Perdre pied dans la passe

En mars dernier, Drame à Wally Creek a rejoint la collection Frisson des éditions Plaisir de Lire. Une troisième publication pour l’auteure vaudoise Catherine May, qui avait signé Les sacrifiés d’Eyrinques aux éditions Xenia en 2014, puis séduit Plaisir de Lire en 2017 avec son macabre London Docks. Dans ce nouveau roman qui tient plus du drame psychologique que du polar, la solitude et les non-dits attirent irrémédiablement une famille d’un patelin canadien dans le gouffre.

Texte: Katia Meylan

Tout juste sorti de l’école de police, Matthiew Campbell est affecté à Ucluelet, un petit village du Canada où, en théorie, jamais rien ne se trame. Pourtant, un jour qu’il rentre de sa virée quotidienne en kayak, il découvre un cadavre dans la passe. Il en informe la police de Victoria qui lui envoie des renforts en la personne de Joan Thibault, cheffe de service. Le cadavre est rapidement identifié comme celui de Cole Kinnaman, un employé de la pêcherie du village. Les deux protagonistes se lancent alors dans une enquête sur le couple Kinnaman qui, deux ans auparavant, avait été frappée par la mort accidentelle de leur enfant de cinq ans. Que s’est-il passé entre la mort du fils et celle du père? Au fil de leurs découvertes, Campbell et Thibault se rapprochent alors qu’ils tentent de démêler les secrets des vies de Cole et des suspects.

L’auteure laisse à peine trois pages à Campbell pour profiter d’un après-midi paisible et faire le point sur ses premiers mois en poste, entre embouteillages et sauvetages de chats, avant de le confronter au cadavre qui occupera son esprit jusqu’au dénouement sordide. Cette découverte englue immédiatement le rythme du récit, et dès lors – comme dans tous les romans de l’auteure, ce qu’elle observe elle-même comme étant sa « patte » – l’enquête patinera, lente et opaque, à l’image des vies des habitant·e·s de ce petit village de pêcheurs.

Le cadre du récit s’est imposé naturellement à Catherine May qui, lors de vacances dans la région, avait eu un coup de cœur pour la Colombie Britannique. « J’avais envie de m’inspirer d’un vécu positif pour décrire les lieux, les textures, évoquer les sapins, l’eau, l’humidité, la lumière particulière de l’Ouest », nous raconte-t-elle. « Le phare que je décris, l’usine à poisson avec les gars qui à la fin de la journée vont rejeter les entrailles à l’eau, les pubs poisseux, je les ai visités! ». Enthousiaste quand elle parle du décor de son roman, elle nous dit avoir voulu montrer dans sa trame un autre aspect: celui de la solitude humaine renforcée par la solitude géographique.

Photo: Marie Castella

On devine en Catherine May une fervente consommatrice du genre noir, sur papier ou sur pellicule, alors qu’elle cite parmi ses inspirations les romans de Patricia Cornwell ou les séries Broadchurch, Happy Valley et The Killing.
« Mon idée était de faire quelque chose de très noir, mais sans psychopathe ni succession de meurtres épouvantables. Je voulais plutôt explorer la psychologie humaine, les événements qui mènent une personne à perdre totalement pied ».
Drame à Wally Creek comporte quelques scènes qui ébranlent. L’auteure utilise ces « images sidérantes », imprimées en elle par des séries, des faits réels ou débarquées sans crier gare dans son imagination, non pas pour s’y appesantir mais pour traduire la détresse des personnages. Une détresse engendrée, elle, par une conjonction d’événements susceptibles de survenir dans n’importe quelle vie: la perte d’un enfant, l’éloignement irrémédiable dans un couple,  les silences, la solitude… jusqu’à ce qu’un personnage, par cette succession de malheurs, devienne une « allégorie de la tristesse ».

On trouve chez Catherine May des protagonistes tangibles et réalistes. « Ce qui m’intéresse », appuie-t-elle, « c’est l’alchimie qui se crée ou non entre les personnalités, et les rôles que l’on joue, entre ce qu’on dit, ce qu’on cache, comment on se montre et comment on pense que l’on nous voit ».
On découvre avec satisfaction que les histoires d’amour entre ses personnages ne suivent pas les tracés habituels; tant dans l’évidence avec laquelle l’une naît sans rebondissements factices, que dans la complexité avec laquelle une autre, touchante dans ses reliefs, se corrode. Les personnages secondaires, notamment l’ex individualiste, l’affable légiste ou encore le compétent adjoint dénué d’humour contribuent de leur aura à influencer l’atmosphère des scènes.

Pendant tout le cheminement de l’enquête, on avance au rythme collant des inspecteurs, n’espérant même plus que justice soit faite mais doutant plutôt que justice il y ait, devant le sort peu clément que l’univers réserve aux êtres.

Catherine May nous confie avoir senti le besoin de se dépayser dans un tout autre environnement que celui de London Docks, dont l’écriture implique des recherches historiques pour l’exactitude du décor et des mentalités des années 80. La suite du thriller londonien est désormais en cours de rédaction mais en attendant, l’auteure nous laisse parcourir les distances d’Ucluelet.

Drame à Wally Creek
De Catherine May, éditions Plaisir de Lire

www.plaisirdelire.ch

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