-Paul Favre, resplendissant de finesse et de répartie dans le rôle de Basque ainsi que Jean-Alexandre Blanchet pour sa superbe interprétation tout en rondeur de Du Croisy.

Au rang des bémols à adresser à la mise en scène de Dominique Ziegler, une posture et une représentation idéologique un peu trop marquées d’omniprésence. Le spectateur se sent par moments pris à partie dans cet ersatz de procès et de bons sentiments un peu trop faciles. Molière présenté comme le David engagé qui affrontera l’affreux Goliath de l’étroitesse d’esprit et des grenouilles de bénitier, voilà une construction bien romanesque mais un peu facile de la réalité. Ainsi, le fils de l’idéologue Jean Ziegler ne peut s’empêcher des raccourcis dont la pertinence historique est plus contrastée dans les faits. En se plongeant dans la chronologie et la genèse de la pièce, force est de constater que cette interprétation est plutôt simpliste et servie par une vision orientée de l’histoire. Beaucoup d’historiens aujourd’hui contestent cette version des faits. Difficile ainsi de ne pas sentir chez le metteur en scène une projection fantasmée de ce qu’il aimerait lui-même voir chez Molière et son Tartuffe.

Mais au fond peu importe, indépendamment des opinions de chacun, l’important étant que le spectateur ressorte satisfait d’avoir passé un agréable moment et ce pari est ici clairement réussi. N’est-ce pas là toute l’essence du théâtre ?

Texte : Oscar Ferreira

Ombres sur Molière, mise en scène par Dominique Ziegler, à voir au Théâtre Alchimic du 8 septembre au 4 octobre 2015. 

« 8 femmes » : petit meurtre en famille

C’est dans l’ambiance feutrée et intimiste du Théâtre Alchimic à Carouge que Jean-Gabriel Chobaz met en scène la pièce culte de Robert Thomas. A voir jusqu’au 1 avril 2015.

Image: Théâtre Alchimic

Image: Théâtre Alchimic

Sur la scène, habillée du voile obscur de la pénombre, une femme attend le spectateur d’entrée de jeu. L’intrigue est alors lancée dans un décor super-pop psychédélique, aux reflets et à l’ambiance qui renvoient tout droit vers l’enthousiasme et l’énergie du début des trente glorieuses. L’action, s’il est besoin de la résumer, se déroule en huis-clos dans un grand salon bourgeois. Huit femmes se retrouvent seules, bloquées en pleine période de Noël dans une grande maison en pleine campagne. Un homme est mort dans la chambre, abattu par un poignard planté dans le dos. Cet homme, le spectateur ne le verra pas, le jeu des mystères allant jusqu’à ne pas dévoiler ses traits. L’intrigue de la pièce prend alors tout son sens, et c’est avec délectation que le jeu des faux-semblants va voler en éclats dans cette famille de la bonne bourgeoisie française à la quête du meurtrier. Ou s’agirait-il d’une meurtrière ? Car au fur et à mesure que l’intrigue avance, comme un chat tirant sur une pelote de laine, le spectateur découvre que chacune de ces femmes avait en fait une bonne raison de vouloir tuer le malheureux.

8 femmes fait partie de ces œuvres intemporelles qui ont laissé une empreinte sur le grand public, s’inscrivant ainsi dans l’histoire de la mise en scène tant théâtrale que cinématographique. Lorsqu’il s’agit d’évoquer cette œuvre, il est impossible de ne pas penser à l’adaptation cinématographique de François Ozon. Malgré une première version au cinéma en 1960 sous le titre « La nuit des suspectes » par Victor Merenda, c’est surtout le film d’Ozon et son sublime bouquet d’actrices qui demeure inoubliable.

10856797_1024838247544317_7747127125758327047_o

Image: Théâtre Alchimic

Il n’est pas évident pour un metteur en scène de créer quelque chose de différent derrière un tel succès. Jean-Gabriel Chobaz fait ainsi une proposition très intéressante. En décalant l’action au début des années 70 (contrairement au film d’Ozon qui a respecté l’époque d’origine, autour des années 50), Monsieur Chobaz donne une autre dimension à l’intrigue qui épouse divinement bien le contexte de cette époque et de ses bouleversements post soixante-huitards. Evoquant son projet de mise en scène, il raconte :

« L’intérêt ici au niveau du jeu est donc bien la présence de trois générations qui implique trois façons de jouer, de bouger sur scène, d’investir l’espace et de dire le texte, car le théâtre évolue. Cela m’intéresse beaucoup. Je vais donc tenter de malaxer ces diverses substances et talents pour en faire un ensemble homogène et c’est ce qui est le plus passionnant. »

Et l’on peut dire que le pari est amplement réussi. C’est avec bonheur que le temps imparti file, ponctué par le superbe jeu des actrices. S’agissant là de l’élément-clé sur lequel toute la pièce s’appuie, mention spéciale doit être donnée pour leur talent. Les moments chantés sont particulièrement savoureux, de « Papaoutai » (Stromae) à « Déshabillez-moi », ponctués de petites chorégraphies drôles et enthousiasmantes.

8 femmes est d’abord une ode au genre féminin et aux actrices. Dans ce monde en vase-clos où les hommes sont absents, l’explosion des convenances peut prendre toute sa place. Comédie grinçante et caustique, cette mise en scène rend avec brio toute la beauté qui tient à son côté intemporel et c’est avec un plaisir non coupable que nous assistons en voyeurs invétérés à l’éclatement des non-dits et des apparences.

Texte: Oscar Ferreira