Je danse parce que je me méfie des mots

– Pourquoi je suis petite?!
– …
お祖母ちゃん
– …ma grand-mère?

Pourtant, elle n’a pas l’air si petite, Kaori Ito, de là où je suis. Après la représentation pourtant, lorsqu’elle slalomait entre le public à la recherche de quelqu’un, j’ai vu qu’elle avait raison. C’est parce qu’elle le répète plusieurs fois que la question m’interpelle, autrement, je n’y aurais pas prêté attention. Le public finit de s’installer dans la salle du Théâtre Forum Meyrin, la salle est remplie de programmateurs et de danseurs qui sont ici dans le cadre des Journées de Danse Contemporaine Suisse.

Comme je suis au deuxième rang, je vois l’expression de Kaori Ito qui danse déjà sur scène depuis l’ouverture des portes, malicieuse, sereine, ses jambes qui contiennent une puissance encore retenue, ses pieds souples et impressionamment mobiles, ses mouvements lents.

Pourquoi quand je danse, on me dit que je ressemble à un insecte sensuel?

Pas encore d’expression interrogative, malgré toutes ces questions qu’elle enchaîne d’une voix monocorde à l’accent charmant et enfantin. Elle se met à danser, avec un masque crée par un Suisse, Erhard Stiefel, Maître d’art dans cette discipline et influencé dans son œuvre tant par la Commedia dell’Arte que par le théâtre . À travers son masque, elle cligne des yeux sur la musique. Sa danse semble torturée, avec beaucoup de mouvements saccadés au sol, une respiration exagérée, des jeux de résonnances avec sa voix et les bruits lorsqu’elle tape le plancher.kaoriito

Un personnage est assis sur une chaise et fait face à la danseuse, à droite de la scène, les yeux fermés, si immobile qu’on l’oublierait. Hiroshi Ito. Lorsqu’il se met en mouvement, il fait quelques pas sur de la musique swing avant d’interagir avec une sculpture volumineuse et sombre. Il semble être accoutumé à elle, s’en sert pour se cacher, la déplace, la regarde et la touche. Soudain Kaori Ito, sa fille, reprend ses questions de plus belle, dans un débit furieux de parole cette fois tout sauf monocorde.

Pourquoi tu fumes?! Pourquoi tu aimes le couscous?

Et ça continue.

Pourquoi tu mets toujours ton t-shirt à l’envers?

Le public rit, peut-être de voir cette complicité, ces questions simples, cette relation à laquelle on peut s’identifier que le père et sa fille dévoilent un peu. La danseuse joue excellemment bien de sa voix, qui enfle, pour assaillir son père de questions qui vont des plus sensées aux plus absurdes. Il y a aussi celles auxquelles on ne peut pas répondre.

C’est quoi pour toi être un artiste? Pourquoi tu as changé le frigo de mon appartement? Combien de temps tu vas encore vivre?

Et il y a un temps où les questions cessent. Ils dansent ensemble, ils s’amusent encore sur de la musique swing.

Ce soir je serai la plus belle pour aller danser, danser…

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Photo: Gregory Batardon

Hiroshi Ito, également scénographe de la pièce, arrive à tout effectuer avec un flegme touchant dont on ne peut que sourire. Sa fille le regarde, suspendue. Le public les regarde, suspendu. Il essaie de capter un peu de ce qui passe entre eux, les non-dits de la culture japonaise, la distance passée, la danse qu’ils partagent enfin. Il essaie de lui plaire, comme elle avoue avoir essayé de lui plaire durant toute son enfance. Il dévoile finalement une partie de l’intérieur de sa sculpture, faite d’entrelacs compliqués.

Les deux artistes annoncent que « Je danse parce que je me méfie des mots » est la première partie d’une trilogie. On les retrouvera donc bientôt.

Texte: Katia Meylan

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