Ashes to Ashes au Théâtre de Poche : et si des cendres peut renaître une lumière ?

C’est dans un décor épuré et sobre que le duo de comédiens fait son entrée sur scène, dans l’intimité de ce théâtre qui se prête décidément si bien à la naissance d’une communion avec le public. Deux canapés à la blancheur clinique font face à une bouteille de whisky, entamée sur le comptoir. Les protagonistes se livrent à un périlleux dialogue, entre discussion franche et interrogatoire. Mais le jeu des apparences va réveiller des profondeurs de la mémoire des récits tragiques.

Au départ la conversation semble plutôt banale, le mari touché dans son amour-propre pose toute une série de questions à son épouse adultère. Qui est cet amant ? Quelle est son identité ? Et l’intimité avec lui, que lui a-t-elle apportée de plus ? Delvin tente ainsi de tracer un cadre dans les retors contours de l’esprit de Rebecca, cette dernière n’étant toutefois pas disposée à répondre de manière précise.

De ce dialogue désaccordé, Rebecca va se lancer dans une série de digressions troublantes. La réalité se confond ainsi avec avec l’imaginaire, laissant apparaître les tourments et les troubles d’une époque tragique à travers la pensée de cette femme. Toute la subtilité de la pièce est ainsi magnifiquement incarnée, laissant au spectateur la libre interprétation de ce qui relève de la réalité ou du fantasme.

© NNDUARA MEAS/Service de presse

© NNDUARA MEAS/Service de presse

« J’avais une quinzaine d’années à la fin de la guerre ; Je pouvais écouter, entendre et tirer mes conclusions, aussi ces images d’horreur, cette illustration de l’inhumanité de l’Homme envers l’Homme ont elles laissé une impression très forte dans mon esprit de jeune homme. En réalité, elles m’ont accompagné toute ma vie. » Harold Pinter

En écrivant cette pièce, Harold Pinter n’a pas pris comme point de départ l’Allemagne nazie. Il a fait le choix de documenter en quelques sortes l’horreur, l’inimaginable. Comment parler de la Shoah ? Comment faire pour transmettre cette mémoire ? L’auteur, Prix Nobel de littérature en 2005, a ainsi pris le parti de l’expiation collective à travers les images. Rebecca est hantée par cette mémoire qu’elle transmet au spectateur. En nous racontant ce récit, elle nous fait voyager dans l’abîme et au fond peu importe de savoir dénouer le fil de ce qu’elle imagine ou de ce qu’elle a réellement vécu. Point d’évidences ici ni de routes toutes tracées, voilà ce qui constitue le corps et la force de cette œuvre. Une expérience du théâtre qui ouvre des perspectives et qui laisse toute sa place à la démarche introspective.

La mise en scène, élégante et soignée, est un bel écrin pour le jeu des deux comédiens. Carole Bouquet, resplendissante, offre un personnage tout en finesse à la pudeur délicate. Difficile de ne pas être interpellé par l’élégance toute naturelle dans la posture de cette comédienne, toujours impeccablement droite et posée. Elle passe ainsi de la rigidité mentale, qui empêche le corps de s’exprimer tout en torturant sa couverture en cachemire, à la subtile expression des souvenirs douloureux d’une époque. Le refus de l’intimité avec ce mari qu’elle n’aime plus  par le verrouillage complet des sentiments peut alors voler en éclat, pour le plus grand plaisir de tout amateur de grand théâtre.

 Texte: Oscar Ferreira

À voir au Théâtre le Poche jusqu’au 7 juin.

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