Lausanne, ville du crime

Lausanne se prête bien au thème. C’est ici qu’est née, en 1909, la première école de police scientifique au monde. Dans un autre registre, l’Office fédéral de la statistique la classe, depuis quelques années, comme la ville la plus criminogène de Suisse – triste palmarès dont les Lausannois se passeraient volontiers. L’exposition Crimes et châtiments tire ainsi toute sa force de l’histoire et de l’actualité de la ville.

Laurent Golay et Diana Le Dinh ont conçu le projet avec la participation de la police cantonale vaudoise, du Service pénitentiaire vaudois et de l’Institut de police scientifique de l’UNIL. Cette collaboration permet de montrer de belles pièces issues de ces institutions.

Le crime est relatif

Accueilli par un carcan, une planche percée de trois orifices, le visiteur est invité à y coincer sa tête et ses mains. L’expérience est sinistre, surtout quand on sait que les condamnés au supplice du pilori étaient maintenus ainsi en public plusieurs heures durant. On traverse ensuite des couloirs aux murs sombres, où des panneaux striés de jaune et noir, imitant les fameuses bandes de plastique qui délimitent une scène de crime, orientent le visiteur. La mise en scène donne le ton : sombre, mais ludique.

Dans le premier segment, consacré à la transgression, la sorcellerie tient une bonne place. Évidemment. L’exposition rappelle que, sur environ 5’000 procès pour sorcellerie en Suisse, 3’000 ont eu lieu dans le Pays de Vaud entre le XVe et le XVIIe siècle. Une autre statistique fait froid dans le dos : les deux tiers des procès se sont soldés par une exécution capitale.

crimes et chatiments affiche

Affiche de l’exposition. Musée historique de Lausanne.

L’exemple de l’Inquisition permet d’illustrer la thèse principale de la première partie de la présentation : la notion de crime est relative et connaît des changements suivant les périodes et les lieux. « Certains délits aujourd’hui disparus ont été autrefois violemment réprimés« , précise le dossier de presse. Avortement, pornographie, sadomasochisme, objection de conscience, mini-jupe, etc., sont ainsi tour à tour évoqués. Des pièces à conviction, des images et des extraits de rapports de police mettent en lumière quelques cas particuliers intéressants.

Toujours selon les organisateurs, « à l’inverse, des habitudes relevant du mode de vie sont progressivement stigmatisées. » L’alcool constitue, à ce titre, un bon exemple. Il suscite des appréciations contradictoires dès la fin du XIXe siècle, tantôt érigé en problème social, tantôt jugé positivement. Deux cartes postales, placées côte à côte, résument cette idée. Le slogan de la première, de 1866, fait aujourd’hui sourire : « Le vin est la plus saine et la plus hygiénique des boissons. » L’autre carte, conçue par la ligue contre l’alcoolisme, met en garde : « L’alcool tue. » On sourit moins.

Dans un autre registre, la mendicité connaît le même genre de développement. Dans un premier temps considérée comme un modèle de vie chrétienne calqué sur celui du Christ, elle est l’objet de représentations négatives depuis le XVIe siècle. A certains endroits, elle devient même un délit. En France, par exemple, Charles IX édicte en 1561 une ordonnance condamnant les mendiants aux galères.

De l’ombre à la lumière et du boulet au bracelet électronique

crimes et chatiments photo

Eugène Würgler, Paul Merçay, assassin de l’épicier Bado Lausanne, 16.7.1924, MHL

Des salles annexes entraînent le visiteur dans deux lieux, deux scènes du crime. Il fait d’abord sombre. On pénètre dans les bas-fonds lausannois du début du XXe siècle : la rue Centrale et ses abords, où règne une ambiance alcoolisée et enfumée, évitée par les bonnes gens, sans oublier le coupe-gorge de l’ancienne rue du Pré. Là, on est soulagé d’apercevoir la figure rassurante de Marius Augsburger (1864-1939), dit Traclette, membre de la Sûreté de Lausanne. Particulièrement à l’aise dans les bas-fonds, il fut l’un des fins limiers de la police vaudoise à cette époque.

La lumière revient dans la deuxième pièce. C’est ici l’occasion de rappeler que la presse à sensation se plaît à porter sur le devant de la scène les faits divers, meurtres et accidents les plus sanglants depuis le XIXe siècle. Les innombrables coupures et manchettes de journaux qui saturent les murs produisent un bel effet. Et cela vaut la peine de s’attarder sur les extraits tirés de vieilles gazettes qui sont proposés : des affaires rocambolesques, dignes des meilleurs feuilletons policiers.

L’exposition se poursuit sur le thème du châtiment. Une sélection d’instruments de torture et de dispositifs d’entrave, du boulet au bracelet électronique, illustre l’évolution des méthodes de répression. En outre, une carte retraçant le développement du réseau carcéral vaudois depuis 1803 donne des informations instructives et surprenantes. On apprend notamment que, de 1905 à aujourd’hui, le nombre de places de détention pour 100’000 habitants est passé de 244 à 105… Mais c’est sans compter la cellule aménagée au bout de cette section de l’exposition.

La bosse du crime et la technique du parapluie

La dernière partie est consacrée à l’étude du crime. Quelques précurseurs de la criminologie font l’objet de présentations didactiques. Il est question, entres autres, de Franz Joseph Gall (1758-1828), qui a localisé l’instinct carnassier dans une zone spécifique du cerveau, à l’origine de la « bosse du crime ». Fascinant.

Différents objets provenant de l’Institut de police scientifique viennent encore résumer les mutations de la criminalistique et de l’identification des criminels depuis le XIXe siècle : des photographies anthropométriques, des pièces à conviction, etc. Parmi celles-ci, un morceau de parquet issu du cambriolage d’une bijouterie en 1911, découpé à l’aide d’un vilebrequin, a attiré notre attention. La pièce témoigne de la technique astucieuse dite du parapluie. On n’en dira pas plus à ce propos, car il faut le voir pour le croire…

En conclusion, c’est un voyage stimulant et divertissant que proposent les commissaires (de l’exposition). Il  donne envie d’en savoir davantage sur les vastes thèmes traités, surtout de lire les mémoires du policier Marius Augsburger et de mieux connaître l’histoire de l’Institut de police scientifique. De plus, Crimes et châtiments offre une profondeur historique sur des sujets qui font débat actuellement : la mendicité dans les rues, le nombre de places de détention, et la sorcellerie, évidemment.

A découvrir jusqu’au 1er février 2015.

Toutes les informations sur : http://www.lausanne.ch/crimesetchâtiments.ch

Texte : Grégoire Luisier

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