Seuls

Ce samedi soir 3 juin au Théâtre de Vidy a lieu la dernière représentation de la pièce de Wajdi Mouawad, « Seuls ». Une œuvre très dense aussi bien dans le texte que dans les gestes et la forme. Nous vous recommanderions bien d’y courir, mais pas sûr que le public lausannois – et tous ceux qui viennent de plus loin pour le voir – vous laisse une petite place!

Texte: Katia Meylan

L’auteur et comédien prouve une nouvelle fois sa renommée, puisque pour la dernière représentation de ce soir, plus de billets! Malgré le temps qui incite aux soirées sur les terrasses, tout comme hier, les 386 sièges sont réservés et on imagine que, tout comme hier également, une petite file de spectateurs attendra que des places de dernière minutes se libèrent.

Photo: Thibaut Baron

Harwan rédige sa thèse sur l’identité dans les solos de Robert Lepage, en sociologie de l’imaginaire. Son vieux téléphone à roulette dont la sonnerie ne marche pas semble être la seule chose qui fait le lien entre le monde extérieur et sa thèse, sa tête. Son père et sa sœur s’inquiètent, voudraient bien le voir plus souvent. Durant deux heures « Seuls », Wajdi Mouawad nous fait glisser d’une scène à l’autre sans que l’on s’en rende compte. Expert des transitions, il fait avancer ses rencontres avec son professeur de thèse grâce à une tempête de neige, il passe d’un photomaton à son lit en un cross-fade de cinéma. Et sans que l’on s’en rende compte, la fin de la pièce nous dépose dans un atmosphère bien différente que celle d’où on est parti.

Photo: Thibaut Baron

Au début, on s’amuse de cet étudiant un peu mou qui se fait houspiller, qui ne semble rien pouvoir décider. Rien n’est à lui. Oui, à part sa vie. Sa vie, si on la lui prenait, il ne pourrait plus rien faire.
Le comédien a même un petit côté one man show par ses mimiques et gestes, ou lorsqu’il sort de son élocution articulée pour ironiser sa situation. L’humour pousse toujours du coude la nostalgie omniprésente. Mais à la fin, tous deux laissent leur place à la violence. Grandes portes amovibles avec lesquelles il tente tour à tour de s’enfermer ou de se libérer, vidéo envahissante, art et couleurs bruts servent ce désir de se crever les yeux pour voir au fond de soi-même. Violence, peut-être nécessaire, libératrice en un sens, mais douloureuse pour le personnage comme pour le public.

Et comme ceux qui avaient déjà vu la pièce auparavant – elle a été jouée pour la première fois en 2008 – ont pu nous le dire, on en ressort secoué.

« Seuls »
De et avec Wajdi Mouawad
le 3 juin à 17h au Théâtre de Vidy
www.vidy.ch

Will ou Huit années perdues de la vie du jeune William Shakespeare

David Salazar, Arnaud Huguenin et Victoria Baumgartner

Vendredi 26 mai, sur la terrasse d’un café à Lausanne, Victoria Baumgartner me parle de sa nouvelle création théâtrale, « Will ou huit années perdues de la vie du jeune William Shakespeare », les yeux pétillants et le sourire aux lèvres.

Texte: Maureen Miles

 

C’est que le projet tient particulièrement à cœur à la jeune femme, fondatrice de la Will & Compagnie. Spécialiste du grand dramaturge et de son œuvre, elle se lance il y a plusieurs mois dans l’écriture d’une pièce qui propose – rien que ça – de combler huit années de sa vie. En effet durant ces huit ans, personne ne sait exactement où était William Shakespeare ni ce qu’il a fait, car cela se passe avant qu’il débarque à Londres, écrive ses pièces à succès et devienne le Barde que l’on connaît aujourd’hui. « Cette idée me trottait dans la tête depuis longtemps parce que forcément c’est assez fascinant », explique Victoria Baumgartner. « Au moment où il arrive à Londres, c’est les tout débuts du théâtre tel qu’on le connaît, la corrélation est incroyable ». Heureusement, pour relever le défi, la metteuse en scène dispose d’un certain nombre de théories sur lesquelles elle planche pour inspirer sa création. Mais ses lectures et son important travail de recherche – déformation estudiantine oblige – lui permettent surtout de se détacher des faits historiques. « À un moment donné je me dis: je sais tout ça, maintenant qu’est-ce que moi je veux raconter ? ».

