Triomphale Aïda

Nul ne savait trop à quoi s’attendre, en se rendant à la première d’Aïda, vendredi dernier. Depuis quelques jours, la presse relayait des échos catastrophés, où il était question d’une inondation du Grand Théâtre de Genève à quelques jours de la générale, de scène immergée, de décors détrempés, de matériel électronique endommagé et de répétitions les pieds dans l’eau dans un climat de panique. On peut imaginer l’angoisse de la troupe, et le courage qu’il a fallu pour maintenir la première représentation à flots (tout mauvais jeu de mots mis à part). C’est avec une appréhension visible que le directeur du Grand Théâtre monte sur scène pour récapituler les infortunes qu’a subies la malheureuse Aïda (l’alarme anti-incendie, mal réglée, s’est déclenchée par deux fois à l’improviste, immergeant la scène et ses dessous, et noyant une partie des décors, costumes et infrastructures). Le sourire crispé, il semble solliciter d’avance l’indulgence de son public.

Répétition pré-générale d’Aida du 9 octobre 2019. Photo: Samuel Rubio

Texte: Athéna Dubois-Pèlerin

Il semblerait qu’il se soit inquiété à tort. Dès les premières notes, Aïda nous emporte sans mal dans son univers d’intrigues et de passions, de loyautés déchirées et de dilemmes cornéliens, auxquels la splendeur de l’Egypte antique sert de caisse de résonnance. La magie opère en grande partie grâce au solide trio de chanteur·euse·s: on se laisse aisément émouvoir par le timbre délicat de la soprano russe Elena Stikhina, dans le rôle-titre, qui démontre toute sa maîtrise vocale dans le célèbre aria O patria mia. Marina Prudenskaya, dramatique mezzo-soprano, fait merveille dans le rôle de la jalouse Amneris, qui cherche à arracher à Aïda son amant, le vaillant Radamès. Ce dernier est interprété par le ténor coréen Yonghoon Lee, dont la voix puissante n’a pas manqué de faire trembler le parterre. On a toutefois l’impression que la première partie (actes I et II), faste et opulente, sert surtout d’introduction et il faut attendre la seconde moitié du spectacle pour profiter pleinement du talent des chanteur·euse·s, davantage mis en valeur dans les scènes intimistes et les duos enflammés des actes III et IV. Ajoutons encore que la superbe musique de Verdi est impeccablement servie par l’OSR, sous la direction du Sicilien Antonino Fogliani.

Répétition pré-générale d’Aida du 9 octobre 2019. Photo: Samuel Rubio

Phelim McDermott ,dans sa mise en scène, n’hésite pas à rehausser les saveurs de l’orientalisme verdien en usant d’effets visuels réussis: voiles éthérés, coiffes exotiques, ballets sensuels et marches aux flambeaux viennent parer la tragédie comme autant de somptueux atours, pour mieux la faire vibrer de toute sa puissance. La gamme chromatique vient répondre à la fureur des sentiments, dans une mise en scène où prédomine l’écarlate, du pourpre sanglant de la pyramide qui s’épanouit sur le rideau tandis que l’orchestre entame l’ouverture, au rouge ardent de la tenue d’Aïda, jusqu’au carmin funeste des silhouettes de la grande prêtresse et des suivantes d’Amneris, dont les robes, par un subtil jeu de costumes, tournent au blanc virginal à mesure qu’elles suivent la princesse dans ses dévotions.

On s’étonnera seulement du goût très en vogue des metteurs en scène contemporains pour l’anachronisme, qui pousse Phelim McDermott à transformer le chœur des guerriers de l’Antiquité égyptienne en fantassins tout droit sortis du Soldat Ryan (ou du Pont de la Rivière Kwai, comme l’avoue sans fards le programme). C’est ainsi que la traditionnellement dansante marche triomphale se change en parade militaire moderne, avec cercueils, drapeaux et officiers en treillis. Ceci offre un contraste surprenant avec les décors et la mise des personnages principaux, et on cherchera en vain un lien entre la tragédie des amants verdiens et le sort des prisonniers britanniques dans les camps japonais de la Seconde Guerre mondiale. Est-il nécessaire d’établir des parallèles avec la géopolitique contemporaine pour prouver qu’une œuvre d’art reste d’actualité? Car il semblerait que, Sous l’élégant vernis historique, ce sont les passions humaines – intemporelles, elles – qui constituent le cœur d’Aïda. Le public ne s’y trompe pas, lui qui frissonne lorsque le rideau tombe sur les amants maudits, enlacés dans leur tombeau commun, tandis que les dernières notes de l’orchestre s’étiolent, suaves, comme un dernier adieu à la vie.

Répétition pré-générale d’Aida du 9 octobre 2019. Photo: Samuel Rubio

Aïda
Jusqu’au 22 octobre 2019
Grand Théâtre de Genève

www.gtg.ch/aida

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