Antigone en baskets

Composée il y a plus de trois siècles et demi à la cour du Roi Soleil, « La Thébaïde ou les Frères ennemis » est la première pièce 100% tragique de Jean Racine qui se joue en ce moment – et jusqu’à la fin du mois de janvier – sur les planches du Théâtre Kléber-Méleau de Lausanne, d’après une mise en scène 100% remasterisée de Cédric Dorier.

Texte: Léa Severino

Bien qu’elle n’ait pas connu de succès particulier à l’époque et n’ait longtemps été considérée que comme l’imparfaite œuvre de jeunesse d’un Racine débutant et maladroit, cette tragédie en cinq actes, commandée et mise en scène par Molière pour la première fois au Palais Royal en 1664, fit connaître le nom du jeune tragédien alors, et la beauté de ses vers demeure incontestable aujourd’hui. S’inspirant de grands auteurs antiques tels que Sophocle et Euripide, Racine y raconte la haine furieuse que se vouent les fils d’Œdipe et Jocaste censés se partager le trône de Thèbes, Etéocle et Polynice. Sang, larmes, orgueil, souffrance; rien n’éteindra le feu mortel consumant le cœur des deux frères dont la lutte pour le pouvoir est bien sûr politique, mais aussi familiale.

Photo: Alan Humerose

Souhaitant dépoussiérer ce vieux classique, faire résonner ses alexandrins désuets dans notre époque, Cédric Dorier fait le pari de troquer les sandales des guerriers thébains contre des rangers compensées et treillis militaires dignes d’un film de Rambo. La masse musculaire ainsi que la féroce expression des comédiens rappellent également l’iconographie des films de guerre américains de façon caricaturale. Pendant que les hommes combattent, boivent de l’alcool au goulot et crachent sur scène, les femmes se lamentent et meurent de chagrin. Et si les ardentes tirades de la mère, Jocaste, touchent, de la sœur, Antigone, on retiendra surtout la nonchalance avec laquelle ses baskets Adidas sont trainées sur les planches.

Photo: Alan Humerose

Parmi les astuces de modernisation les plus innovantes, on relève le remplacement d’un soldat – ayant originellement pour rôle d’apporter des nouvelles du front – par les haut-parleurs d’un téléphone. La mise en scène de l’acte IV où se déroule le moment crucial de la confrontation familiale est une réussite d’originalité, d’intelligence et même d’humour. Réunis sous les yeux de leur mère impuissante autour d’une table dressée en musique par les domestiques, les militaires virils apparaissent alors comme des gamins gâtés insatisfaits et râleurs. Si la couronne de Thèbes, unique et indivisible, ne peut être portée qu’à tour de rôle, celle de l’enfant roi est en revanche double et coiffe les deux frères sans faire de jaloux.

Photo: Alan Humerose

Ainsi, la modernité de la mise en scène crée un contraste audacieux avec le classicisme du texte original, fidèlement restitué par les comédiens dont la prouesse de mémorisation et de diction – elle aussi magistralement retravaillée – peut être saluée. Pour le spectateur du 21e siècle à l’oreille engourdie par quelques décennies de langage SMS et emoji, il se peut que l’effort de concentration à fournir décourage, mais il se rassurera en constatant à quel point cette même oreille se laisse vite happer, bercer par le rythme envoutant de l’alexandrin.

Frères ennemis (La Thébaïde), jusqu’au 28 janvier au TKM
www.tkm.ch/frères-ennemis

Puis les 6 et 7 février au Théâtre Forum Meyrin

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