Mais comment a-t-elle fait pour donner corps à son Shakespeare? Contrairement à d’autres auteurs contemporains, m’explique Victoria, pas grand monde ne parle de Shakespeare à son époque, ce qui laisse penser que c’était quelqu’un de plutôt calme, qui faisait son petit bonhomme de chemin.
Pour incarner Will, elle choisit Arnaud Huguenin, diplômé de la Manufacture, qui lui fait penser à son personnage tragi-comique par ses côtés réfléchis et sensibles, tout en trahissant une certaine force intérieure. À nouveau, faits et fiction se mélangent: fan d’Ovide et bisexuel, le William Shakespeare qui nous est présenté dans la pièce cherche désespérément le sens des mots et doute de sa capacité à créer. Des interrogations que tout artiste a, relève Victoria. « À ce stade, Shakespeare cherche. Il a envie de faire quelque chose mais il se plante: il n’est pas bon tout de suite ».

Photo: Florine Mercier

La question du « quoi  » raconter est importante mais la question du « comment »  l’est tout autant. En effet, les représentations sont jouées actuellement dans un lieu quasi mystique: « la Cathédrale » d’Entre-Bois à Lausanne. Si cette salle n’a rien d’un lieu saint, on comprend mieux en y pénétrant pourquoi on l’a affublée de ce surnom ambitieux. De hautes et larges poutres de béton soutiennent ce vaste espace underground tamisé au centre duquel un carré de lumière ressort pour l’occasion: la scène de théâtre. Et ce n’est rien de moins qu’une expérience shakespearienne qui est proposée aux spectateurs, le public étant disposé de trois côtés autour de la scène (à la manière dont les pièces étaient jouées à l’époque) de sorte que chaque représentation promet d’être un peu unique selon l’angle d’où l’on regarde.

Pris à parti, le spectateur est non seulement plongé dans l’histoire mais aussi complice de la mise en scène qui s’offre à sa vue sans complexe: construction scénique, éclairage, musique jouée – composée d’ailleurs spécialement pour la pièce –, changements de costume…  S’ils sont minimalistes, les éléments de décors n’empêchent pas la magie théâtrale d’opérer. On est dans une forêt, puis dans un bateau, dans un palais, dans des tavernes… Truffée de références aux différentes œuvres du génie anglais, chacun est susceptible d’en entrevoir quelques-unes tant l’univers shakespearien fait partie de la culture populaire.

« Je voulais que ce soit une pièce qui parle du théâtre », explique Victoria. On peut dire que le pari est réussi. On rit, on frémit, on est ému. L’expérience ne laisse en tout cas pas indifférent.

La pièce est à voir du 30 mai au 5 juin à « la Cathédrale » d’Entre-Bois à Lausanne.

www.willetcompagnie.com

Les malentendus de Kaceo

Photo: Benjamin Tosi

Depuis leur premier EP sorti en 2015, Kaceo ne cesse de nous accrocher par ses mélodies entêtantes et ses paroles entêtées. Sur scène, cela fait depuis 2013 qu’on partage leur douce folie et leur révolte délirante. Après le quatre titres « Déchets spéciaux », le quintette genevois a décidé de voir les choses en grand et nous a livré un premier album, « Mal entendus », verni en mars dernier lors du festival Voix de Fête.

Texte: Marie-Sophie Péclard

 

En regardant la pochette du premier album de Kaceo, on entendrait presque Jean-Claude Dusse et son fameux « sur un malentendu, ça peut marcher ». Et on peut dire que depuis 2013, dates de leurs premiers concerts, les événements se sont plutôt bien enchaînés pour Nicolas Vivier (chant), Luis Pisconte (guitare), Quentin Mathieu (basse), Karim Maghraoui (accordéon) et Florian Casarsa (batterie). Plusieurs prix, une presse accueillante, deux EPs, et un public de plus en plus fidèle. Mais leur succès ne serait-il que le résultat d’un énorme malentendu, une obscure conjoncture entre leur gouaille désinvolte, le paysage musical romand et la magie des lutins?

Certainement pas. Mais l’histoire de Kaceo se construit en contrepoints et contre-pieds. Quand on intitule un premier EP « Ne pas jeter »,  le deuxième degré est une latitude sur laquelle on aime bien naviguer. Entre déconne et provocation, le voyage les conduit à une nomination au Concours de l’Eurovision en 2016, avec une chanson qui fustige l’industrie du disque. Chez Kaceo, le malentendu est un art de penser.

Photo: Benjamin Tosi

On ne s’étonnera donc pas que « Mal entendus » commence, avant même la musique, par une onomatopée. Un cri. Et puis, très vite, on retrouve le rythme entraînant d' »Après minuit« , un titre tout en tendresse et dérision. Le disque alterne les ritournelles énergiques, les douces mélodies et les passages mélancoliques, dévoilant ainsi les nombreuses facettes du groupe. Souvent défini entre la chanson française et le rock, les influences de Kaceo sont multiples et infinies, de la guinguette au jazz en passant par des sons plus métal… Les compositions sont généreuses.

