La voix du peuple

Hier soir, Jérôme Junod présentait la première de son spectacle crée à la Grange de Dorigny, « La Voix du Peuple ». Il a rassemblé le courrier des lecteurs de 24 heures de 2004 à 2014 pour mettre en scène une pièce dont chaque phrase est tirée des coups de gueules, des réflexions profondes, des enthousiasmes des vaudois.

En voyant cette pièce, on se retrouve parfois devant des déclamations bien écrites -car les lecteurs rassemblent le « meilleur » de leur pensée- mais dérangeante, déroutantes, inopinées. Le fond, c’est ce que l’on pourrait entendre à n’importe quel diner de famille ou au bar du coin, mais ils y mettent la forme. Les impôts, les ordures, les radars, la Migros et la nudité dans les vestiaires de Mont-Repos, voilà bien des raisons de se plaindre. Certains en revanche n’ont rien à critiquer, mais souhaitent plutôt livrer une petite part de leur vie: la mise en scène de ce courrier est très drôle, avec un psy qui prend la pose, s’étire sur son siège carré, minuscule pour ses grandes jambes. Et puis il y a aussi les enthousiastes, ceux qui écrivent pour remercier leur voisin brésilien serviable, les anciennes caissières ou le chauffeur du bus. Les quatre comédiens, à ce moment de la pièce, se répartissent auprès du public et racontent en même temps une histoire différente. J’ai pu voir sourire plusieurs personnes du public, se pencher vers le comédien le plus proche, comme s’il nous faisait une confidence personnelle.

Photo:  Fabrice Ducrest

Photo: Fabrice Ducrest

On a chaud au cœur de penser que des gens ont pris la plume avec la simple envie d’exprimer leur contentement. Mais si, parmi toutes ces lettres, on peut s’identifier à certaines, on garde une certaine distance ironique. Certaines phrases sont délibérément hors-sujet et paraissent comiques. Ajouté à cela le look typé de tous les différents personnages qui déboulent sur scène, il est difficile de les prendre au sérieux. Pourtant, avec cette sélection de textes surprenants, le metteur en scène dit suivre « une approche ouverte et sincère, non des clichés et des caricatures. »

L’Agenda l’a rencontré après la représentation pour quelques questions :

Les courriers ne sont pas mis en scène dans leur ordre chronologique, alors pourquoi avoir choisi de les collecter sur 10 ans ?

C’est tout bêtement la durée depuis le moment où j’ai eu l’idée de faire ce projet et commencé à collecter ces courriers, jusqu’au moment où j’ai effectivement pu le réaliser. Lorsque j’ai commencé je me disais qu’on allait avoir deux, trois ans de matériel… les choses ayant pris un autre cours, je me suis retrouvé avec 10 ans au total. J’ai également vécu à Vienne pendant cette période pour étudier la mise en scène : ça m’a donné un peu de distance, et le matériau qui m’intéressait a pris encore plus de dimension. Il y a des choses auxquelles on est plus sensible lorsqu’on les découvre sous cette forme-là. Ca a permis aussi de voir quelque chose que je n’avais pas au début, un développement historique. Et on remarque que les motivations principales et le genre sont relativement stables. Seuls changent certains noms de conseillers fédéraux !

Est-ce que vous aviez une ligne directrice de narration ?

Non, la règle du jeu était de prendre chaque jour une dizaine de pages, de repérer au Stabiloboss jaune ce qui m’intéressait, de procéder à l’instinct. J’ai remarqué par exemple des thèmes récurrents (comme les ordures, sujet sur lequel je n’avais pas pensé travailler au départ). Je me suis rendu compte aussi qu’il y avait une parenté entre hygiène urbaine et hygiène sociale. On passe de façon fluide du déchet à celui qui jette ce déchet, à son comportement, à sa catégorie sociale… et on se retrouve à ne pas exactement savoir si on parle de déchet physique ou de déchet humain. Il y a certains thèmes –par exemple la xénophobie- que je pensais traiter au début, qui finalement rebattaient ce qu’on peut déjà imaginer, ou n’avaient pas de potentiel scénique. J’ai gardé les choses où j’ai moi-même été surpris, quelques tournures intéressantes et les ai insérées mais n’ai pas gardé le thème en tant que tel.

Et si un lecteur se reconnait et vous demande des droits d’auteur ?

Je serais très curieux de voir si des gens se reconnaissent ! Mais ce qui m’intéresse se sont surtout les parentés entre les textes. Par exemple la scène du contribuable (scène tendue où un homme de la “classe moyenne”, veste en tweed et grosses lunettes, s’emporte de plus en plus contre les taxes et ce que l’état en fait, poursuivi et acculé par un gros élément de décor noir qui se déplace –ndlr) est un best-of de plusieurs phrases uniques provenant d’une cinquantaine de lettres, condensées en un seul discours. Je fais ressortir ce que les lettres juxtaposent de sympathique et de suspect. On est en permanence dans des situations où l’on se dit ”j’aurais aussi pu dire ça”, mais ensuite on remarque que ça traîne avec soi toute une série de complexes. Je mets en relief les côtés obsessionnels qu’on trouve dans ces lettres.

Les discussions commencent pour savoir si le spectacle se jouera ailleurs. Ce ne sera pas pour cette saison, mais probablement pour la prochaine, espère Jérôme Junod. En attendant, vous pouvez la voir encore jusqu’à samedi prochain 31 janvier à la Grange de Dorigny.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan.

Photo: Fabrice Ducrest

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