Monsieur et Madame Rêve : un voyage par Pietragalla et Derouault

C’est avec émerveillement que nous avons découvert mardi soir, la nouvelle création de la compagnie Pietragalla-Derouault : un spectacle interdisciplinaire et novateur qui a fasciné un public très hétéroclite.

Vingt heure mardi soir, la salle est comble au Théâtre de Beausobre. Les lumières s’éteignent, le rideau s’ouvre sur un monde fantastique : pendant une heure et demie, le spectateur est immergé dans l’imaginaire des artistes. Leurs peurs, leurs doutes, leur quotidien, leurs idéaux, leurs amours. Un grand voyage, où l’on oscille entre un rêve un peu fleur bleue et futuriste et l’angoisse d’une réalité réinterprétée : on y danse la guerre, on y danse l’absurdité d’une société névrosée… Sur une musique envoûtante, Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault évoluent gracieusement. Leur gestuelle nous raconte l’histoire d’un couple, l’histoire d’un rêve… avec sa part de cauchemar.

Le spectacle est un petit bijou technologique : sur de grands écrans blancs, défilent des images en trois dimensions, qui forment le décor, changeant, mouvant, fascinant. Si la danse est au centre, l’art théâtral et les technologies de l’image ne sont pas en reste. La mise en scène est novatrice et méticuleuse et emprunte largement au théâtre en ce qui concerne l’occupation de l’espace. Les références sont nombreuses, notamment au Lac des Cygnes, dans une scène délurée et délibérément parodique. La salle rit, se laisse emporter dans l’irréel qui entoure l’espace scénique, dans l’image qui semble émaner des danseurs.

Le tout est nouveau, surprenant, envoûtant…

M. & Mme Rêve

Il reste quelque places pour les représentations des 21 et 22 mars, au Théâtre du Léman de Genève.

Retrouver notre interview exclusive de Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault dans la prochaine édition de la revue!

Immersion dans un univers américain, à la Collection de l’Art Brut

La Collection de l’Art Brut de Lausanne accueille du 15 mars au 30 juin, deux expositions exceptionnelles consacrées à deux artistes américains : James Edward Deeds et Daniel Johnston. À découvrir sans plus tarder !

Deux artistes, deux vies, deux époques … une Amérique. L’attachement au lieu et au contexte est très frappant dans ces deux expositions proposées simultanément pas la Collection de l’Art Brut de Lausanne. Chacun à sa manière, James Edward Deeds et Daniel Johnston racontent des bribes de leur quotidien, enfermé dans la maladie et transcendé par la production artistique.

James Edward Deeds

Patient du State Asylum n°3 de 1936 à 1973, James Edward Deeds a réalisé durant son internement 238 dessins à la mine de plomb et aux crayons de couleur. Des dessins soignés, réalisés avec minutie et précision.

Deeds_34130 des 238 dessins sont présentés à La Collection de l’Art Brut, dans une exposition touchante et très documentée. Les œuvres surprennent à bien des égards et nous replongent dans l’Amérique du milieu du siècle dernier : des portraits nous rappellent la mode vestimentaire d’alors, les bateaux nous replongent dans l’histoire de la Guerre de Sécession, qui a tant marqué la famille de l’artiste. On y trouve le quotidien de ce patient de l’hôpital, avec son attrait pour les jardins de l’établissement, le bâtiment, les animaux du cirque ou de la jungle, qu’il admirait dans les National Geographic que sa mère lui amenait à chaque visite. Les personnes de son entourage aussi, dans des portraits étranges, au regard vide et mystérieux. On y voit également des références aux traitements reçus à l’hôpital, comme les électrochocs ou les injections, comme sur ce dessin surprenant, intitulé « Why Doctor ? ».

Un grand saut dans la réalité des établissements psychiatriques de l’époque, avec leurs joies et leurs souffrances.

Un univers touchant et subtile, où l’angoisse se fait discrète et l’étonnement joyeux,  sous les traits précis de James Edward Deeds.

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Welcome to my world ! Daniel Johnston

Jamais exposition n’aura si bien porté son nom. Car c’est bien dans un monde à part, celui de Daniel Johnston, que nous entrons à peine franchie la porte de la salle au deuxième étage. Un monde où sont mélangés Satan, femmes tentatrices et personnages célèbres de comics tels Hulk, Casper ou encore et surtout Captain America (accompagné de quelques nazis, bien entendu). Daniel_Johnston_001Parmi ces personnages, d’autres entités inventées par l’artiste, ses alter-egos, tels Joe le boxeur trépané, le gentil, ou Vile Corrupt, monstre aux nombreux yeux, représentant du mal. Dans cet univers manichéen, l’artiste représente sa lutte contre la maladie, ses propres démon, et s’accompagne de figures rassurantes comme Jeremiah la grenouille, observatrice innocente et toujours présente. Les personnages reviennent : depuis les premiers dessins, à l’adolescence dans les années 70, jusqu’à aujourd’hui, ils évoluent dans un univers à part entière, mus par une énergie créative très intime.