On pourrait donc simplement se laisser bercer ou secouer par ces airs efficaces. Ce serait une erreur. En grand amoureux de la chanson dite à textes, Nicolas Vivier a inscrit dans l’ADN du groupe un français ciselé, un ton humoristique, un regard pertinent et des images poétiques. Chaque chanson campe un univers dans lequel les mots se montent comme un film. Les textes explorent les nombreux malentendus que l’on entretient avec ses amis, avec le monde contemporain et avec soi-même. Ils décortiquent les grands maux et petits bobos de notre société, entre crise des médias (« Radio Edit ») et procrastination (« Le futur proche fait marche arrière »). On se réjouit aussi de rencontrer quelques titres ayant déjà fait leurs preuves en concert, comme « La photo de la poche de devant », « Le lutin » ou « Peut-être que je t’ngnm ».

Kaceo s’offre aussi quelques collaborations bien envoyées, comme sur « Ma plume« . La voix malicieusement sensuelle de la jeune Leïla Huissoud s’invite avec délice dans cette conversation entre Nicolas Vivier et sa muse. On croisera aussi au détour des titres Fabian Tharin, Erwan Pinard, Nyna Loren et Roland Le Blévennec.

Aboutissement de quatre ans de scène, « Mal entendus » séduit par la variété de ses couleurs, ses textes souvent décalés mais toujours judicieux et une atmosphère bon enfant terrible. Ne manquent à cet album que les accessoires et déguisements douteux qui égaient les prestations scéniques des joyeux drilles. Heureusement, Kaceo reprend bientôt la route des scènes. Rendez-vous donc dès le 1er juin au Bouffon de la Taverne à Genève, le 2 au festival CastelLIVE à Duillier ou le 3 au Glucose Festival dans le canton de Fribourg pour découvrir leur bel univers.

www.kaceo.net

 

La compagnie bananière à Onex

Dès mon arrivée, je ressens une sympathie immédiate « Sans raison apparente » pour la Compagnie Bananière, qui présente actuellement sa deuxième création au Théâtre d’Onex Parc. Sans raison apparente? Plutôt un clin d’œil au titre de leur pièce, car la troupe accueille chaleureusement son public et lui fait passer un bon moment avec sa comédie qui plonge dans des aléas de l’esprit.

Texte: Katia Meylan

Maude se retrouve en hôpital psychiatrique à cause de ses absences et de son agressivité intempestive. Autour d’elle évoluent son mari Lionel, le Dr. Falgan, Didier l’infirmier et Claire, une patiente suicidaire. Dans son souvenir, en flashback, on découvre son ancien amant Michel, et Irène, la femme quelque peu névrosée de ce dernier. Et dans sa tête, deux personnages lui tiennent lieu de conscience… on comprend qu’elle ait du mal à y voir clair(e)!

La pièce se déroule dans le format plutôt classique de la comédie: à l’hôpital ou à la maison, les personnages se cherchent et se piquent, certains blasés, d’autres naïfs ou totalement décalés déclenchent les rires du public. Puis soudain un tournant, nous ne sommes plus dans un salon mais dans l’esprit de Maude. Une scène de genre absurde au rythme entrecoupé modifie la ligne narrative et surprend – pour le plaisir des spectateurs.

La pièce comporte toute la fraîcheur que l’on peut retrouver dans les créations de théâtre amateur réussies. La cohésion du groupe est palpable et chacun a son expérience propre. Alban Giacobino (Dr. Falgan) vient de l’improvisation et ça se sent alors qu’il lance une petite blague lorsqu’un comédien se cogne malencontreusement à la table. Mais pas question de changer les mots de l’auteur, «c’est le texte original à 95%», sourit le comédien. Le metteur en scène et auteur David Yol compte bien mettre en valeur les divers talents de ses acteurs dans ses prohaines créations, déjà en route pour la plupart. La compagnie a lancé récemment une chaîne Youtube afin de diffuser sa web-série «Vous n’y aviez pas pensé», et prévoit un spectacle pluridisciplinaire pour la rentrée au Théâtre de la Cité Bleue. Gospel, impro, théâtre ou magie, ils se réjouissent déjà de nous surprendre.

En attenant, «Sans raison apparente» est à voir à Onex jusqu’au samedi 3 juin. N’hésitez pas à aller les rencontrer!

« Sans raison apparente »

Écriture et mise en scène: David Yol

Jusqu’au 3 juin au Théâtre d’Onex Parc

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