« Il est désespérant d’être nous »

Depuis le 13 décembre, le théâtre de Vidy présentait la dernière pièce du metteur en scène Vincent Macaigne, En Manque. Performance époustouflante, on en sort troublé. On ne sait pas réellement à quoi on vient d’assister, le contenu dense de la pièce s’emmêle dans nos esprits, et il nous est difficile de savoir si on est conquis ou non. Un peu des deux, sûrement.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Vincent Macaigne est un acteur et metteur en scène français connu pour ses performances déroutantes, frappantes dont les mises en scènes sont toujours très excentriques. Les décibels explosent, les fumigènes nous étouffent et les acteurs hurlent. Le décor est détruit, à la fin il ne reste plus rien si ce n’est l’effroi des spectateurs. Manque d’amour, de sens, de vitalité : En Manque dresse le tableau d’une génération sans horizon, perdue dans une société sans espoir, qui détruit tout ce qu’il reste de l’histoire.

Photo: Mathila Olmi

Photo: Mathila Olmi

Une femme, Sophia Burini a racheté tout l’art occidental et l’a entreposé dans une galerie qu’elle a construite sur la vallée, « en bas ». Elle voulait rendre l’art accessible à tous, mais elle a échoué et, pour elle, la seule solution est sa disparition. Sa fille Liza veut l’aider. Avec sa petite amie Clara, elle souhaite tuer sa mère pour la délivrer de son mal. Thibaud, le mari de Sophia, vient « d’en haut », là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté, contrairement au bas, où les gens sont sales et où tout est détruit, perdu dans le brouillard. Thibaud reproche à sa femme d’être descendue, d’avoir délaissé leur monde pur pour un monde désespérant et sans avenir.

« Ton rêve du monde était bien plus beau que le monde » crie Thibaud à Sophia. Les personnages  d’En Manque sont désenchantés, ils se piétinent, s’aiment et se haïssent, pleurent la vie, détruisent le monde. Et ce n’est pas une simple image, Vincent Macaigne fait réellement démolir la scène à ses acteurs. Les tableaux sont brûlés, les murs blancs sont couverts de boue, le brouillard nous étrangle, les lumières nous brûlent les yeux et les décibels nous rendent sourds, on assiste à des scènes de chaos total, et parfois on aimerait sortir de ce désastre tonitruant. Mais de ce chaos ressortent des images singulières, émouvantes qui nous redonnent espoir, à travers les lumières estompées par les fumigènes se détachent les silhouettes allongées des acteurs et figurants qui nous emmènent danser dans les ruines de cette fondation. Le public se laisse aller sur les musiques, on s’aime, on tourne, on oublie la mélancolie et la tristesse, peut-être que ce monde n’est pas si accablant finalement.

Photo: Mathilda Olmi

Photo: Mathilda Olmi

Les ruptures de la performance sont très intéressantes, on passe de moment explosifs et anxiogènes à des moments doux, où l’on nous permet de rêver. Ces déchirements se succèdent et se répètent, laissant le spectateur en permanence sur ses gardes, on ne sait jamais si lors d’une scène douce une musique assourdissante peut éclater dans la salle, alors on reste prêt à remettre ses bouchons d’oreille à tout instant. Mélange entre apocalypse et espoir, le monde que les acteurs détruisent nous fait peur, mais on veut qu’ils s’aiment et se sauvent.

Macaigne crée et provoque des extrêmes : les effets sonores vibrants, les néons aveuglants, les acteurs qui crient, qui agressent, qui s’épuisent et nous épuisent. On peut penser que derrière toute cette mise en scène, le propos est vide, que Macaigne s’amuse à détruire son matériel sur scène. En Manque touche cependant par son questionnement au-delà de tout son décor renversant et de sa mise en scène grandiose. Au lieu d’essayer de reconstruire, Macaigne détruit tout, il abandonne une génération insensée, qui n’a pas d’avenir, qui abime tout ce qu’elle effleure. Son texte nous heurte, comme cette phrase répétée par Sophia « Il est plus simple d’aimer ses enfants quand ils sont morts », est-ce que le monde aurait dû s’arrêter il y a trente ans, avant que l’on anéantisse tout ce qui nous entoure? On rêve d’un monde plus grand, plus beau, où l’on ne manquerait ni d’amour, ni de lumière, ni d’espoir. Où la mort ne serait pas la solution.

Texte: Joséphine Pittet

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s