L’exposition est accompagnée de la musique de l’artiste,  également compositeur et musicien, reconnu comme figure emblématique de l’anti-folk et grand parolier. L’immersion est donc complète, dans l’univers coloré et fragile de Daniel Johnston.

Des différences, des similitudes

Les deux artistes partagent leur passion pour le dessin, leur besoin de s’exprimer par ce biais pour combattre la souffrance psychique : tous deux puisent dans la culture populaire de leur époque, musique et BDs en particulier. On retrouve dans les deux expositions, un regard particulier sur le contexte historique, la société : on rit beaucoup, on questionne surtout.

A découvrir absolument, jusqu’au 30 juin.  Visites commentées gratuites les samedis 23 mars et 4 mai à 14h.

Amon Tobin enflamme le Caprices Festival

Les plus grands groupes de l’électro étaient invités au Caprices Festival lundi soir, pour une soirée explosive. L’Agenda a dansé pour vous!

Une soirée pleine de surprises lundi soir au Caprices Festival : les spectateurs semblent avoir favorisé la petite scène « I Love Live » à la grande scène « The Moon »… Nous y avons admiré Oil, talentueux Dj français  issu des Troublemakers, qui se lance dans un projet solo, très électro, inspiré de rythmes et mélodies du monde. De l’originalité, du groove, des montages vidéos et images qui nous emportent loin de la neige de Crans : une ouverture de soirée réussie sur la petite scène.

Après lui, Sunisit et Amiant sont revenus vers des registres plus classiques, sans grande surprise mais dynamiques et entraînants, ils ont su réunir une foule qui n’as pas été séduite par les concerts de la grande scène…

Il faut le dire, à contre-coeur, nous avons été déçus par le nouveau show de Björk : malgré une voix à couper le souffle, les prouesses technologiques et une qualité musicale irréprochable, le spectacle s’est montré peu dynamique et répétitif. Pour cette nouvelle tournée, la chanteuse islandaise est accompagnée d’un chœur de jeunes femmes et par plusieurs instruments résolument étranges et nouveaux, tel un orgue électronique. La présence du chœur sur tous les morceaux a malheureusement retenu le punch qu’on connaissait à la chanteuse, malgré le talent des choristes. Heureusement, nous avons retrouvé la Björk que nous aimons, explosive et détonante sur les deux dernières chansons, où nous avons pu, enfin, retirer nos vestes…

 

Photo © Valerio Berdini

C’est un incroyable voyage que nous avons vécu avec Amon Tobin, le talentueux brésilien que l’on connaissait pour avoir produit la musique de plusieurs jeux vidéos, avant sa percée en tant que maître de l’électro à la fin des années 90.

Sur la scène, un empilement de plots de plastique blanc, installation futuriste qui servira de support à l’incroyable light show : il nous aura fallu quelques minutes et un effet de lumière pour apercevoir l’artiste, caché dans le cube central de la structure. Malgré la distance et le montage, Amon Tobin fait preuve d’une présence scénique irréprochable, et transmet en deux tour de disque sa passion pour les rythmes décalés, l’expérience musicale et la découverte : basses prenantes, percussions à couper le souffle, Amon Tobin a l’art de nous donner exactement ce dont on avait besoin, au bon moment.  Un grand voyage, envoûtant et fascinant : A voir et revoir !

Lou Doillon: détachée et attachante, au Caprices Festival

Le Caprices Festival a ouvert ses portes vendredi dernier, à Crans Montana. Lou Doillon a donné le premier concert de la semaine, sur la scène « The Moon ».

Le Caprices Festival s’est ouvert sous une fine pluie hivernale vendredi soir. Avec une programmation à couper le souffle pour sa dixième édition, le Caprices a joué tous ses as pour fêter son anniversaire.

