Liu Bolin disparaît au Musée de l’Elysée

Depuis cet automne, le Musée de l’Élysée propose « Le Théâtre des apparences », une exposition rétrospective d’une sélection de travaux de l’artiste chinois Liu Bolin réalisés entre 2005 et 20017. Il s’agit du premier accrochage en Suisse pour le photographe, composé d’une cinquantaine de photographies monumentales formant une série intitulée « Hiding in the City ». Sur chacune d’elles, on retrouve la silhouette cachée de l’artiste, entièrement peinte de manière à se fondre dans le décor. Sa posture est récurrente; statique, vêtu d’une vareuse à col mao, les yeux fermés.

Texte: Mathilde Morel

Liu Bolin, « The Laid Off Workers », 2006

Tout commence avec un événement-choc et déclencheur dans la vie de l’artiste: en novembre 2005, Pékin subit une restructuration en vue des Jeux Olympiques de 2008. Les autorités chinoises décident alors de démolir le quartier de Suo Jia Cun, en banlieue, où de nombreux artistes étaient établi·e·s. Subissant le même sort que ses compatriotes, Liu Bolin s’est donc fait expulser de son antre sans ménagement. Tous les ateliers ont ensuite été détruits. Face à une réelle négation de l’identité d’artiste, Liu Bolin décide de protester, en créant en contrepartie une œuvre liée à cette destruction. Il va alors poser debout, immobile, devant les ruines de son atelier.

« Un lieu doit me permettre d’interroger quelque chose, de susciter un doute, de remettre en question ce qui est montré. Ma première œuvre du genre, qui date de 2005, était un message de protestation contre une injustice. Le gouvernement chinois avait démoli mon studio, et j’ai posé sur ses ruines’’ –  Liu Bolin

 La démarche de Liu Bolin pousse à s’interroger sur l’idée du corps humain qui se fond dans un décor, dont l’existence est reniée à tel point qu’il disparaît dans l’arrière-fond.

Dans ces véritables trompe-l’œil, retrouver l’artiste n’est pas toujours évident. Le processus et la préparation font partie du travail, nécessitant patience et réflexion. Avec l’aide de quelques peintres assistants, Liu Bolin est recouvert de peinture afin d’être habilement dissimulé dans le fond choisi. Garanties sans trucage numérique, les œuvres sont d’une envergure impressionnante.

Par son jeu d’apparition et de disparition au sein de ses œuvres, Liu Bolin dénonce une réalité de la société chinoise contemporaine. Il souhaite mettre en lumière les stratégies politiques, économiques et de propagande du pouvoir, l’industrialisation de sites ruraux et urbains, l’hyperconsommation et d’autres problématiques auxquelles le monde fait face.

Liu Bolin tente de préserver sa liberté de penser, d’être et de s’exprimer sans restriction, faisant face au gouvernement chinois où la censure cadre drastiquement l’expression. L’artiste joue parfois avec le feu, utilisant des symboles politiques dans ses œuvres tels que le drapeau national ou différents slogans de propagande qui sont interdits d’usage en Chine.

On découvre dans l’exposition que l’artiste a investi de nombreux lieux et utilisé des symboles forts dans lesquels se fondre. Le·la spectateur·trice est alors interpellé·e; il·elle est poussé·e à faire des liens entre l’arrière-plan et la présence de l’humain dans cette scène. Il·elle peut alors interroger sa condition, au-delà des apparences, sur les rapports de force et de pouvoir.

Liu Bolin, « Mobile Phone », 2012

Liu Bolin s’intéresse aux problèmes sociaux découlant des bouleversements de la République populaire de Chine depuis sa fondation. Il veut révéler l’indicible, le caché, qu’il souhaite dénoncer. L’artiste parle aussi d’écologie, sujet qui lui tient spécialement à cœur. Il dénonce la pollution et l’humain délaissé. L’artiste questionne l’identité de chacun·e, face à aux changements qui s’opèrent, fragilisant l’humain au passage. Il propose des images étonnantes, dans une société où profusion matérielle est synonyme de progrès. Mais Liu Bolin, caché dans cet environnement, au milieu de ces tonnes de marchandise, rappelle qu’il n’est rien de plus qu’un numéro, une pièce interchangeable dénuée d’humanité.

« En profitant du développement qu’il a accompli, l’homme est en train de creuser sa tombe par sa propre cupidité. Les gens exigent trop de la nature et de l’environnement. Nous réaliserons bientôt combien nous sommes minuscules. Notre désir domine notre comportement. Nous allons faire face à beaucoup de problèmes à l’avenir’’. – Liu Bolin

Dans le cadre de cette exposition, le Musée de l’Elysée propose un atelier créatif de « Camouflage », qui permet au visiteur·euse de réaliser sa propre œuvre, puis de s’y fondre.
L’équipe responsable, enjouée, accueille les visiteurs à réaliser un collage à partir de tirages d’œuvres de Liu Bolin, puis leur propose de se faire photographier en se dissimulant à leur guise derrière une étoffe…  Un montage mélange ensuite la photographie et le collage, pour un résultat surprenant!

Le Théâtre des apparences
Musée de l’Elysée
Du 17 octobre 2018 au 27 janvier 2019

Atelier Camouflage tous les mercredis après-midi, jusqu’au 23 janvier.

www.elysee.ch

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s