« Trop courte des jambes », un huis-clos familial autour du tabou de l’inceste

Pour sa première moitié de saison, le Poche/ GVE a décidé de mettre à l’honneur des auteur·trice·s germanophones. Après Viande en boîte de l’auteur autrichien Ferdinand Schmalz c’est donc au tour de Trop courte des jambes de la zurichoise Katja Brunner d’être présenté au public. Une pièce qui a été primée par le prestigieux Prix d’écriture dramatique de Mülheim en 2013 et qui ne peut définitivement pas laisser indifférent. Il faut dire que le thème abordé est sans doute l’un des sujets les plus tabous de nos sociétés puisque c’est l’inceste qui est au cœur de ce huis-clos familial. Face au public se construit ainsi un amour impossible entre un père et sa fille, une relation charnelle que la mère préférera ignorer, peut-être pour se préserver de l’indicible et de l’immoral.

Texte: Mélissa Quinodoz

Photo: Samuel Rubio

Lundi soir, malgré la pluie, de nombreux·ses curieux·ses sont venu·e·s assister à la première de Trop courte des jambes qui était proposée dans une version inédite en français. Dès les premiers échanges entre les comédien·ne·s on est frappé par la dureté du texte de Katja Brunner. Les mots sont incisifs, abrupts et nous plongent immédiatement dans une ambiance très particulière où le malaise et la curiosité s’entremêlent. Au fil de la représentation on comprend ainsi pourquoi, pour la metteuse en scène Manon Krüttli, Trop courte des jambes fait partie des pièces qu’on souhaiterait ne pas avoir lues tant « elle hante l’imaginaire et s’insère dans des recoins de notre pensée qu’on espérait ne jamais visiter ». Il faut dire que certaines scènes sont assez dérangeantes. C’est le cas par exemple quand on comprend comment la mère a découvert cette relation incestueuse entre sa fille et son mari et comment elle a préféré ignorer cet amour interdit plutôt que de devoir l’affronter. Ou, plus loin, lorsqu’on réalise que pour cette mère s’installe peu à peu une sorte de jalousie à l’encontre de cette fille qui ose ainsi s’approprier l’amour d’un mari, d’un père, d’un homme. Difficile pour le public de rester impassible face à la réaction de celle qui devrait naturellement vouloir protéger son enfant et condamner l’adulte incestueux. On aimerait lui demander « pourquoi elle ne crie pas, quand elle voit ça, pourquoi elle n’appelle pas tout le voisinage à la rescousse ». De même, lorsqu’elle amène sa fille chez le médecin qui suspecte quelque chose, on aimerait qu’elle réagisse, qu’elle profite de l’occasion pour demander de l’aide, mais en vain. Et puis de l’autre côté, il y a une enfant qui revendique cet amour paternel et ce même s’il est inconcevable, interdit et abject. Une fillette qui explique qu’elle a sa part de responsabilité dans cette relation et qu’on ne peut pas la lui retirer par simple jalousie, parce qu’on n’a jamais connu un tel amour. Découvrir Trop courte des jambes c’est donc d’abord et surtout se confronter à une réalité située en marge de nos sociétés, hors de la morale et des codes sociaux habituellement admis, une réalité où l’enfant revendique un droit à l’amour, où l’abuseur défend une relation impossible et où le témoin préfère fermer les yeux.

Photo: Samuel Rubio

Au final, il est donc difficile de rester indifférent face au texte proposé par Katja Brunner et ce même si la pièce se révèle par moment compliquée à appréhender. Malgré l’excellent travail des quatre acteur·trice·s choisi·e·s par le Poche/ GVE et une mise en scène qui interpelle immédiatement, il faut tout de même admettre que certains dialogues restent assez obscurs, notamment à la fin, ce qui pourrait peut-être surprendre certain·ne·s spectateur·trice·s. On n’est pas toujours sûr de ce que sont ou de qui sont ces quatre protagonistes qui semblent tantôt exprimer la pensée de la mère, parfois celle de la fille et de temps à autres celle du père. Dans cette pièce, « il n’y a ni victime ni coupable, pas de bien ni de mal. Toutes les voix prennent la parole justifient leurs action et leur inaction, expriment leur point de vue, sous influence ou non, librement ou pas ». Au terme de la première représentation, lorsque les lumières se sont rallumées plusieurs mines étonnées semblaient ainsi se démarquer dans la salle. Malgré cela, on peut saluer l’audace du Poche/ GVE qui en proposant une œuvre comme celle-ci ose offrir au public une pièce résolument à part dont le thème et la forme ne peuvent qu’interpeller, que ce soit dans le positif comme dans le négatif.

Trop courte des jambes, une pièce à découvrir jusqu’au 15 décembre au Poche/ GVE.

www.poche—gve.ch

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