Première à fouler le sol de la grande scène « The Moon », Lou Doillon, longue veste noire et chemise blanche, l’air nonchalant et le visage caché derrière ses cheveux, a séduit le public en quelques minutes. Mug à la main, pour l’originalité, la chanteuse se donne des airs de ne pas y toucher. Mais il lui faut peu de temps pour établir un lien avec le public et séduire les incorruptibles: naturelle, drôle et spontanée, elle répond au public avec aisance et personnalité. Si naturelle même, que le spectateur a l’étrange impression d’être dans le salon de l’artiste, avec quelques amis, et de partager un petit concert improvisé. La voix enchante, chaude et vibrante, avec des échos très vintage et un soupçon de timbre à la Patti Smith, lovée dans le son des guitares et du clavier, entre pop expérimentale et rock mélodique.

Lou Doillon offre ses sourires sans mesure, présente ses chansons avec humour : « La prochaine chanson, je l’avais écrite pour ma maman. C’est cette chanson qui m’a fait sortir de ma cuisine », ou encore «Là, c’est quand on est complètement bourré à trois ou quatre heure du matin, et qu’on commence à dire franchement n’importe quoi… et qu’en plus, on est fier… ».

La demoiselle aux allures un peu garçonne et aux cheveux en bataille repart comme elle est venue, mains dans les poches… mais sans sa tasse. Dans la salle, reste un public conquis.

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Les autres coups de cœur de la soirée

Une rencontre incongrue, dans la petite salle « I Love Live », Labrador City est un jeune groupe intriguant. Les musiciens sont timides mais précis, et quel bonheur de voir une fille tenir la basse ! C’est un rock sage et planant qu’ils nous offrent, des sons travaillés et des fantaisies au détour d’un couplet : ils sont bons et ils surprennent, ils expérimentent, ils nous emmènent en voyage. C’est gai, c’est zen, c’est créatif et on aime beaucoup !

Nous les avions écoutés aux Docks à Lausanne en janvier, et nous étions restés sur notre faim… Joseph of the Fountain ont cependant repris du poil de la bête, et nous ont offert un concert plein de punch : sur scène, ça transpire et le public en redemande. Visiblement, ces jeunes Nyonnais ont déjà un bon nombre de fans !

On a aimé et aimé encore l’incroyable prestation de M, guitariste émérite et vraie bête de scène. Sous un light show extatique, le chanteur français a donné au Caprices le premier concert de sa nouvelle tournée. Ils ne sont que trois sur l’immense scène, et pourtant, M occupe l’espace sans difficultés, accompagné même d’un danseur « indigène » un peu déjanté sur une des chansons. Derrière ses énormes lunettes, M échauffe la foule, passant du rock pur souche aux rythmes de club,  invitant les enfants à pogoter sur scène, avant de sauter dans la foule… toujours en jouant de la guitare. Un concert délirant, d’une exceptionnelle qualité : on en veut encore !

L’Agenda suit pour vous les grands concerts du Caprices Festival ! Suivez-nous sur le blog !

Maison du dessin de Presse de Morges : Plumes croisées

Patrick Chappatte, le département fédéral des affaires étrangères (DFAE) et le Festival du Film et Forum International sur les Droits Humains (FIFDH) s’associent à la Maison du Dessin de Presse autours du thème de la violence et de la corruption dans trois états d’Amérique centrale.

L’Honduras, le Salvador, le Guatemala : trois pays dont on entend peu parler. La Maison du Dessin de Presse corrige le tir, et décide de dévoiler une réalité cachée de l’Amérique centrale : la violence et la corruption qui déciment le paysage social.

Avec une moyenne de quinze meurtres par jour, ces états sont parmi les plus dangereux du monde. En Honduras, au Salvador et au Guatemala, la population est soumise à la violence des maras, les gangs, ainsi qu’à la dureté de la répression policière. La corruption est endémique dans ces états pauvres, jeunes démocraties en mal-être, flirtant avec l’instabilité politique. Le quotidien des habitants est fait de cette violence extrême, et de la peur qu’elle sème.

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Plumes croisées : une guerre à coups de crayons

Le projet Plumes Croisées, Violence et corruption en Amérique centrale est un travail coordonné par Patrick Chappatte, en partenariat avec le DFAE. Il réunit douze dessinateurs de presse – Chappatte, Alecus, Banegas, Filochofo, Fo, JotaCé, Juan Pensamiento, Ham, La Matraca, McDonald, Otto et Salomón – sur un projet qui veut démontrer que la caricature politique a son rôle à jouer en tant que dénonciateur, mais également comme véhicule de dialogue et de solidarité.

