« Je n’ai pas peur », au théâtre des Marionnettes de Genève : une reprise théâtrale rythmée et percutante

Le récit débute dans l’un de ces étés étouffants du sud de l’Italie, où les moustiques dérangent et où les champs s’étirent à l’infini. Au milieu de cette campagne désolée, un groupe d’enfants qui se divertit à coup de courses et de gages, dirigé par un « chef » intransigeant, tout comme, non loin, se dévoilera le groupe des adultes, confronté à un problème de taille et à un meneur non moins pénible. Car c’est de cela que parle le roman de Niccolò Ammaniti et que reprend la pièce de théâtre de la compagnie Tro-Héol : une confrontation brutale, vivante, stimulante, où rien n’est blanc ou noir. Où il ne suffit plus de se couvrir de ses draps, le soir, pour se faire gentiment peur et s’élever dans un monde imaginaire.

Michele a neuf ans. Il découvre, par hasard, caché sous la trappe d’une maison abandonnée, un être singulier, difforme sous les draps qui le recouvrent. À l’excitation de la découverte succède la crainte de sa signification : a-t-il affaire à un mort-vivant ? Il aimerait en parler à son père, qui se contente de le gronder pourêtre parti de la maison si longtemps. Et chacune de ses prochaines découvertes accentueront un peu plus sa peur de l’inconnu, la conscience douloureuse d’une réalité accablante, la nécessité de faire des choix. De s’impliquer.

« Je n’ai pas peur » réussit son pari, en rendant ce récit difficile accessible aux enfants, en alternant les plans sombres et haletants à des passages comiques, ponctués par une musique entraînante et plus aérée. L’histoire est en effet portée par une mise en scène astucieuse, dont les décors et l’éclairage divisent l’espace en autant de lieux et de scénettes que le récit comprend de rebondissements. Des planches de bois soutiennent la chambre de Michele et de sa soeur, en hauteur parce que représentative des projections rêveuses propre à l’enfance ; il faut « atterrir » sur le sol même de la scène pour gagner le rez-de-chaussée de la maison des parents de Michele, ou sa réalité brute, bien plus prosaïque. Et il y a cette autre planche de bois, en dessous d’une autre pour signifier son niveau souterrain, là où est enfermé l’être étrange et là où sommeillent tous les possibles obscurs et atroces de l’être humain.

Il y a aussi les marionnettes. Piècesmaîtresse de la représentation, elles permettent de marquer une distance entre le monde de l’enfance (les enfants sont tous joués par des marionnettes) et celui des adultes (interprétés par des comédiens), d’articuler plus aisément les différentes ficelles de l’histoire en réduisant l’échelle de la mise en scène, sans compter l’expression mobile et souvent exorbitée de Michele, qui est confronté à ses peurs enfantines et aux responsabilités de la vraie vie, et qui va devoir faire preuve de courage pour les honorer. C’est d’ailleurs le Michele adulte qui raconte ce passage de son enfance, dont la voix parfois décalée ponctue l’avancée de l’intrigue et se braque comme le faisceau d’une lampe de poche sur chaque personnage – sous-entendant par là le côté subjectif et manipulateur de tout narrateur.

L’histoire est prenante, touchante, bouleversante. Et bien qu’elle se passe dans l’univers italien des années 1970, elle percute parce qu’elle ne se rattache pas à une époque. Elle est une métaphore de l’enfance et de sa transition difficile d’une insouciance rêveuse à une participation active aux tracas du quotidien. C’est aussi le message que veut faire passer la compagnie Tro-Héol, qui arrive à Thonon-les-Bains après Genève : leurs spectacles « mettent souvent en scène des personnages devant faire face à des situations extrêmes révélant ainsi les failles et les vertus de l’être humain, leur humanité/inhumanité ».

Pour essayer d’assister à l’une de leurs prochaines représentations :
https://tro-heol.jimdo.com/calendrier-16-17/

Autrement, c’est l’occasion de (re)lire le roman d’Ammaniti.

Texte: Nastassja Haidinger

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