Sans demi-mesure, les dessins racontent, dénoncent, raillent les politiciens, le système judiciaire, les maras. Dans ces caricatures politiques, les dessinateurs ont trouvé leur arme contre la guerre qu’ils vivent au quotidien : l’humour, comme seul bouclier contre les violences et les injustices. En critiquant de cette manière les systèmes établis, les artistes risquent parfois leur vie : les journaux et les dessinateurs reçoivent des menaces de la part des narcotrafiquants et subissent des contrôles répétés de la police.  Licenciés, exilés, menacés, les dessinateurs d’opposition ont souvent la vie dure dans les démocraties d’Amérique centrale.

« Nous avons une grande  admiration pour le travail de tous les jours des dessinateurs : ils viennent du «trou noir», cet enfer dont personne ne parle », déclare la représentante du DFAE. « La problématique de la violence dans ces pays est très peu connue.  L’initiative ici est de rapprocher les citoyens suisses de cette réalité.  Souvent, le DFAE sensibilise sur des problématiques déjà sensibles. Ce qui est particulièrement appréciable avec ce projet, c’est que la thématique est très peu connue. On peut donc sensibiliser un public qui ignore cette situation ».

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Guatemala : L’autre guerre, un reportage BD de Chappatte

Patrick Chappatte a coordoné le projet plumes croisées en Amérique centrale, après avoir dirigé plusieurs projets du même type en Serbie, en Côte d’Ivoire, au Kenya et au Liban. Durant ces ateliers, les dessinateurs on réalisé un calendrier, édité par l’ambassade suisse.

Au côté des dessins de presse, le visiteur pourra découvrir un reportage BD de Patrick Chappatte (Guatemala : l’autre guerre), dans lequel le dessinateur documente son voyage au Guatemala en mars 2012. Il y décrit la réalité des bidonvilles rongés par les gangs, ainsi que les prisons et des dérives de l’autogestion carcérale, comme à la prison de Pavòn que l’artiste a visitée.

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Présent lors du vernissage de l’exposition, Patrick Chappatte est visiblement touché par le sujet : le dessinateur parle de la violence dont il a été témoin, de la peur que ressentent les habitants à chaque fois qu’ils sortent de chez eux. « J’ai vu, mais je ne comprend toujours pas comment il leur est possible de vivre avec ça ».

La maison du dessin de presse montre plus que jamais son ouverture sur le monde, en choisissant d’exposer cette réalité cachée et inconnue dont les médias ne parlent pas. Le DFAE souligne son soutien aux artistes et à leur combat : « Ils méritent, tout comme leurs pays, d’être mieux connus ».

Pour plus d’informations sur le site internet de la Maison du dessin de presse.

Voir les reportages BD de Patrick Chappatte.

L’Afrique, violente et poétique, au Théâtre de la Parfumerie

Un éclairage sombre, un décor dépouillé, des costumes uniformes, des acteurs silencieux… Les premières minutes de la pièce « Chaque homme est un race » sont déconcertantes. D’ailleurs, la classe de collégiens de sortie au théâtre a du mal à contenir des éclats de rire à la fois gênés et inquiets. Puis, au son des instruments traditionnels, la magie opère. Le spectateur est entraîné dans l’univers de Mia Couto, auteur mozambicain dont 3 récits ont été adaptés par le metteur en scène suisse Patrick Rohr. Ce spectacle du Théâtre de la Spirale, créé en 2008 au Burkina-Fasso, mêle plusieurs arts africains: danse, musique et chant, saynètes satiriques dans la tradition malienne du Kotéba.

Hommage au théâtre africain, le jeu des acteurs met à l’honneur l’art des conteurs. Les situations et les gestes sont imagés, comme pour rendre à l’imagination tout son pouvoir évocateur. Par l’humour et un certain sens de l’absurde, Mia Couto parvient à suggérer la situation actuelle des habitants d’Afrique et les dérives du capitalisme avec beaucoup de poésie. À côté de cette légèreté, d’autres scènes sont plus graves et engagées. Il y a des cris, des lamentations, des danses endiablées dont la violence retenue suggère le désespoir vain. Mais le propos n’est pas celui de la dénonciation, plutôt du rassemblement. Le dialecte répond au français, les boubous des africaines côtoient des costumes trois-pièces, la baleine de Quissico ressemble à Barack Obama. Les références se mélangent, pour notre plus grand plaisir.

Finalement, portés par l’enthousiasme et la vitalité des comédiens et musiciens, les collégiens, et tout le public avec eux, rient de bon cœur. Un beau voyage.

A découvrir jusqu’au 10 mars, au Théâtre de la Parfumerie à Genève.

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Texte : Marie-Sophie Péclard